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lundi 18 février 2019

Monte le chauffage et va voter !

Désopilant exercice de “pensée magique” chez Anastase Sarkofrance, qui, en quelques phrases à la fois péremptoires et grisâtres, dont il n'a hélas pas l'apanage, entreprend de nous persuader que notre vote aux prochaines élections (européennes, à ce qu'il semble) ne doit être subordonné qu'à une seule préoccupation : le climat. On ne sait pas, pour en arriver à cette ébouriffante directive, combien de fois il a fait tourner le pendule qui occupe sa tête démeublée, mais sa conclusion est d'autant plus sans appel que, désormais, notre mage post-moderne voit le climat changer à vue d'œil. Par exemple, il trouve “les inondations plus fréquentes”. Dans sa salle de bain ? Personne ne lui a jamais montré, à ce brave halluciné, des photographies de Paris en 1910, ou en d'autres années certes un peu moins impressionnantes mais bien humides tout de même ? Quelqu'un a songé à lui demander depuis combien de décennies il pointait sérieusement toutes les inondations ayant lieu ici ou là ? J'ai noté, moi, que l'Eure qui sortait régulièrement de son lit au moins une fois par saison, ne l'a plus fait depuis plusieurs années, ou en tout cas en des proportions nettement moindres qu'il y a dix ou quinze ans. Mais c'est sans doute mon mauvais esprit qui l'a partiellement asséchée. 

Autre signe qui conforte notre décrypteur de marc de café : “un mois de février étonnamment doux”. Ah, ces hommes de progrès ! qu'il en faut peu pour les étonner ! C'est l'ennui, avec les gens toujours tournés vers l'avenir : ils oublient qu'il gelait encore la semaine dernière. Ils oublient aussi que, des mois de février aussi “étonnamment doux”, on pourrait leur aligner deux douzaines depuis le début du XXe siècle, simplement en ayant la curiosité élémentaire de consulter les archives idoines. Mais il est vrai que, désormais, Anastase ne travaille plus qu'à vue d'œil. Donc, foin des archives et documents divers. 

Raison supplémentaire de bien voter dans quelques semaines : “la disparition progressive des insectes”. On touche là à la fantasmagorie pure, bien entendu : j'en veux pour preuve que, l'été dernier, on ne pouvait pas, ici, dans l'Eure, croiser une personne sans qu'elle se plaigne de la prolifération des mouches ou de la surabondance des moucherons. Pour ne rien dire des guêpes, bourdons, papillons, etc., qui étaient fidèles au rendez-vous annuel dans tous les jardins alentour. Il n'empêche qu'Anastase, lui, a constaté leur “disparition progressive” dans son arrondissement de bobo parisien : trop fort. 

Il y a aussi, pour guider notre main vers l'urne prochaine, “les orages soudain et plus violents”. Car chacun sait que, jusqu'à ces dernières années, les orages avaient toujours été l'exemple même du phénomène lent et progressif – ce qui les rapproche, on le notera, de la disparition des insectes. Quand à leur violence, je ne puis rien dire : je crois bien que, l'été dernier, nous n'en avons pas vu passer plus d'un ou deux : trop peu pour me livrer à de savantes études comparatives. 

Heureusement, Anastase n'est pas sevré de tout espoir puisque la jeunesse, ferment et levain de lendemains chantonnants comme chacun sait, a pris fermement les choses en main. D'abord en créant une association à but non lucratif (il faudrait voir…), Youth for climate, ensuite en décrétant, le 15 mars prochain, une “grève mondiale pour le futur”. Les vieux ronchonneurs grommelleront qu'ils auraient au moins pu, ces jeunes décérébrés, déclencher leur grève pour l'avenir, plutôt que pour le futur, ce qui est s'exprimer en petit-lyonnais. À ceux-là, Anastase et moi répondrons d'une même voix vibrante qu'on ne peut pas batailler sur tous les fronts, sauver en même temps le climat et la syntaxe. Et que le principal est de voter en faveur des partis “les plus radicaux pour lutter contre le réchauffement climatique”, ainsi qu'Anastase l'affirme, dans sa langue qui, elle aussi, semble avoir pris un petit coup de chaleur. 

En clair : votez pour un parti climatisé, voire réfrigéré. L'avenir du futur est à ce prix.

jeudi 19 octobre 2017

Enfin quelqu'un qui ne se moque pas du monde…

Danielle D., 1er mai 1917 – 17 octobre 2017.

Une centenaire sérieuse, comme on les aime : 
ni pas assez, ni trop d'années.

mercredi 20 février 2013

En raison du socialisme ambiant, l'hiver est repoussé à une date ultérieure


C'est vraiment bien, ces “panneaux à messages variables”, ainsi que je crois qu'on dit, le long des autoroutes ; très utile, surtout. Hier matin, peu après l'embranchement de l'A13 et de sa descendante directe l'A14, l'un d'eux dispensait aux mobilistes une grande et précieuse nouvelle. Il disait ceci :

Vous êtes prêts pour l'hiver ? Nous, oui !

Et j'ai trouvé très réconfortant que la SAPN – Société des autoroute Paris-Normandie (il manque Niemen…) – se déclarât prête à affronter les rigueurs hivernales dès le 19 février.

vendredi 9 juillet 2010

Entre ici, Jean-Philippe Chatrier !

Il est entré à France Dimanche en 1990 ou 1991, je ne me souviens pas et m'en fous. La veille de son arrivée, notre rédactrice en chef était venue nous prévenir (c'est-à-dire, en pratique, surtout moi), de ce ton inimitable de bourgeoise fraîchement promue qui était le sien : « Vous allez avoir un nouveau rewriter. Il s'appelle Jean-Philippe Chatrier, il est d'excellente famille, c'est le fils de Philippe Chatrier. Donc, si vous pouviez éviter vos grossièretés habituelles... » Jean-Philippe n'était pas là depuis une heure que je l'abreuvais des grossièretés redoutées. Il a ri et a enchaîné sur quelques répliques d'Audiard, dont il connaissait tous les films par cœur (il a, ensuite, écrit une pièce de théâtre faite uniquement de répliques audiardesques), avec ce sourire qui le ramenait chaque fois vers l'enfant qu'il fut : de fait, par ce sourire peut-être, nous sommes instantanément devenus amis d'enfance.

Jean-Philippe a passé cinq ou six ans à France Dimanche, je ne sais plus. Son plus haut fait d'armes est de nous avoir fait découvrir la Famous Grouse, whisky certes assez “peuple” mais d'un imbattable rapport qualité/prix, dont, les années suivant son arrivée parmi nous, nous avons fait assez large usage, chaque jour lorsque six heures sonnaient au clocher absent. Travailler au bureau voisin du sien faisait que, le matin, j'avais presque envie que le métro m'emmène un peu plus vite de Charenton-le-Pont à Neuilly-sur-Seine, puis à Levallois-Perret au bout d'un ou deux ans.

Jean-Philippe Chatrier était-il journaliste ? Oui et non. Il était ce qu'il voulait. Il avait commencé comme auteur-compositeur-interprète de chansons : de la chanson “à texte” comme on disait au temps de notre jeunesse commune (jusqu'à mardi dernier, Jean-Philippe Chatrier avait mon âge). “Exécrable”, se jugeait-il lui-même, avec cette distance indulgente et goguenarde qu'il tenait sans doute de sa mère anglaise, elle-même joueuse de tennis réputée en sa jeunesse. Ensuite, il avait fait acteur. Chez Lelouch, notamment : il a joué dans une dizaine de ses films (le fils de Belmondo dans Itinéraire d'un enfant gâté, c'est lui), et lui en a même écrit un, mais je ne sais plus lequel.

Il s'était fait journaliste (et écrivain) pour faire bouillir cette damnée marmite qui, chez lui, était irrémédiablement percée. Car, comme tous les flamboyants, le garçon flambait : vu par son banquier, il vivait avec trois mois de retard ; considéré par moi, il avait toujours trois coups d'avance – des coups délicieusement foireux et drôles.

En dehors de cela, Jean-Philippe Chatrier est le seul homme de ma connaissance capable de vous dire sans une omission le discours de Malraux pour l'arrivée au Panthéon des cendres de Jean Moulin, puis d'enchaîner, avec son merveilleux accent anglais, sur la Gettysburg Address d'Abraham Lincoln. Enfin de reprendre un whisky Famous Grouse avant, nous quittant le bureau du rewriting, d'enchaîner sur sa deuxième journée de travail, puisqu'il empilait les commandes, les articles, les livres de nègre, à seule fin d'apaiser l'ire comptable de son banquier.

Lorsqu'il a quitté France Dimanche, fin 1996 ou début 1997, c'est évidement moi qui ai prononcé le discours d'adieu (qui d'autre aurait pu ?), et je l'ai fait en parodie d'André Malraux, comme il se devait : « Monsieur le président de la République... Voilà donc plus de cinq ans que Jean-Philippe Chatrier fut parachuté sur cette rédaction... », etc.

À cette époque, la plus abondamment bénie de ma vie, Yves Josso était le patron du rewriting. C'est lui qui m'a appelé, en milieu d'après-midi, aujourd'hui, pour m'apprendre que ce crétin de Chatrier avait disputé la partie de tennis de trop, mardi dernier, et que la crise cardiaque en ricanait encore. Né du tennis, tué par lui : il aurait sans doute trouvé cela un peu trop too much.

Ce soir, au retour, j'ai remisé momentanément Proust et Dussolier et j'ai écouté le Requiem de Duruflé – deux fois, même, car l'œuvre est courte et le trajet fut long. Il doit bien y avoir une demi-douzaine de requiems dans mon iPod, mais j'ai choisi celui-là. Parce que, dans ces années où nous étions amis d'enfance et presque encore jeunes, Chatrier m'avait parlé de cette lointaine amie qu'il avait eue, laquelle ne connaissait pas de plus haut plaisir que de se faire sodomiser en écoutant ce requiem-là. Exigence qui ne le transportait guère lui-même (à cause de la sodomie, pas de Duruflé), mais à laquelle il se prêtait pourtant. « Tu comprends, m'avait-il dit, si on a l'occasion de faire plaisir... Et puis, il faut bien que tout le monde s'amuse ! »

Jean-Philippe Chatrier fut un homme sachant vivre.

lundi 27 juillet 2009

Les Invasions barbares (d'après Métastase)

On ne se méfie jamais suffisamment des zapping-dodo. Il est près de minuit, le film vient de se terminer, vous êtes résolu à vous coucher de bonne heure (dans un premier temps, j'ai écrit : “de bonheur”...), ou en tout cas pas trop tard. Et puis, vous vous autorisez tout de même un rapide petit tour des chaînes en activité. Et vous tombez sur le générique de début des Invasions barbares, ce film de Denys Arcand que vous aviez bien aimé, mais sans plus, la première fois, peu après sa sortie.

Je me suis laissé embarquer et l'ai regardé jusqu'à la fin, avec un plaisir bien supérieur, plus intense, que lors de sa découverte. C'est un film sombre, pas amer mais très désenchanté, au parfum d'irrémédiable. Le titre est à lui seul une superbe trouvaille, puisque ces “invasions barbares” parlent tout autant du réensauvagement du monde, et singulièrement de l'Occident, de ce que d'autres ont appelé sa Grande Déculturation, que des métastases qui envahissent le corps de Rémy afin de le tuer. Les invasions barbares sont aussi à entendre au sens premier, historique, ou plutôt, pour ce qui nous occupe, post-historique. L'un des personnages parle du 11 septembre 2001 (le film est de 2003) comme d'une sorte de coup de théâtre, une inauguration : c'est la première fois, dit-il, que l'Empire (cet empire américain dont le même Arcand annonçait le déclin, près de vingt ans plus tôt) est frappé en son cœur, pour ne pas dire en son principe, en son essence, et ne fait plus seulement l'objet d'escarmouches à ses limes (Corée, Vietnam...).

Le film a bien sûr ses faiblesses : le personnage du fils de Rémy, trader inculte mais brillant dans son domaine, sert peut-être un peu trop de deus ex machina, chaque fois que se présente un problème matériel à résoudre. On en arrive à croire qu'il est la clé commode pour resserrer les boulons un peu lâches du scénario. Mais il y a aussi cet ultime face-à-face avec son père, et ce renversement soudain des positions, des statuts, qui fait que, pour l'ultime passage, c'est au fils de prendre en charge son père, de le protéger, de le guider, de dégager la route devant lui – au sens le plus plein, c'est lui qui doit mener la barque.

J'ai passé deux heures que je pourrais difficilement qualifier d'agréables, mais que je ne regrette nullement, tout en me demandant si je n'aurais pas mieux fait de passer outre. Car, allant finalement me coucher, je me suis avisé que je souffrais d'un effroyable mal de tête – lequel a disparu très rapidement, dès que la lumière fut éteinte et le silence établi.

jeudi 4 juin 2009

Je vais finir par la fermer...

Finalement, non. J'ai dit, hier, que j'allais répondre à Ygor Yanka, qui m'a sévèrement taclé, à propos de cette histoire d'avion disparu. J'ai essayé, au moins trois fois, aujourd'hui. Et n'ai rien sorti de cette boîte crânienne censée contenir mon cerveau. C'est très curieux : je pense savoir ce que j'aurais à lui dire ; ce en quoi il se trompe – pas moyen. J'ai essayé de savoir pourquoi les mots ne venaient pas – alors que je savais très bien comment contrer ses attaques ; et où je devais enfoncer le stylet. Pas mèche. Sans doute, comme souvent, une incapacité à être d'accord avec moi-même, en phase avec ce que je dis.

Il a a raison, Ygor : neuf fois sur dix, on ferait mieux de fermer sa gueule. Je vais m'entraîner – je ne promets rien. La solution passe sans doute par la fermeture de ce dégorgeoir qu'on appelle "blog", qui ne sert à rien.

vendredi 8 mai 2009

Mémoires de nos pères (et amnésie programmée)

Je n'ai pas pour habitude de regarder la télévision l'après-midi, mais je ne regrette pas l'exception d'aujourd'hui. Le diptyque de Clint Eastwood, consacré à la bataille d'Iwo Jima est superbe – de maîtrise, d'intelligence et de poésie non frelatée. C'est le genre de films qui parvient encore à me faire regretter de n'aller plus au cinéma.

Nous avions vu le versant japonais (Lettres d'Iwo Jima) il y a plusieurs mois, mais stupidement raté ces Mémoires de nos pères, regardées cet après-midi donc. La construction “enroulée” de ce film, jouant entre trois époques distinctes, m'a évidemment fait penser à celle de Bird, le film du même Eastwood consacré à Charlie Parker. La ressemblance s'arrête là. Eastwood filme la guerre sans aucune complaisance, sans fausse pudeur non plus. De même pour les sentiments et les émotions qu'il donne à voir : la distance entre la caméra et ce qu'elle capture est toujours la bonne.

J'ai été bien évidemment très sensible à la réflexion sur l'Histoire et la mémoire, sur leur imbrication, qui est le vrai sujet du film.Les hommes de la génération de Clint Eastwood peuvent encore invoquer la mémoire de leurs pères. Il n'est pas certain que nos enfants (je veux dire : les vôtres...) pourront faire de même. Il devient même très douteux que le mot Histoire puisse encore éveiller chez eux un quelconque intérêt. La question est en effet de savoir si, dans trente ou quarante ans, la conscience des siècles existera encore. Je crains que non – j'espère me tromper. Vous me raconterez...

lundi 6 avril 2009

Ainsi vont ensemble jeunes gens et hommes d'âge...

Les jeunes gens – 25, 30 ans... – sont très souvent flattés lorsque les hommes d'un âge pour eux paternel adoptent, leur parlant, ce ton d'aimable connivence, cet allant-de-soi, ce plain-pied viril qui, le temps que dure la conversation, les élève au-dessus de ce qu'ils croient être – ne venez pas me dire le contraire : j'ai été ce jeune homme, même si je m'emploie à en effacer les traces. Cette fraternité naturelle, qu'ils perçoivent nettement mais sans bien se l'expliquer, leur semble un signe d'élection, la preuve indubitable qu'ils ont bien laissé derrière eux l'enfance qu'ils pensent encore leur coller aux sourires et aux paroles. Cette sorte de “ Entre ici, Jean Moulin ! ” leur paraît en effet une porte s'ouvrant à deux battants – et il n'y a plus qu'à y aller, en franchir le seuil.

Ces jeunes gens ont tort, et ils le sauront dans peu de temps : pas besoin d'argumenter. C'est juste qu'ils croient que ces 25 années qui les séparent de l'homme d'âge existent à double sens – or, il n'en est rien. Le quinquagénaire souriant, tutoyant, volontiers gouailleur n'est ainsi que parce qu'il a toujours 25 ans : il parle d'égal à égal, s'adresse naturellement à un camarade ; il ne voit pas le fossé au rebord duquel il va, un soir ou l'autre, trébucher. Il est seul à ne pas le distinguer, peut-être parce que ses yeux, eux, ont réellement leur âge. Il plaisante, plastronne, jongle avec les paradoxes, retombe sur ses pieds, sans voir qu'il le fait de plus en plus lourdement, et pour peu de temps.

Le malentendu est total, les rires fusent et réchauffent. Il se croit sur la piste du cirque, le fouet à la main : il est déjà dans l'arène ; l'orchestre se tait sans qu'il s'en aperçoive. Il a trente ans, comme tout le monde, car le monde a trente ans, il n'en démordra pas.

En fait, il en démordra, dès que ses dents le lâcheront, une à une ou en bloc ; et les chicots de l'homme d'âge ne serviront même pas de porte-bonheur aux jeunes gens - déjà plus si jeunes, mais l'ignorant encore.

Et cela suffit.