Tous les amateurs de jazz vous le diront, il a deux sortes de trio (et sans parler d'Utrillo, ce qui compliquerait inutilement les choses) : le trio-Oscar Peterson (piano, basse, batterie) et le trio Nat King Cole (piano, basse, guitare). Ma préférence va au second, mais je ne tiens pas plus que ça à cette préférence et suis prêt à en changer, si besoin est.
De toute manière on s'en fout, puisque je voulais parler d'un troisième trio, celui qui accompagnait Léo Ferré à Bobino en 1958 : piano, accordéon et guitare. C'est absolument parfait. Si on met de côté la réapparition de Léo à Bobino dix ans plus tard, on est là au sommet de sa “discographie”. Et notez la malice : le pianiste du trio de 1958, c'est Paul Castanier, qui sera seul accompagnateur en 1969, pianiste aveugle et assez “bouboule” (si l'on en juge par la photo qui se trouvait à l'intérieur du double disque “noir” (on devrait, je suppose, dire “disque ethnique” pour complaire à Mamie R., cette obsédée des races…) que j'ai dû acheter vers 1971 ou 12, à Châteaudun, et usé jusqu'à la corde), qui réapparaîtra émacié et chevelu dans le double album de 1973 intitulé Seul en scène, ce qui n'était pas très sympathique pour ce même Castanier ; mais on peut supposer que, aveugle, il n'a jamais rien su de ce titre mufle, assez bien dans la manière de Ferré.
Ils se sont brouillés à mort au milieu de cette tournée 1973-74. À ma connaissance, ils ne se sont jamais revus avant de mourir – Castanier avant Ferré, ce qui est dans l'ordre des saloperies de la vie puisqu'il était le plus jeune des deux. Entretemps, Castanier – parce qu'il faut bien vivre, même quand on est aveugle – a accompagné d'autres chanteurs, des plus petits. Notamment un fantaisiste qui s'appelait Yvan Dautun (je ne garantis pas l'orthographe et n'ai nulle envie d'aller la vérifier), qui a eu ses douze minutes de gloire, en ces époques lointaines, avec une histoire de méduse qui faisait du vélo sur la plage de Saint-Malo. Je conserve cette image du Dautun, à la fin de son tour de chant, soucieux de n'être gêné par rien pour recevoir les acclamations de son public, brandissant sa guitare, pour qu'il l'en débarrasse, en direction de Paul Castanier, qui, ne la voyant pas, a eu toutes les peines du monde à l'attraper. Yvan Dautun, chanteur éphémère mais rigolo, est le père de Clémentine Autain : je n'en tire évidemment aucune conclusion, ça doit déjà être assez dur.
On vient de faire un large détour, par rapport à mon idée de départ. Dans mon trio magique, il avait aussi une guitare, souvenez-vous. Tenue par Barthélémy Rosso, accompagnateur de Georges Brassens dans les années suivantes : les six cordes supplémentaires de l'époque des Trompettes de la renommée, c'est lui. Accessoirement, avant, il avait joué avec Sidney Bechet, ce qui n'est pas rien car ce nègre-là n'était ni commode ni prêt à jouer avec n'importe qui. Rosso avait commencé avec Ferré pour une raison assez simple : ils étaient monégasques tous les deux. Mais des vrais, hein ! des “de souche”, pas des bougnoules milliardaires comme les Monégasques d'aujourd'hui, ni des nègres experts en blanchiment (d'argent). Tiens, à propos de monégasqueries, Léo avait commencé sa carrière, et même avant sa carrière, dès la fin des années trente, par mettre en musique un autre Monégasque, ami de son père : René Baër (1887-1962). La Chambre, c'est un peu précieux mais pas mal :
On m'a prêté quatre vieux murs
Pour y loger mes quatre membres
Et dans ce réduit très obscur
Je voulus installer ma chambre…
Et cette réjouissante Chanson du scaphandrier, joyeusement misogyne comme on n'oserait plus l'être (enfin, si : moi, il me semble que j'oserais très bien, si j'étais misogyne). Au dernier couplet, après avoir découvert mille merveilles dans les yeux et le cœur de la blonde (oui, déjà…) du narrateur, le scaphandrier, à sa demande, descend dans le cerveau de la malheureuse :
Il est descendu, descendu
Et dans les profondeurs du vide
Le scaphandrier s'est perdu
C'est facile, c'est jeune, ça pète la santé : il n'y a qu'à notre époque grise et pesante qu'on peut trouver des femmes pour ne pas rire de ce genre de “prout !” collégien. De pauvre filles traqueuses de “phobes”, qui nous ligoteront Ferré dans le camp dévoué aux misomachins. Et avec lui, cette libellule depuis longtemps évanouie de René Baër.
Mais qu'est-ce que je disais ? Où en étais-je ? Je ne sais plus même de quoi j'avais l'intention de parler en commençant : c'est justement là que ça devient intéressant d'écrire, de “faire un billet’, quand on a perdu sa propre trace. Ah, si, tout de même : j'avais pris trois notes manuscrites, ne pensant pas revenir sur cet ordinateur (qui est celui de Catherine : ça va être bourré de fautes de frappe, on n'est pas sorti) ; voyons ça…
Eh non : ce qui est noté dans le calepin a déjà été dit. Ah, si, tout de même : je voulais, avec mon histoire de trio, qu'on écoute ce disque superbe, le Bobino 58 de Léo. Au moins parce que, en son cœur, se trouve Pauvre Rutebeuf : qui, à part une poignée de médiévistes (salut, Rémi !) connaîtrait ce poète du XIIIe siècle, son existence même, si Ferré n'était pas passé ? Que sont mes amis devenus / Que j'avais de si près tenus ? : vous connaîtriez cette merveille, vous, si Léo n'était pas intervenu ? Moi non, probablement. Et ce serait bien regrettable.
Cela étant, j'ai beau me pressurer la cervelle comme un furieux, je ne trouve rien de rien à dire sur Jean Cardon, l'accordéoniste de mon trio ferréen.