Comment ce charmant petit garçon a-t-il pu devenir un écrivain en bâtiment dépassant le quintal ?
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jeudi 26 janvier 2012
mardi 24 février 2009
Le père et le fils sont dans un cimetière
Le cimetière est militaire, le père l'est aussi, ou plutôt le fut. Il est peuplé de morts allemands, tombés durant les combats qui ont eu lieu autour de Sedan, lors des deux conflits mondiaux ; on leur rend hommage néanmoins, poussés par une vague fraternité de destins, et aussi par la communauté du sort attendu. Ils sont plus de vingt mille à être tombés là, sur ces hauteurs panoramiques, dix fois prises, perdues et reconquises. Le temps aidant, ils sont devenus semblables à nous, comme si la terre d'Ardennes, se les incorporant, les avait naturalisés. Après tout, ils n'étaient pas moins voisins de ces contrées que le Breton, le Limousin ou le Provençal qui reposent dans le cimetière français tout proche du leur.
Le père et le fils errent parmi les tombes, comme s'ils cherchaient quelque chose sans bien savoir quoi. Les phrases du père se font plus espacées, le fils continue de ne rien dire – parce qu'il sent qu'il ne parviendrait sans doute pas à accorder les mots. Bientôt, ils sont rejoints pas les femmes : comme elles sont du côté sonore de la vie, les bruissements qui montaient du sol herbu s'évaporent dans l'air immobile ; et le fils se remet à parler. Mais il y aura eu ce silence de quelques minutes, chargé d'ombre et de froid.
vendredi 20 février 2009
Le vieux con redevient enfant (durant deux jours)
Demain matin, très tôt, nous partons. Pour Sedan, Ardennes, où vivent mes parents. Donc, durant deux jours (nous rentrerons lundi en fin de journée – c'est ce qui est prévu), votre vieux con préféré va redevenir (à sa propre consternation) un petit enfant privé de volonté et finalement content de l'être. Il va forcément, à un moment ou l'autre, se dire qu'il est tout de même un gros enculé, vu qu'il n'est pas allé à Sedan depuis cinq ans (s'est-il aperçu aujourd'hui à sa propre consternation, là encore : on est très consterné, dans cette histoire). C'est normal : à 50 ans, cinq ans ne sont pas grand-chose. À 77 ans – l'âge de Christiane et Daniel – déjà davantage. Et que pensent-ils de leur fils aîné, qui reste une demi-décennie sans venir les voir chez eux (on s'est vu ailleurs, certes) ? Bien sûr, ils ne protestent pas – ce sont des parents, ils pensent peut-être sérieusement que j'ai des choses plus importantes à faire que de les aller visiter. Néanmoins, ils doivent bien, de temps à autre, le soir, parler de moi, non ? Évoquer mon existence, au moins. Se rappeler le temps de leur jeunesse, dont je fus seul à faire partie. Ils doivent même – je le crains – trouver de bonnes raisons à mes absences. Se dire que j'ai du travail. Du travail, n'est-ce pas...Je sais bien que je paierai tout cela au prix fort ; un de ces jours prochains.
samedi 18 octobre 2008
Ted Mac Yver et Jim Buckley
Je ne sais pas comment s'écrivent les noms de ces deux connards, qui doivent avoir à peu près 70 ou 80 ans, à l'heure où je vous cause. Cela s'appelait Les Hommes volants. C'était un feuilleton sur la chaîne unique de télévision. Dans les années 1964 ou, à la rigueur, 1965 (mais pas au-delà : de cela, je suis certain). Un épisode par jour, un quart d'heure ou vingt minutes, je crois, je ne sais plus à quel moment de la journée, probablement en fin d'après-midi - il faudrait demander à ma mère, mais elle n'est pas là.On regardait ça, mon frère, Philippe (4 ou 5 ans), et moi (8 ou 9), avec passion. Ensuite, on jouait aux hommes volants, dans le salon-salle à manger du bloc 2 de la cité Glockengumpen, à Lahr, Allemagne (pour de plus amples renseignements, voir ici). Nul besoin d'accessoires : sous la table de la salle à manger se trouvait un tapis, qui figurait l'avion ; au-delà s'étendait le parquet, qui était le ciel.
On hésitait toujours beaucoup, avant de se lancer dans le vide : même jeunes, on n'était pas des fondus. On communiquait d'abord avec le pilote, comme dans le feuilleton en noir-et-blanc dont l'image tremblotait, s'allongeait, s'étrécissait brusquement, pâlissait ou se grisait, tout ce que vous voudrez. Juste avant de sauter, la peur au ventre : "Deux degrés ouest !", exigeait l'un de nous de l'invisible pilote. " Trois degrés sud !", répliquait l'autre, ne voulant pas être en reste.
Enfin, certains que l'avion présentait la meilleur inclinaison possible, la peur au ventre, nous sautions. Sur le parquet. Bras et jambes écartés et levés, ainsi qu'en l'azur. Combien de temps mettions-nous à rejoindre la terre ? Je ne sais plus. On perdait le sens de la durée, probablement , en raison de l'ivresse des altitudes. À peine au sol, l'avion-tapis était là, qui nous attendait, prêt pour un nouveau tour. Repliions-nous nos parachutes ? Probable que non : nous ne manquions pas, à cet âge, de petit personnel pour nous en fournir d'autres, impeccablement empaquetés sur eux-mêmes. Et nous repartions à la conquête des airs raréfiés, avec un courage tranquille que je n'ai jamais plus ressenti depuis. Philippe et moi, alors, étions de la graine de héros. La vie s'est chargée du reste, tranquillement pas vite...
Ensuite, surtout le jeudi, il y avait Zorro - c'était bien aussi.
lundi 15 septembre 2008
Mon père jamais n'eut grand richesse
Pourquoi ce soir ? Mon père pourrait attendre. Du reste, il ne demande rien. Les hommes de ma lignée ne demandent jamais rien : ils se contentent de ce que l'existence leur donne, notamment en matière de femmes.
Les hommes de ma race aiment les femmes qui leur échoient, et je suis leur successeur impeccable, il me semble. Les femmes de ce lignage sont plus fortes que les hommes qu'elles choisissent. Les choisissent-elles ? Je le crois. Elles sont plus fortes - toutes. Les hommes, eux, sont contents de cette faiblesse d'eux-mêmes que les femmes leur camouflent. D'une certaine manière, ils y gagnent. Ainsi, mon grand-père m'a toujours paru être d'une qualité supérieure à ma grand-mère (il avait la carrure pour mourir de soif auprès de la fontaine, elle non) - et c'est probablement pour cette raison qu'il est mort depuis quinze ans, lorsqu'elle est toujours vivante : sa longévité (à elle) ne peut guère lutter contre son sourire et sa voix (à lui).
Mais je devais parler de mon père. On m'a toujours dit que je ressemblais à ma mère. D'après mon frère et ma soeur, je dois même être son "chouchou". C'est peut-être vrai. Mais alors, pourquoi, chaque année passant, me sens-je de plus en plus proche de cet homme, Daniel Goux, avec qui je bavarde volontiers mais jamais ne parle ? Pourquoi son visage, quand je l'évoque, m'émeut-il un peu plus chaque fois ? Par quelle alchimie suis-je certain, à chaque heure davantage, que sa mort me plongera dans des abîmes que je ne veux pas sonder, mais que, peut-être... peut-être quoi ?
J'allais écrire : que peut-être quelques paroles suffiraient à combler. C'est faux, évidemment. Daniel et Didier ne se sont jamais parlé : pourquoi commenceraient-ils ce jour ? Ou demain ? De toute façon, il n'y aura pas de demain, pour Daniel et Didier Goux. Nos lendemains sont derrière nous, si je puis me permettre cette indélicatesse, cette indiscrétion.
Néanmoins...
Nulle envie de mettre fin à ce billet, dans lequel je n'ai finalement rien dit, où le visage de mon père reste invisible, y compris à mes yeux, pourtant bien ouverts, il me semble.
Par quel sombre miracle parvenons-nous à devenir si vieux tout en restant tellement enfant, tellement stupide, touchant d'une main au berceau, de l'autre à la pierre et à la croix ?
Et comment devient-on aussi pompeux et grandiloquent, parlant de choses naturelles, éprouvées par tant de générations ?
Les hommes de ma race aiment les femmes qui leur échoient, et je suis leur successeur impeccable, il me semble. Les femmes de ce lignage sont plus fortes que les hommes qu'elles choisissent. Les choisissent-elles ? Je le crois. Elles sont plus fortes - toutes. Les hommes, eux, sont contents de cette faiblesse d'eux-mêmes que les femmes leur camouflent. D'une certaine manière, ils y gagnent. Ainsi, mon grand-père m'a toujours paru être d'une qualité supérieure à ma grand-mère (il avait la carrure pour mourir de soif auprès de la fontaine, elle non) - et c'est probablement pour cette raison qu'il est mort depuis quinze ans, lorsqu'elle est toujours vivante : sa longévité (à elle) ne peut guère lutter contre son sourire et sa voix (à lui).
Mais je devais parler de mon père. On m'a toujours dit que je ressemblais à ma mère. D'après mon frère et ma soeur, je dois même être son "chouchou". C'est peut-être vrai. Mais alors, pourquoi, chaque année passant, me sens-je de plus en plus proche de cet homme, Daniel Goux, avec qui je bavarde volontiers mais jamais ne parle ? Pourquoi son visage, quand je l'évoque, m'émeut-il un peu plus chaque fois ? Par quelle alchimie suis-je certain, à chaque heure davantage, que sa mort me plongera dans des abîmes que je ne veux pas sonder, mais que, peut-être... peut-être quoi ?
J'allais écrire : que peut-être quelques paroles suffiraient à combler. C'est faux, évidemment. Daniel et Didier ne se sont jamais parlé : pourquoi commenceraient-ils ce jour ? Ou demain ? De toute façon, il n'y aura pas de demain, pour Daniel et Didier Goux. Nos lendemains sont derrière nous, si je puis me permettre cette indélicatesse, cette indiscrétion.
Néanmoins...
Nulle envie de mettre fin à ce billet, dans lequel je n'ai finalement rien dit, où le visage de mon père reste invisible, y compris à mes yeux, pourtant bien ouverts, il me semble.
Par quel sombre miracle parvenons-nous à devenir si vieux tout en restant tellement enfant, tellement stupide, touchant d'une main au berceau, de l'autre à la pierre et à la croix ?
Et comment devient-on aussi pompeux et grandiloquent, parlant de choses naturelles, éprouvées par tant de générations ?
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