S'il y a bien une chose dont on est certain qu'elle ne peut pas être, c'est la machine à remonter le temps. Pourquoi ? Simplement parce que si elle devait exister un jour, elle existerait déjà – c'est ce qu'on appelle le paradoxe temporel, réfléchissez-y. En revanche, il n'est nullement interdit d'en rêver.C'est ce que je faisais, l'autre soir, après avoir revu la plus récente des adaptations du livre de H. G. Wells à la télévision. Et je me demandais ce que je ferais si on mettait une telle machine à ma disposition, mais pour un seul et unique voyage. Où irais-je, ou plutôt : quand irais-je ? Car je suis, dans mon paresseux vagabondage, parti du principe que la dite machine se trouvait à Paris et que, donc, le voyageur ne pourrait aller ailleurs que là.
Comme on me connaît, on ne s'étonnera guère que j'aie éliminé l'idée d'un saut dans le futur d'un négligent revers de cortex, pour me tourner vers le passé. Et comme je suis un voyageur de nature peu aventureuse, j'ai choisi de ne pas aller bien loin, ou pour mieux dire : de ne pas aller bien avant. Ce sera 1876 ou 1877, entre sept heures du soir et minuit. Chez Magny. Ou au café Brébant. Ou encore au Rocher de Cancale. Peu importe lequel de ces lieux de ripailles, l'important est que ce soir-là s'y réunissent Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Émile Zola, Guy de Maupassant, Ivan Tourgueniev tout juste arrivé de sa steppe – et pourquoi pas Hippolyte Taine ou Ernest Renan, pour faire sérieux. Et même George Sand, tiens, si c'est en 1876, parce que sinon elle sera morte.
Ne me demandez pas comment j'ai fait pour être invité : quand on est capable de remonter le temps, ce ne doit tout de même pas être la mer à boire de se faufiler dans un dîner. Bref : j'en suis. Installé au bas bout de la table, je ne dis pas un mot de la soirée, me contentant d'écouter ces illustres en vidant tous les fonds de bouteilles, et en terminant augustement saoul. Après les liqueurs et les cigares, tout le monde se rabat sur le bordel le plus proche, à part bien sûr ce cul serré de Zola qui file attraper le dernier train pour Médan. – Et George Sand dont on s'est débarrassé sous n'importe quel prétexte.
(Pause : je sais aussi bien que vous que Zola n'a connu Médan qu'en 1878, mais on ne va pas s'encombrer d'incohérences temporelles vu le sujet du jour, si ?)
Au salon où nous attendent ces demoiselles, je repère une petite brune, dont les dentelles masquent à peine un corps replet qui onc ne connut le rasoir sacrilège – nous montons. Évidemment, avec la muflée que je me tiens, je suis incapable de bander. Et c'est comme ça que je manque l'unique occasion qui ait jamais été donnée à un homme de cueillir un flocon des neiges d'antan. Je retrouve notre siècle grisâtre et répugnant avec une solide gueule de bois, en me demandant si c'était bien la peine d'inventer la machine à explorer le temps pour aboutir à un résultat aussi habituel et prévisible.
Et vous, vous iriez quand, sur cette machine ? Pour y faire quoi ? Y rencontrer qui ? Je refile le levier de commande à Suzanne, Lediazec, Balmeyer, Falconhill et Manuel.





