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mercredi 4 septembre 2019

Shaw must go on

G.B. Shaw, 1856 – 1950

Socialiste, végétarien, antialcoolique : a priori, George Bernard Shaw possède tout ce qu'il faut pour déplaire à l'homme de bien, une sorte de trinité infernale. Mais ce même homme de bien, incarné pour l'heure en votre serviteur, est capable de passer outre ses puériles préventions et d'affirmer que les Écrits sur la musique, de ce turbulent Irlandais sont une lecture constamment excitante, souvent cocasse, toujours pertinente. Chacune de ces chroniques – qui s'étalent de 1876 à la mort de leur auteur – est un zakouski aux épices éternellement fraîches, que l'on savoure avec la gourmandise de l'affamé qui a déjà hâte de mordre dans le suivant.

Bien vite se pose la double question : pourquoi et comment puis-je m'intéresser à des chroniques journalistiques vieilles de plus d'un siècle, rendant compte de concerts où de toute façon, vivant à cette époque, je ne serais point allé – même étant londonien de souche – et au cours desquels, souvent, furent joués des musiciens dont je connaissais à peine l'existence, et parfois pas du tout ? Aussitôt, un nom, double lui aussi, a surgi à mon esprit somnolent : Paul Léautaud / Maurice Boissard ; dont j'ai lu et relu les chroniques théâtrales, pratiquement contemporaines des articles de Shaw, avec la même sorte de jubilation, alors qu'elles aussi concernaient des événements et des auteurs dont je me fichais comme d'une cerise.

C'est évidemment que, quand des articles de journaux ou de revues ont le bonheur d'être nés sous la plume non de journalistes mais d'écrivains, leur sujet n'importe presque pas – je mets ici un “presque” parce que, tout de même, je me sens plus d'appétit pour telle chronique de Shaw si elle parle de Wagner ou de Toscanini, que si elle a pour prétexte un obscur noircisseur de portée écossais ou une soprano germanique dont je n'avais jamais entendu parler. Cependant, même celles-là, je me garde de les “sauter” (je parle évidemment des chroniques…), car toutes sont susceptibles de renfermer des perles précieuses, ou quelque poche sous-textuelle de gaz hilarant – exactement de même que chez Léautaud / Boissard. 

Ajoutons, pour en terminer, que Shaw connaît aussi bien la musique que Léautaud le théâtre, ce qui semble autrement difficile au béotien que je suis en ce domaine. Mais il n'est nul besoin d'être un éminent déchiffreur de partitions pour savourer les 1500 pages de ce volume “Bouquins” : le bonheur et le plaisir sont ailleurs. Du reste, Shaw lui-même disait que son ambition était de réussir à être lu par des sourds. Par conséquent, tout comme je l'ai fait, vous pouvez y aller. Et, même s'il s'agit de musique, y aller sans mesure.

jeudi 3 août 2017

Hector Berlioz, antifestif et rebeyle


Réjouissants, ces Mémoires d'Hector Berlioz, pour quoi j'ai quitté hier Debussy. Je ne sais trop quelle image je me faisais de cet homme-là au travers de sa musique (que je n'écoute pas tous les jours), mais son humour continue à me surprendre et, donc, par son côté inattendu, à me ravir. Où je suis rendu – 200 pages sur 650 –, Berlioz n'a pas tout à fait 30 ans et se trouve pensionnaire de la Villa Médicis, où il s'ennuie fort. Du coup, son caractère, plutôt du genre bouillonnant, s'en ressent, et le débord menace à chaque page. Voici par exemple ce qu'écrit cet antifestif avant l'heure : « J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à m'irriter davantage.  Le charme qu'ils trouvaient aux joies du carnaval surtout m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome comme à Paris les jours gras !… fort gras, en effet ; gras de boue, gras de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de chevaux éreintés, d'imbéciles qui rient, de niais qui admirent, et d'oisifs qui s'ennuient. »

Trois paragraphes plus loin, Berlioz met en scène l'excitation du peuple roi (l'expression est soulignée par lui) à l'apparition des “élites” : on a l'impression de se trouver au bas des marches du palais cannois  des festivals, quand les gogos en short et leurs matrones en collants boudineux lèchent des yeux et des smartphones les saltimbanques empingouinés qui abordent les ondulations régulières du tapis écarlate. Cela donne ceci : 

« Mirate ! Mirate ! voilà l'ambassadeur d'Autriche !
– Non, c'est l'envoyé d'Angleterre !
– Voyez ses armes, une espèce d'aigle ! »

Cela continue dans ce ton durant quelques répliques de la même eau, et puis soudain :

« Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut avoir l'air grave ?
– C'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la fashion de quitter son poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de l'égout de la place Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman de Rouge et noir. »

Se doutant que nombre de ses lecteurs ignoreront à qui il vient de faire allusion, Berlioz précise en note : « M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendhal et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment. »

Le “dogue à la chaîne” a tout de même trouvé le moyen de mordre.

mercredi 2 août 2017

Férocité de plume : Debussy aussi


Lecture très agréable que celle de Monsieur Croche. Dans ces chroniques publiées au début de son siècle, d'abord à la Revue blanche, puis au Gil Blas, puis encore ailleurs mais j'ai oublié où, Claude Debussy se montre armé d'une plume volontiers sarcastique et nanti d'un jugement pour le moins tranché. Le revers de la médaille est que l'ironie est tellement répandue entre ses paragraphes que, quand il fait des compliments à tel chef d'orchestre ou loue le morceau de tel compositeur, on se demande toujours à quel degré il faut prendre les lauriers qu'il distribue, au premier ou au second. 

Pour donner une idée de sa manière, voici ce qu'il dit d'un certain Émile Sauer dont, en mars 1903, le Concert Lamoureux vient de donner un concerto pour piano et orchestre : « Cet homme qui n'a pourtant pas l'air méchant a le concerto sans pitié ; par un artifice diabolique, il paraît devoir finir, mais il recommence des petites choses folles, pas gaies du tout, où, de temps en temps, intervient une valse infernale, pendant laquelle M. Émile Sauer projette des mains d'escamoteur, de façon à inquiéter les araignées mélomanes du plafond. Notez qu'il joue fort bien du piano, qu'il a une autorité incontestable sur les diverses façons de faire les gammes ; pourquoi se croit-il obligé d'écrire des concertos ? Est-ce la conséquence d'un vœu ? Ou bien est-il né comme cela ? » 

Par moment, on songe à Paul Léautaud, quand il revêtait l'habit  critique de Maurice Boissard, même si Debussy n'a tout de même pas son aisance de style ni son goût parfait en la matière.

jeudi 7 janvier 2016

Pierre Boulez, un certain parcours


Comme on commence un peu à s'écharper sous le billet précédent, à propos de Boulez, je ne résiste pas au plaisir d'actualiser celui-ci, de 2012, en y laissant accrochés tous les commentaires : Marco Polo et Georges y avaient donné leur mesure pleine…

Pierre Boulez, compositeur et chef d'orchestre français, a fêté ses 85 ans en 2010, en la salle Pleyel, à la tête de deux formations : l'Orchestre de Paris et l'Ensemble intercontemporain qu'il a lui-même fondé en 1976. Boulez, en son âge, s'est mis à prendre la tête d'un grand singe mâle qui aurait vécu mille ans, ce qui est impressionnant. Mais, à vrai dire, il me semble que tous les grands chefs d'orchestre finissent par acquérir des têtes impressionnantes, et surtout des regards qui ne se peuvent comparer à ceux d'autres hommes, au moins lorsqu'ils dirigent : c'est bien par eux que le mot chef prend tout son sens.

La chaîne “culturelle” Arte, qui pour une fois méritait d'exister, vient de retransmettre ce concert deux dimanches soirs de suite, en le scindant en deux, selon une découpe heureuse – elle n'y a d'ailleurs pas de mérite propre, dans la mesure où la soirée avait été conçue telle par Boulez lui-même. La première partie, il y a huit jours, donc, était consacrée aux grands musiciens de la premières moitié du XXe siècle : Debussy, Ravel, Stravinsky, Schönberg,Webern, Varèse, Messiaen – peut-être aussi Berg mais je n'en suis plus tout à fait sûr. Chaque pièce – toujours courte, des extraits d'œuvre en fait, des mouvements isolés – était précédée par une brève introduction (filmée à part bien entendu) de Boulez lui-même, dont l'intelligence ni la manière élégante et fluide de parler sa langue ne semblent avoir été atteintes par son âge.

Hier soir, nous sautions dans l'après-guerre et passions à la génération même du chef : Berio, Stockhausen, Ligeti, Kurtàg, Boulez lui-même. Pour finir par un compositeur plus jeune dont j'ignorais, honte sur moi, jusqu'à l'existence : Marc-André Dalbavie, né en 1961 (à Neuilly-sur-Seine : salaud de nanti !) : ce que j'en ai entendu m'a donné envie d'en découvrir davantage, mais je ne me hasarderai certainement pas à tenter d'en dire plus.

Je n'ai pas pris la peine d'aller voir sur le net si ce concert – ou double concert, si l'on veut – avait fait l'objet d'une édition quelconque, s'il était possible de l'écouter ci ou là. Mais si c'est le cas, il me semble être un excellent “portail” pour tous ceux que la musique “contemporaine” (elle l'est de moins en moins…) continue d'effrayer et qui souhaiteraient ne pas mourir avant d'avoir eu l'occasion de réviser leurs préjugés à son encontre.

mercredi 6 janvier 2016

Les musiciens sont des cons


Enfin, des cons, peut-être pas ; en tout cas, ils jouent contre leur camp, qui est pourtant déjà en bien piteux état. Il y a un peu plus de deux ans, Henri Dutilleux avait commis l'ahurissante bourde de mourir la veille du jour où Georges Moustaki choisissait de rendre à Dieu son âme triple de métèque, de Juif errant, de pâtre grec. Résultat : les larbins appointés du ministre de la Culture d'alors n'avaient pas eu le temps de lui préparer une fiche sur le compositeur d'Ainsi la nuit, ni même de l'avertir in extremis de son existence ; et ce pauvre Henri était allé tout seul à la fosse commune post-moderne, comme Mozart en son temps – mais lui, c'est parce qu'il tombait des cordes (ce qui ne manque pas d'un certain sens, pour un musicien).

Vous pensez que cela aurait servi de leçon aux jeunots qui poussaient derrière ? Qu'ils allaient davantage travailler leur plan-obsèques ? Allons donc ! Voici Pierre Boulez qui, pris d'une impatience suicidaire, si je puis dire, s'empresse de défunter trois jours seulement après le trépas glorieux et universellement sangloté de Michel Delpech et trois jours également avant ses funérailles nationales, laissant définitivement son pauvre marteau sans maître. 

D'où l'angoissante question que tout un chacun se pose : que va faire le ministre d'aujourd'hui ? Il est à craindre, on s'en doute, que le chef n'aura droit ni à Fleur ni aux couronnes et que sa dépouille pourra aller se faire voir chez Laurette.

dimanche 12 juillet 2015

jeudi 1 janvier 2015

La malédiction du Premier de l'An


Ceux qui ont lu le billet d'hier se souviennent qu'à partir de 1987, lançant un adieu plein d'allégresse à mes cauchemardesques réveillons de naguère, je décidais de me réfugier, chaque 31 décembre, dans la maison de Sologne où vivaient alors mes parents ; ce qui implique que je m'y trouvais encore le premier janvier. Ce jour-là, aux environs de midi, mon père annonçait qu'était venu le moment de l'apéritif. Ma mère et moi confortablement installés au salon, il allumait la télévision, pour le concert viennois du Nouvel An : c'était la tradition pour eux, ce l'est devenu pour moi à compter de cette année-là, où la philharmonie de Vienne était dirigée par Karajan. Depuis, chaque année ou presque, il m'a été donné de porter la même croix.

Tout se déroule toujours merveilleusement durant la presque totalité du concert, surtout si l'apéritif est richement servi. Le ciel commence de s'assombrir quand retentissent les premières notes du Beau Danube bleu de M. Johann Strauss le fils ; mais ce ne sont encore que de gros nuages, menaçants, certes, mais continents.

L'orage éclate lorsque entre en scène, pour la parade finale, M. Johann Strauss le père avec sa terrifiante Marche de Radetsky. J'ai beau m'efforcer de penser à autre chose : au verre que je vais reprendre, au déjeuner qui mijote, au livre homonyme de Joseph Roth, rien n'y fait ; j'envisage d'opter pour la fuite, mais ne le puis : un sortilège puissant me cloue au fauteuil, mon pied gauche commence à marquer la mesure ; et le rythme diabolique m'entre dans la cervelle comme opinel en motte de beurre : padada padada padada dada… (Ou, en version plus “terroir” : tagada tagada tagada tsoin tsoin…)

C'est fichu, même un exorcisme pratiqué selon le plus rigoureux rite romain n'y pourrait rien : je sais que, durant trois jours au moins, je vais fredonner cette fucking marche du matin au soir ; d'ailleurs j'ai déjà commencé. 

Plaignez-moi, infortunés frères de l'année qui s'ouvre ! Ou, au contraire, maudissez-moi pour ceci :



mercredi 5 novembre 2014

Si vous avez une heure à ne pas perdre

Aimez-vous la musique atonale ? Et, sinon, savez-vous pourquoi ? De quelle manière perçoit-on cette musique, par rapport à la façon dont on reçoit – souvent sans même s'en rendre compte – la tonale ? Posées comme cela, abruptement, je conçois que ces questions aient de quoi faire fuir. Pourtant, la conférence donnée sur ces sujets au Collège de France par Jérôme Ducros (les Jérômes parlent très bien et très volontiers de la musique, en général) est de bout en bout passionnante (et souvent drôle), tout à fait accessible aux béotiens de la portée, parmi lesquels je me compte. Les passionnés de la langue française y trouveront aussi leur compte, en raison d'un certain nombre de parallèles très éclairants faits par le conférencier. Bref, calez-vous pour une heure dans votre fauteuil et cliquez résolument.


mercredi 23 juillet 2014

Attention, billet emmerdant…

Rudolf Serkin, 1903 – 1991.

La fluidité momentanée du trafic autoroutier permettant de s'intéresser à autre chose qu'à lui, je me suis livré, entre Pacy-sur-Eure et la Défense, à une expérience qui m'a fait paraître fort court le trajet : écouter quatre fois de suite le premier mouvement de la dernière sonate pour piano, opus 111, de Beethoven, dans les quatre versions que recèle mon aïe pode. Je suis obligé de mettre à part des autres l'interprétation de Serkin : durant plus de vingt ans, elle fut la seule connue de moi, écoutée et récoutée, et est donc devenue, malgré que j'en aie, une sorte de référence, d'absolu, dont il m'est bien difficile de me détacher. Restent les trois autres. 

Stephen Kovacevitch… Les mots qui me viennent ne collent pas exactement à ce que j'ai cru ressentir, ils sont trop forts, mais ils s'en approchent. Par prudence ou lâcheté, je vais les mettre en italique. Je l'ai trouvé, Kovacevitch, un peu brutal ; ou trop contrasté peut-être. Le soupçon qu'il ne voulait pas me laisser seul avec Beethoven et me signifiait qu'il fallait tout de même compter avec lui en tiers.

Artur Schnabel, c'est autre chose : dans certains passages rapides, j'ai cru sentir que je perdais des notes ; que celles-ci avaient tendance à se chevaucher quelque peu. L'impression est sans doute à la fois fausse et ridicule ; fausse car je doute que Schnabel ait réellement fait les notes se monter les unes sur les autres, et ridicule car il serait fort prétentieux de ma part de prétendre les distinguer toutes parfaitement dans les autres versions. Il y a aussi que ce pianiste-ci pâtit, m'a-t-il semblé, d'une moins bonne qualité d'enregistrement, plus sourd, moins clair.

Il me reste donc Maurizio Pollini ; qui s'installe sur la plus haute marche de mon petit podium autoroutier. Cette victoire, aussi méritée que prestigieuse, lui a donné le droit de revenir “en bis” pour interpréter la seconde partie de la sonate, cette ariette qui dépasse de très loin tout ce que je pourrais essayer d'en dire – et c'est pourquoi je me tais.


Après cette approximative pantalonnade, vous pourriez avoir envie de lire, à propos de Beethoven et de ses sonates, des choses intelligentes

lundi 20 janvier 2014

Un peu moins d'attrait à ce monde

Claudio Abbado, 26 juin 1933 – 20 janvier 2014

Deuxième symphonie de Gustav Mahler, festival de Lucerne, 19 août 2003.

samedi 28 décembre 2013

Kindertotenlieder


Le premier accouchement d'Alma Mahler, en 1902, fut long et difficile, sa fille, Maria, se “présentant par le siège”, selon la formule consacrée.  Lorsqu'il apprit ce détail (en ces époques bénies, les maris géniteurs n'étaient nullement tenus, et même au contraire, d'assister au spectacle…), le musicien s'exclama : « C'est bien mon enfant : elle se présente au monde par le côté qu'il mérite ! »

Un peu plus tard le monde fut vengé de cette boutade, puisque la fille aînée de Mahler devait mourir de la scarlatine à l'été de 1907.

samedi 14 décembre 2013

Pour vos cadeaux

C'est un blogueur de gouvernement lyonnais qui  a provoqué en moi l'illumination.  Le titre de son dernier billet (si l'on peut employer ce mot, puisqu'il n'y dit rigoureusement rien) est le suivant :

Pour Noël, offrez de la création à vos amis musiciens


Et moi qui, depuis des semaines, ne dormais quasiment plus, passant mes nuits à chercher désespérément une idée de cadeau pour Georges ! Mon problème est donc résolu : je vais aller de ce pas chez le marchand de création, lui en prendre pour trois cents grammes (« Nature ou aux truffes, votre création ? Y en a un peu plus, j'vous l'mets quand même ? »), nouer délicatement autour une jolie faveur bleu ciel (le rose, c'est pour les filles) et l'expédier dans le sud de la France, en imaginant avec attendrissement les larmes de joie jaillissant, à réception, des orbites georgiennes. Je sens que je vais me faire un ami pour la vie…

jeudi 23 mai 2013

Les grands musiciens meurent aussi



Henri Dutilleux, 22 janvier 1916 – 22 mai 2013.

mercredi 6 mars 2013

Billet à la chandelle

 
Tous les amateurs de jazz vous le diront, il a deux sortes de trio (et sans parler d'Utrillo, ce qui compliquerait inutilement les choses) : le trio-Oscar Peterson (piano, basse, batterie) et le trio Nat King Cole (piano, basse, guitare). Ma préférence va au second, mais je ne tiens pas plus que ça à cette préférence et suis prêt à en changer, si besoin est.

De toute manière on s'en fout, puisque je voulais parler d'un troisième trio, celui qui accompagnait Léo Ferré à Bobino en 1958 : piano, accordéon et guitare. C'est absolument parfait. Si on met de côté la réapparition de Léo à Bobino dix ans plus tard, on est là au sommet de sa “discographie”. Et notez la malice : le pianiste du trio de 1958, c'est Paul Castanier, qui sera seul accompagnateur en 1969, pianiste aveugle et assez “bouboule” (si l'on en juge par la photo qui se trouvait à l'intérieur du double disque “noir” (on devrait, je suppose, dire “disque ethnique” pour complaire à Mamie R., cette obsédée des races…) que j'ai dû acheter vers 1971 ou 12, à Châteaudun, et usé jusqu'à la corde), qui réapparaîtra émacié et chevelu dans le double album de 1973 intitulé Seul en scène, ce qui n'était pas très sympathique pour ce même Castanier ; mais on peut supposer que, aveugle, il n'a jamais rien su de ce titre mufle, assez bien dans la manière de Ferré.

Ils se sont brouillés à mort au milieu de cette tournée 1973-74. À ma connaissance, ils ne se sont jamais revus avant de mourir – Castanier avant Ferré, ce qui est dans l'ordre des saloperies de la vie puisqu'il était le plus jeune des deux. Entretemps, Castanier – parce qu'il faut bien vivre, même quand on est aveugle – a accompagné d'autres chanteurs, des plus petits. Notamment un fantaisiste qui s'appelait Yvan Dautun (je ne garantis pas l'orthographe et n'ai nulle envie d'aller la vérifier), qui a eu ses douze minutes de gloire, en ces époques lointaines, avec une histoire de méduse qui faisait du vélo sur la plage de Saint-Malo. Je conserve cette image du Dautun, à la fin de son tour de chant, soucieux de n'être gêné par rien pour recevoir les acclamations de son public, brandissant sa guitare, pour qu'il l'en débarrasse, en direction de Paul Castanier, qui, ne la voyant pas, a eu toutes les peines du monde à l'attraper. Yvan Dautun, chanteur éphémère mais rigolo, est le père de Clémentine Autain : je n'en tire évidemment aucune conclusion, ça doit déjà être assez dur.

On vient de faire un large détour, par rapport à mon idée de départ. Dans mon trio magique, il avait aussi une guitare, souvenez-vous. Tenue par Barthélémy Rosso, accompagnateur de Georges Brassens dans les années suivantes : les six cordes supplémentaires de l'époque des Trompettes de la renommée, c'est lui. Accessoirement, avant, il avait joué avec Sidney Bechet, ce qui n'est pas rien car ce nègre-là n'était ni commode ni prêt à jouer avec n'importe qui. Rosso avait commencé avec Ferré pour une raison assez simple : ils étaient monégasques tous les deux. Mais des vrais, hein ! des “de souche”, pas des bougnoules milliardaires comme les Monégasques d'aujourd'hui, ni des nègres experts en blanchiment (d'argent). Tiens, à propos de monégasqueries, Léo avait commencé sa carrière, et même avant sa carrière, dès la fin des années trente, par mettre en musique un autre Monégasque, ami de son père : René Baër (1887-1962). La Chambre, c'est un peu précieux mais pas mal :

On m'a prêté quatre vieux murs
Pour y loger mes quatre membres
Et dans ce réduit très obscur
Je voulus installer ma chambre…

Et cette réjouissante Chanson du scaphandrier, joyeusement misogyne comme on n'oserait plus l'être (enfin, si : moi, il me semble que j'oserais très bien, si j'étais misogyne). Au dernier couplet, après avoir découvert mille merveilles dans les yeux et le cœur de la blonde (oui, déjà…) du narrateur, le scaphandrier, à sa demande, descend dans le cerveau de la malheureuse :

Il est descendu, descendu
Et dans les profondeurs du vide
Le scaphandrier s'est perdu

C'est facile, c'est jeune, ça pète la santé : il n'y a qu'à notre époque grise et pesante qu'on peut trouver des femmes pour ne pas rire de ce genre de “prout !” collégien. De pauvre filles traqueuses de “phobes”,  qui nous ligoteront Ferré dans le camp dévoué aux misomachins. Et avec lui, cette libellule depuis longtemps évanouie de René Baër.

Mais qu'est-ce que je disais ? Où en étais-je ? Je ne sais plus même de quoi j'avais l'intention de parler en commençant : c'est justement là que ça devient intéressant d'écrire, de “faire un billet’, quand on a perdu sa propre trace. Ah, si, tout de même : j'avais pris trois notes manuscrites, ne pensant pas revenir sur cet ordinateur (qui est celui de Catherine : ça va être bourré de fautes de frappe, on n'est pas sorti) ; voyons ça…

Eh non : ce qui est noté dans le calepin a déjà été dit. Ah, si, tout de même : je voulais, avec mon histoire de trio, qu'on écoute ce disque superbe, le Bobino 58 de Léo. Au moins parce que, en son cœur, se trouve Pauvre Rutebeuf : qui, à part une poignée de médiévistes (salut, Rémi !) connaîtrait ce poète du XIIIe siècle, son existence même, si Ferré n'était pas passé ? Que sont mes amis devenus / Que j'avais de si près tenus ? : vous connaîtriez cette merveille, vous, si Léo n'était pas intervenu ? Moi non, probablement. Et ce serait bien regrettable.

Cela étant, j'ai beau me pressurer la cervelle comme un furieux, je ne trouve rien de rien à dire sur Jean Cardon, l'accordéoniste de mon trio ferréen.

jeudi 28 février 2013

Le grand deuil de février


Ce mois de février n'aura donc pas réussi à s'achever sans nous infliger une perte irréparable (abus de langage : toutes les pertes sont plus ou moins réparables, en fait), celle d'un être qui avait donné toute sa vie, son énergie, ses talents et son temps à la plus belle des causes, celle de la musique.

Marie-Claire Alain, l'un des plus brillants, lumineux et profonds organistes du demi-siècle écoulé, est morte à 86 ans, il y a deux jours. À l'heure où j'écris ces quelques lignes, nul n'a encore proposé qu'elle soit inhumée au Panthéon. C'est heureux pour elle : on risque, dans l'avenir, d'y croiser de moins fréquentables gisants.

mardi 11 décembre 2012

Oud


Il n'est déjà pas facile de parler de la musique occidentale quand on en ignore à peu près tout, quand on se rend bien compte qu'on ne comprend pas “comment ça marche”. Alors, les musiques des autres… Pourtant, parfois, lorsqu'on vient de passer environ une heure et demie à écouter Munir Bachir (1930 – 1997), musicien irakien, improviser sur son luth, lors d'un concert donné à Paris en 1987, il peut vous venir l'envie de le faire tout de même, en sachant que cela sera impossible – mais parce que l'envie de partager, de faire entendre est plus forte que le ridicule qui vous retient. Vous savez bien que chaque mot qui viendra sera une sorte de mine anti-personnel qui va vous arracher bras et jambes si jamais vous l'écrivez ; que ces impressions de nonchalance millénaire à laquelle se joint une sorte d'austérité dédaigneuse vous viennent surtout de l'origine géographique de cette musique, et non d'elle-même ; que des visions touristiques s'interposent bruyamment entre ce que vous écoutez et les sentiments que les accords – parfois brutaux – vous inspirent ou vous dictent. Peut-être d'ailleurs faudrait-il se laisser dicter, sans plus chercher à résister ; et si des images attendues de terres arides et de caravanes lentes surgissent, eh bien, qu'elles viennent et s'installent, ici, dans ce salon ! Après tout… 

Mais on aimerait tout de même en dire autre chose, ne serait-ce que pour inciter le lecteur passant à y aller voir, à y aller entendre. Cela reste impossible, parce qu'on se corsète ; qu'on s'interdit par exemple d'écrire le mot “soleil”, car ce serait trop facile, trop attendu ; pareil pour l'adjectif “immobile”, entre autres. On a pourtant des visions d'hommes isolés, drapés comme des mages, droits comme des ancêtres, tentant de se transformer en statues de sel. Mais on ne le dit pas, à cause du côté chromo de l'image, de la vision ; néanmoins, elle est bien là, cette vision, avec même son cortège d'odeurs et de sons naturels, elle revient vous chatouiller l'oreille, à chaque rupture de rythme, qui n'est jamais tout à fait une rupture – c'est fascinant. On reste muet.

Lorsque le disque s'achève, ce disque, il ne peut être question d'écouter autre chose, en tout cas de changer de monde. Alors, parce qu'on est un peu bête, pas mal du XXe siècle (je vous laisse celui en cours), indécrottablement occidental, on se dit que, par bonheur, du luth arabe, du oud, on en a encore, et même deux : Alla, musicien algérien, encore vivant (j'espère pour lui en tout cas). Et, sottement, on range Bachir dans son étui et on pose Alla sur la platine.

Eh bien non, ça ne va pas. Pas ce soir. Soudain, l'occidental s'aperçoit qu'on ne passe pas aussi facilement d'un musicien à un  autre, même quand ils sont “arabes” tous les deux et jouent du même instrument. Dans un monde où l'on tente de nous faire croire que chacun est le frère de son frère de son frère de son frère (ad lib.), Bachir et Alla le sont peut-être, frères, mais lorsqu'on a plongé les oreilles dans l'univers de l'un, on ne passe pas, comme ça, d'un coup de pouce sur la zapette auditive, dans le monde l'autre.

J'ai fait taire Alla, et j'ai récouté le récital de Munir Bachir.

mercredi 21 novembre 2012

Loin

Parce que, ce matin, au volant, sous une pluie sale et monotone, au milieu de banlieues pas suffisamment lointaines pour se faire tout à fait oublier, l'envie m'a saisi d'écouter quelques chansons de Félix Leclerc, mais qu'il n'était malheureusement plus temps de le faire :




Je brise tout ce qu'on me donne
Plus je reçois et moins je donne
Plus riche que forêt d'automne
N'aide personne

Bonheur m'alourdit et m'ennuie
Ne suis pas fait pour ce pays
Avec les loups suis à l'abri
Clarté qui bouge et toi qui gigues

L'amour n'est pas sous tes draps blancs
Au fond des cieux où sans fatigue
Le vent
Matin qui joue sur l'océan

Soir de gala rempli d'enfants
Ailleurs, cher amour, on m'attend
Il faut que tu y sois aussi
Sinon je ne sors pas d'ici

Cent fois mourir homme dans tes bras
Que vivre dieu là-bas sans toi
Te l'ai dit en janvier
Te le dirai en août

vendredi 26 octobre 2012

Les charmes prenants de la nostalgie au carré


Me fascine toujours, je l'ai déjà dit, la nostalgie que j'appellerais volontiers “à double détente” ; c'est-à-dire la nostalgie exprimée par des gens qui vivaient à l'époque où notre propre nostalgie nous renvoie. J'ai parlé il y a quelque temps de cette chanson de Trenet qui s'appelle Qu'est devenue la Madelon ? et qui est le plus bel exemple de ce que je veux dire : on ne pouvait pas, on ne pouvait plus exprimer ce qui est le sujet de cette merveilleuse chanson, une fois les années soixante terminées.

Mais Ferré aussi sait provoquer ce genre de nostalgie “au carré”. Dans sa chanson intitulée Monsieur mon passé, et qui remonte aux années cinquante, d'abord ; où il est question d'un cinoche et d'un guignol “de 1925”. Mais aussi dans une autre chanson datant de 1967, Quartier latin, où il évoque sa vie estudiantine et sorbonnardes des années trente (en même temps que François Mitterrand, ce militant d'extrême droite promis à un avenir brillant…), chanson écrite en vers de trois syllabes et rimant par trois, sur ce type :

Ce quartier
Qui résonne
Dans ma tête
Ce passé
Qui me sonne
Et me guette

Et l'on se rend compte, là, que des soi-disant anarchistes, toujours prêts à brûler le monde ancien, y sont en fait attachés comme n'importe quel nauséabond de modèle courant.

mercredi 24 octobre 2012

Si l'on mettait le cœur des gens dans les manèges des forains…

Je repassais tout à l'heure le disque de Léo Ferré (il ne refait irruption ici que quand je suis seul, et qu'il fait bien nuit) qui s'appelle Premières Chansons ; non la version originale, que je possède aussi, mais celle qu'il a réenregistrée en 1969, et que j'écoute depuis environ quarante ans. Et, comme de juste, c'est immanquable, je suis retombé amoureux de la chanson intitulée Les Forains, dont les deux derniers vers du premier quatrain m'ont servi de titre, pour ce billet qui se demande où il va. C'est une chanson de Doisneau. Les paroles et la musique sont de Ferré, bien entendu, mais le résultat est une photographie de Doisneau, à quoi il ne manque rien, même pas ce qui n'y est nullement évoqué : les murs rectilignes et gris de suie, les antiques landaus, les gamins qui jouent avec une carriole de bois rafistolée par eux-mêmes, un ouvrier à casquette et mégot maïs, une Traction noire garée en arrière-plan, une grosse dame habillée triste, avec un cabas… Et ce mariage si naturel et merveilleux entre les deux pianos, celui du riche et celui du pauvre. (Je viens de trouver cette chanson sur Youtube, mais il s'agit de la version princeps et non de celle dont je parle : chacun pourra aller la chercher s'il le souhaite.)

C'était un coup de maître, ce premier disque, ces chansons qui s'échelonnent à peu près entre 1946 et 1950, date de l'enregistrement initial. Il y a ce splendide Bateau espagnol, qui est un hommage à celui de Rimbaud, l'ivre. Et puis Barbarie :

Dans la rue anonyme
Y a partout des Jésus…

Et l'humour féroce de L'Esprit de famille, cette belle-sœur, poétesse et serveuse dans le bar “d'hommes” familial, qui, servant ses chopines, cherche désespérément une rime à rapines

Bon, quoi, on n'en finirait pas.