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| Catherine : « Tu es sûr qu'il n'y a pas une fuite à ton bas de laine ? » Didier : « Ben… je ne crois pas, non… » |
Au milieu du quatorzième de ses Carnets de la drôle de guerre (dont hélas plus
de la moitié ont été perdus), Sartre en vient à tenter de cerner ce que sont
ses rapports avec l'argent – passage particulièrement éclairant pour
moi car il me semble avoir, ou au moins avoir eu, à peu près les mêmes.
Il commence par ceci :
« En ce qui me concerne, il est
vrai que je n'ai jamais eu envie de beaucoup d'argent. Il me faudrait
juste un peu plus que je n'ai. Ceci, tout simplement parce que je
gaspille l'argent que je gagne. Je ne sais pas m'arranger pour répartir
mon avoir sur tout le mois. »
Dans le mille. Lorsque, en 1980 – 1981, je suis entré dans le groupe Hachette, je
gagnais environ cinq mille francs ; lesquels étaient en général dépensés
dès le 15 ou à la rigueur le 20 du mois. Et je me souviens m'être dit
souvent que, si je parvenais à gagner sept ou huit mille francs, je
serais le roi du pétrole. Mais je ne rêvais jamais de revenus dépassant
ne serait-ce que dix mille francs. De toute façon, comme je ne
levais pas le petit doigt pour améliorer ma situation, cela ne risquait
pas de se produire.
Pourtant, cela s'est produit, mais
par le jeu de circonstances, de hasards et de chances tout à fait
extérieurs à ma volonté. Lorsque mon salaire a atteint environ douze
mille francs, vers 1985 si j'ai bonne mémoire, je “passais en négatif”
dès le 10 de chaque mois à peu près. Quand je suis devenu, par une
rencontre fortuite avec Gérard de Villiers, écrivain en bâtiment, et que
mes revenus ont été multipliés par deux quasiment d'un jour sur l'autre, j'ai commencé à vivre avec un mois d'avance par rapport au temps réel
– c'est-à-dire, en pratique, celui de ma banque. Que faisais-je de cet
argent, moi qui, lorsque Catherine est venue vivre avec moi, en 1990, ne
possédais rigoureusement rien ? Je rends la parole à Sartre :
« J'ai besoin de dépenser. Non pas pour acheter
quelque chose mais pour faire exploser cette énergie monétaire, pour
m'en débarrasser en quelque sorte et l'envoyer loin de moi comme une
grenade à main. »
Ça, pour envoyer l'argent loin de moi, je fus un dégoupilleur de première. Sartre encore :
«
Il y a une certaine sorte de périssabilité de l'argent que j'aime :
j'aime le voir couler hors de mes doigts et s'évanouir. Mais il ne faut
pas qu'il soit remplacé par quelque objet solide et confortable, dont la
permanence serait plus compacte encore que celle de l'argent. Il faut
qu'il file en feux d'artifices insaisissables. Par exemple en une soirée. »
Ah
! si l'on parle de soirées, alors je dois dire que, là encore, et sans
me vanter, je fus pendant des années un artificier au-dessus de tout
éloge. Et quand Sartre affirme que ce qu'il aime c'est qu'il ne lui reste
rien à la place de l'argent qu'un souvenir, et quelquefois moins, je ne
puis que souscrire. De même souscris-je lorsqu'il dit être atterré de
lui-même, avant même la mi-mois, en constatant que tout a déjà filé,
sans même qu'il se rappelle vraiment où et pourquoi. Et il évoque cet
ami de jeunesse, Guille, qui l'avait encouragé à faire comme lui, savoir
s'acheter un petit carnet pour y noter scrupuleusement ses dépenses
journalières. « Mais je n'ai jamais pu m'y résoudre », conclut-il.
Moi,
oui. Car j'ai évidemment eu mon Guille, en la personne de ma mère. En
ces temps où les cartes de crédit n'existaient pas encore, elle m'avait
vivement encouragé à noter sur mes talons de chèques l'argent
qui me restait depuis l'émission du chèque précédent, en dessous la
somme dépensée avec celui-ci ; puis à calculer tout de suite le nouveau
reliquat et à l'inscrire tout en bas. Je dois dire que, durant de longs
mois, je me suis scrupuleusement tenu à cette discipline maternelle, et
qu'elle s'est révélée parfaitement inopérante.
Si
d'aventure, un soir, parce que gentiment pris de vin et heureux d'être
avec mes trois ou quatre commensaux, je décidais sous le coup d'une
inspiration budgétairement néfaste d'offrir le dîner à tout le monde, le
talon de mon chèque, une fois l'addition réglée, ressemblait le plus
souvent à ceci :
Ancien solde : – 3250 F
Resto : 420 F
Nouveau solde : – 3670 F
Et
la vie continuait, sans une ombre de remords, ni bien sûr la plus petite velléité d'amendement. Je la gagnais de mieux en mieux, cette vie, l'argent
entrait et sortait à la faveur d'un courant d'air, je continuais de ne
rien posséder : pas d'appartement bien entendu, mais pas de voiture non
plus, pas même un meuble en dehors de mon lit. On ne parlera pas des
bibelots, bien sûr ; je me moquais des vêtements, je ne partais jamais
en vacances en dehors de la maison de Sologne familiale, je détestais
voyager, c'est à peine si j'achetais quelques livres.
Sartre note : « Ce qui frappe surtout, c'est que cet argent que je dépense, je le dépense à rien. » Je ne saurais mieux dire…
Cet
état de chose s'est tout de même atténué en vieillissant, et du fait
sans doute de mon changement d'existence à partir de 1990. Mais pas tant
que cela. Il y a encore deux ans, avant la réduction drastique de mes
revenus du fait de l'arrêt des BM, il nous arrivait régulièrement, à
Catherine et moi, lorsque nous jetions un coup d'œil rétrospectif sur
nos vingt années de vie commune, de nous poser cette question qui, à ce
jour, n'a pas encore reçu de réponse définitive :
« Mais où est passé l'argent ? »