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mardi 18 mai 2010

Petites nouvelles sans importance de ma guerre d'Espagne

Après plus d'un an de silence absolu, Carlos a resurgi ce matin, par voie de mail. Et comme s'il poursuivait une conversation commencée avant-hier. Il est coutumier du fait – en tout cas avec moi. Lorsqu'il ne va pas bien, ou pense n'aller pas bien, il se produit chez lui un repliement sur soi, un retrait dans la première coquille d'emprunt qu'il trouve, tel un bernard-l'hermite. C'est ainsi que, dans notre vie commune – car il me semble qu'on peut appeler comme ça nos 37 ou 38 ans de rapports intensifs et jamais vraiment interrompus –, nous avons eu deux ou trois “trous” de ce genre, le plus important s'étant produit après la mort de son père, personnage dont je souhaite moi-même dire des choses et des choses depuis longtemps, et dont je ne parviens pas à tirer la moindre ligne. Mais je crois commencer à comprendre pourquoi : le décalage est de plus en plus grand entre l'importance qu'il a eue dans ma vie d'adolescent et la façon dont je regarde, soupèse, juge ses idées aujourd'hui, au regard de ce que je suis devenu.

Écartèlement plutôt que décalage, mais bien sûr entièrement de mon fait. Cet homme (ou sa mémoire) reste extrêmement agissant, même si je me rends compte qu'aujourd'hui, nous ne serions probablement d'accord sur rien. Et encore, encore que... Une chose me semble certaine – et précieuse, finalement –, c'est que cet Espagnol invivable et irrésistible m'a littéralement sorti de moi-même, précisément à l'âge où l'on commence à s'y sentir enfermé. Il a ouvert des fenêtres, derrière lesquelles se tenaient Zola, Bernanos, Ortega y Gasset, plein d'autres encore qui n'attendaient que moi. Je pense être véritablement entré en littérature (comme on revêt la robe de bure, mais sans jamais dépasser le stade de frère convers, hélas) par Carlos d'abord, en l'année scolaire 1972 - 1973, puis, après quelques mois de probation, par Juan, son père.

Juan H. est aussi cette personne qui, d'une certaine manière, m'empêchera toujours de m'éloigner trop d'une certaine gauche, en tout cas de la renier. Non, non : il ne s'agit ni de gauche ni de droite ! ce qu'il m'a inculqué (et j'aime beaucoup ce verbe que vous devez détester), c'est une certaine obligation de liberté individuelle. Lorsque j'ai connu cet homme, il était une sorte de figure “historique” de l'anarchisme espagnol en exil. Cela ne l'a jamais empêché (je l'ai vu cent fois le faire) de secouer comme des pruniers malingres les autres anarchistes espagnols, institutionnels et pré-retraités, pour qui, néanmoins, on sentait dans ses sarcasmes une véritable tendresse. (Et mon Dieu qu'il se foutrait de ma gueule s'il pouvait lire cela !)

Du reste, il se foutait toujours de ma gueule. Tous les samedis soirs, dans ces années 1973 - 1976, que j'allais passer chez lui, à Ingré, Loiret. Et il faisait bien : le drame des adolescents d'aujourd'hui, peut-être, est qu'aucun adulte n'ose plus se foutre de leur gueule, leur affirmer tranquillement en face qu'ils ne sont encore que des petits cons incultes et péremptoires, mais que, peut-être, avec le temps, s'ils font vraiment des efforts...

Juan H. était pénible, et je lui rends grâce de l'avoir été. Les boutonneux de 18 ans ont dramatiquement besoin d'adultes pénibles : j'en ai eu un. Il était pénible aussi parce qu'il avait presque toujours lu avant vous le livre que vous veniez à peine de terminer – et, en plus, il en avait lu d'autres dont vous n'aviez jamais entendu parler, malgré vos petites études bourgeoises. Et il ne se privait pas, en ces occasions, de se foutre de votre gueule.

Autre écartèlement : Juan H. était maçon. Si bien que les petits gauchistes à la mie de pain que nous étions applaudissaient bruyamment à cette “supériorité ouvrière” qui était la sienne ; mais, en même temps, dans les tréfonds, une voix inconnue nous grondait que c'était tout de même injuste que ce poseur de briques en sache dix fois plus que nous, qui poursuivions d'impeccables études gentiment programmées.

Juan H. était un agent de discorde. Je suppose que mon père l'a détesté, parce que je ne parlais que de lui à la maison, le citais en exemple à tout propos, et si possible pour “démontrer” à mon père qu'il ne pouvait avoir que des idées à la con. Je ne suppose plus que mon père l'ait détesté : je sais bien, aujourd'hui, qu'il s'en foutait, et que mes moulinets de bras ne lui faisaient même pas trembloter une oreille (qu'il sait pourtant faire bouger toutes seules : c'est une chose qui m'a toujours épaté, chez mon père – et Juan, lui, ne savait pas le faire, à ma connaissance). Il y a aussi que je sais désormais à quel point ces deux hommes devaient se rejoindre sur l'essentiel, à savoir le devenir de leurs deux petits connards de fils aînés : rien que ça, ils auraient pu parler durant des heures, sans doute, si l'occasion s'était présentée.

Juan H. était un point fixe. Ces samedis soirs – qui se prolongeaient volontiers jusqu'à deux, trois, voire quatre heures du matin (et sans boire une goutte d'alcool !) –, dont j'ai l'impression qu'ils ont duré une éternité, quand je sais très bien que ce n'est pas vrai, ils m'étaient à la fois l'oxygène et le poison, ils ont formé ce que je suis, sans que je sois bien capable de déterminer dans quelles proportions. Il pouvait se passer n'importe quoi durant la semaine – ou, pis : ne se rien passer –, je savais qu'il y aurait un samedi soir à Ingré. Des soirées qui se payaient parfois hautement : j'habitais à trente kilomètres et circulais à mobylette. J'ai des souvenirs de retours nocturnes à travers la Sologne, par - 5 voire - 10 (on parle en Celsius...) qui, aujourd'hui, forment quelques-uns de mes souvenirs les plus précieux, au moins dans la mesure où l'arrivée à La Ferté, devant cette maison où mes parents dormaient, où j'étais donc le seul humain conscient... Enfin bref. Quoi qu'il advienne, il y avait un samedi soir. Quasiment immuable, tel que notre adolescence nous semble à tous, je crois.

À mon entrée – porte ouverte soit par Carlos, soit par sa mère : Juan H. ne se déplaçait jamais pour ouvrir, et les rares fois où c'est arrivé, j'en conserve le souvenir d'une espèce de choc, d'une sorte de mauvais pressentiment, en tout cas une incongruité –, à mon entrée, donc, dans la cuisine qui était aussi la “pièce à vivre”, comme on ne disait pas, Juan H. était assis sur sa chaise de bois – récupération de bureau de ces années-là –, le pied gauche sur l'un des barreaux de MA chaise, et lisant le Monde. Toujours. Il me saluait d'un « Bonjour, mon pétit couillon ! » (avec accent sur le "e", comme il se doit pour un Espagnol, et "r" roulé que je ne parviens pas à marquer graphiquement), je lui répondais : “ Salut, chef ! ” (ou Jefe quand j'étais en veine de multilinguisme), et il me collait une bourrade à me dézinguer l'épaule en bougonnant : « M'appelle pas chef ! ». Parce qu'il se souvenait qu'il était censé être anarchiste. Puis, je m'asseyais et on commençait à parler – lui principalement. Moi, je faisais en quelque sorte le “mur de squash”, et j'aimais bien ça. J'avais l'impression que le monde s'ouvrait, se déployait ; je maudissais mes parents de n'être pas comme lui et, bien entendu, aujourd'hui, je ne cesse de me traiter de con pour cette puérile malédiction.

Juan H. était un roc inentamable sauf par lui-même. Les fêlures et failles m'étaient alors invisibles, et c'est pourquoi je poursuis avec lui une sorte de dialogue après 20 ans de mort (de sa part). Et que, plus ça va, plus je l'énerve. C'est d'ailleurs peut-être pour cela que mon épaule gauche me fait obstinément souffrir : ses bourrades. Quoique, vu nos places respectives dans la cuisine d'Ingré, ce devrait plutôt être mon épaule droite : Juan est imprévisible, donc chiant.

Juan H. n'est pas un souvenir. Je pense qu'il ne l'aurait pas supporté. Il est incorporé à mon existence – mais je ne suis pas sûr qu'il l'aurait supporté davantage. Cependant, il faut bien qu'il fasse avec.

Juan H. fait à lui seul que le mot “maçon” m'est toujours agréable et résonnant, alors que je me fous complètement des gens qui élèvent des murs et construisent des maisons.

Juan H. fait que ce billet est fort long, parce que je devrais dire encore mille choses et que, par le fait, il me devient impossible d'y mettre fin. Et c'est normal : je ne suis jamais reparti d'Ingré autrement qu'à la nuit noire. Or, il fait terriblement jour.

mardi 9 février 2010

On a retrouvé Jacques Bertin !

On n'en fait plus, des comme ça, en tout cas je le crois. C'était le modèle “chanteur-poète-artisan-engagé” et bien entendu de gauche, typique des années soixante-dix de consternante mémoire. Notons que “chanteur engagé de gauche” a des allures d'authentique pléonasme : comme chanteur engagé de droite, on n'avait que Philippe Clay, ce qui faisait un peu maigre pour constituer une écurie.

Revenons donc à Jacques Bertin. Je l'ai découvert à la fin de 1975, dans le studio qu'occupaient Monique et France-Hélène, rue Porte-Saint-Vincent, à Orléans. Il venait alors de sortir son sixième disque (il avait débuté en 1967, à 20 ans, sitôt sorti de l'école de journalisme de Lille). Ces six disques de l'époque, je les ai écoutés en boucle durant plusieurs années. Au point, 35 ans plus tard, de savoir encore plusieurs dizaines de leurs chansons par cœur. Puis, je m'en suis détaché.

J'y suis revenu au début des années quatre-vingt-dix, lorsque les six albums sont ressortis, métamorphosés en trois CD. Que j'ai récoutés assez distraitement et avec une déception certaine : les chansons qui m'avaient soulevé d'enthousiasme avaient vieilli, ou bien moi, ou bien elles et moi. À tel point que, lorsqu'il s'est agi, voilà deux ou trois ans, de désengorger la discothèque du salon, Jacques Bertin s'est retrouvé exilé au sous-sol, avec les Rolling Stones, Led Zeppelin, Genesis et autres conneries rock que j'avais eu la faiblesse de racheter également.

Et puis, il y a quelques mois, un soir d'alcoolisme solitaire et tranquille, une nuit d'ivresse douce et raisonnée, comme disait Juan Carlos Onetti, j'ai été pris, poussé dans les reins par cette nostalgie particulière et factice que fait naître une libation un peu appuyée, d'une impérieuse envie de me remettre Bertin dans l'oreille. J'ai retourné la moitié de la cave sur l'heure, et je n'ai jamais réussi à mettre la main sur le carton contenant les disques ostracisés, discriminés, etc. C'est depuis ce jour que l'on pouvait me voir, errant et titubant dans les bars du Kremlin-Bicêtre, un brassard noir à la manche : je portais le deuil de Jacques Bertin.

Or, voilà qu'hier après-midi, me trouvant seul dans la maison de ma sœur – pour des raisons qui seront dévoilée dans le journal aux alentours du 31 mars prochain –, j'ai eu envie d'écouter un peu de musique. C'est alors qu'inspectant la discothèque locale je suis tombé sur les trois CD de Bertin, ainsi que sur tous les autres disques que j'avais encavés. Ni l'Irremplaçable ni moi ne nous souvenions avoir donné ces rondelles réprouvées, à Isabelle pour une part et à Adeline pour une autre. Du coup, j'ai récupéré les trois disques du chanteur rennais (oui, Nicolas : en plus c'est un Breton !) avec la fébrilité d'un Harpagon retrouvant sa cassette.

Pour illustrer ce billet primordial, je suis allé flâner sur Goux gueule, et j'ai pu constater que Jacques Bertin avait vieilli, figurez-vous. C'est pourquoi j'ai mis une deuxième photo pour vous le montrer tel qu'il était à l'époque où j'allais religieusement l'écouter chanter, à la MJC d'Orléans d'abord, puis à la Cour des miracles de Montparnasse.

Et je me demande si Bertin se souvient qu'un soir de 1982 ou 83, je lui ai renversé un gobelet de vin rouge sur le pantalon.


(Rajout à l'attention de Dorham : Jacques Bertin a enregistré tous ses disques avec le contrebassiste Didier Levallet, que vous devez connaître, et qui sortait lui aussi de l'école de journalisme de Lille. Levallet a très longtemps accompagné Bertin sur scène, tout comme l'ont fait d'autres musiciens de jazz, tels Michel Graillier ou Siegfried Kessler.).

vendredi 8 janvier 2010

La prison pour mourir est une fade école

Il a beaucoup été question de Jean Genet, ici même il y a deux jours, à propos de Valjean et de Vautrin, de Balzac et de Hugo. À tort, me semble-t-il ; ou par glissement progressif, comme dirait l'autre. Toujours est-il qu'on s'est retrouvé, quelques-uns, à parler du Condamné à mort. Et notamment de cette version chantée par Marc Ogeret sur la musique d'Hélène Martin. Comme j'ai proposé de dupliquer ce disque et que la proposition a été agréée, je viens de le récouter par capillarité, en quelque sorte.

Je ne crois pas que Genet soit un grand poète, mais la question n'est pas tellement là ; il est de toute façon davantage poète que je ne suis son juge. Il reste que le disque que je viens de réentendre m'est très précieux, poète ou non.

J'avais 21 ans lorsque j'ai entendu prononcer pour la première fois ce nom apparemment sans histoire : Jean Genet. C'était à Orléans, en 1977, sans doute au mois de juillet et, de façon certaine, à un comptoir de bistrot, aux alentours de la rue Bannier – on ne saurait être plus précis. J'accomplissais mon tout premier stage das la presse, à La Nouvelle République du Centre-Ouest, quotidien qui, depuis, tournant le dos à Jeanne d'Arc, a déserté Orléans.

Et j'étais donc au bistrot avec deux journalistes ; un vieux de 50 ans, Eugène Boucherie (pas bien sûr de l'orthographe et pas le cœur de vérifier – d'ailleurs où ?), et un “inqualifiable” de 35 ans (aux yeux d'un polichinelle de 21 ans, un homme de 35 n'est réellement pas qualifiable), Philippe Delalande, que je m'étais choisi comme modèle et qui, le comprenant je crois, l'avait accepté. C'était une forme de mimétisme, bien sûr, mais de celui que René Girard qualifie de “bon”, parce qu'il suppose une médiation externe : pas de rivalité possible entre un journaliste confirmé de trente-cinq ans et un tout nouvel aspirant de quinze ans son cadet. – Et tous les deux, Eugène et Philippe, se sont mis à parler de Jean Genet.

Mais je vais trop vite, là. Restons un peu à ce comptoir. Eugène Boucherie m'impressionnait fort, pour la raison qu'il avait fait partie du petit groupe de jeunes gens (lui-même ayant alors dépassé la quarantaine...) qui, en mai 68, était allés planter un drapeau rouge au sommet de la façade de la cathédrale Sainte-Croix : pour vous dire de quels tréfonds de sottise j'émerge à grand-peine. Je me souviens aussi que nous étions allés ensemble, un soir, à une conférence du dissident russe Leonid Pliouchtch, lui pour la Nouvelle République, moi pour le plaisir de l'y accompagner. À la sortie, comme il cherchait un titre à l'article qu'il devait écrire le lendemain matin, je lui suggérai (et c'était en rapport, mais ne m'en demandez pas plus) : Les Mythes nous bouffent. Eugène avait eu la bonne grâce de s'en divertir. Aujourd'hui, on y verra la preuve que, tout petit déjà, j'étais un fier représentant de la classe calembourgeoise.

Quant à Philippe Delalande, il avait alors une fille d'environ un an (ou plus : je maîtrise mal le dossier “nourrisson”) qui commençait à balbutier ses premiers mots. Et, justement, ces mots, à chaque fois qu'un nouveau apparaissait, il le notait scrupuleusement, ainsi que la date de son éclosion. Je serais curieux de savoir combien de temps il a prolongé l'expérience, et je frémis de penser qu'aujourd'hui la balbutiante doit approcher des trente-cinq ans, âge qu'avait son père alors. Mais on va me dire que je découvre la lune ; ce ne sera pas faux.

Donc, ils se sont mis à évoquer Jean Genet, et rapidement ce fameux disque de Marc Ogeret et Hélène Martin, que je ne connaissais pas – je ne suis même pas sûr, je le répète, d'avoir jamais entendu parler de Genet à cette époque, et ce n'est certainement pas au lycée qu'on se serait risqué à m'en parler. Enfin, je ne sais plus. Toujours est-il qu'à quelques semaines de là Philippe Delalande m'a invité à venir dîner chez lui – ou plutôt chez eux, puisqu'il était marié et, comme on l'a vu, affligé d'enfant. C'est au cours de cette soirée (sobre pour ce qui me concerne : je n'avais, à 21 ans, encore jamais bu une goutte d'alcool) qu'il m'a fait découvrir tout à la fois Jean Genet et Marc Ogeret, l'un chantant l'autre. C'est en ce même jour qu'a eu lieu mon premier vrai contact avec le jazz, et notamment le choc du triple album enregistré par Charles Mingus à Paris, en 1964 (si ma mémoire ne me trahit pas), avec Eric Dolphy qui devait mourir quelques semaines plus tard.

Là-dessus, frais comme un jeune gardon et lucide comme un militant communiste, j'avais réenfourché ma mobylette pour rentrer chez mes parents, à trente kilomètres de là, à La Ferté-Saint-Aubin. Mais, bon : c'était l'été, il faisait doux.