samedi 25 avril 2020

Une lecture idéale ou Le bûcher des claquemurés

Tom Wolfe, 1930 – 2018.

Vous commencez à en avoir assez de lire en boucles les stupidités en rafale de la presse à propos d'un certain virus ? Les pleurnicheries d'internautes claquemurés qui ressassent leur frousse en tournant sur eux-mêmes tels des canards qu'on a désolidarisés de leur tête ? Vous vous dites qu'il est peut-être temps de reprendre une activité intellectuelle plus ou moins normale et d'ouvrir un vrai livre ? J'ai le médicament qu'il vous faut, l'élixir, la panacée ! Ça s'appelle Le Bûcher des vanités.

Dans l'édition du Livre de poche, le premier roman de Tom Wolfe – il n'en a écrit que quatre : c'était un homme éminemment bien élevé – dépasse de peu les 900 pages : c'est assez dire qu'il devrait vous emmener jusqu'à l'extrême seuil du déclaquemurage. Si vous êtes du genre à lire très vite et huit heures par jour – donc, si vous êtes moi –, vous pourrez enchaîner avec Un homme, un vrai, qui se déroule à Atlanta, puis avec Bloody Miami : ces deux-là approchent aussi des mille pages chaque.

Le Bûcher des vanités se déroule à New York ; principalement à Wall Street, sur Park Avenue et dans les fins fonds crapoteux du Bronx. Roman féroce, caustique, hilarant, se souciant comme d'une cerise du politiquement correct, roman à la construction implacable, à l'intrigue à la fois complexe et d'une parfaite évidence, roman surabondant en informations de toutes sortes, roman-enquête, roman d'aventure urbaine, roman d'envolée vers les sommets et de plongée aux abysses, roman qui, tout moderne qu'il soit, louche fortement vers Zola et Balzac, un Zola qui aurait de l'humour et un Balzac dont le regard embrasserait New York comme jadis Angoulême, Guérande, Issoudun ou Paris. D'ailleurs, à propos d'Angoulême et de Paris, il est piquant de constater, à la lecture, que les journalistes mis en scène par Wolfe semblent avoir sauté, directement et à pieds joints, des Illusions perdues à son propre roman – en acquérant un peu plus de nocivité à l'occasion de ce bond.

Ajoutons à cela que Wolfe ne ménage personne, aucun groupe social, aucun clan ethnique, aucune profession, aucun sexe. Et, petit à petit, insensiblement, au fil des pages, sa liberté et sa jubilation deviennent les nôtres. Un extrait pour illustrer, si vous le voulez bien. Nous sommes, vers la fin du livre, dans le bureau du maire, qui commence à se préoccuper  de son éventuelle rélection. La question qui ouvre mon extrait est posée par lui à son principal conseiller :

« – Les Épiscopaliens ont un évêque noir ?

– Oh, ils sont très libéraux, dit Sheldon en roulant les yeux. Ça aurait aussi bien pu être une femme ou un sandiniste. Ou une lesbienne. Ou une lesbienne sandiniste.

Le maire secoua la tête une fois de plus. Il trouvait les Églises chrétiennes sidérantes. Quand il était petit, les goys étaient tous catholiques, à moins de compter les shvartzer, les Noirs, ce que personne ne faisait. Ils n'avaient même pas droit au titre de goy. Les catholiques étaient de deux sortes, les Irlandais et les Italiens. Les Irlandais étaient stupides et aimaient faire mal. Les Italiens étaient stupides et visqueux. Les deux étaient désagréables, mais le système était facile à comprendre. Il était déjà à l'université quand il s'était rendu compte qu'il y avait un tout autre groupe de goys, les protestants. Il n'en voyait jamais un seul. Il n'y avait que des Juifs, des Irlandais et des Italiens à l'université, mais il en entendait parler, et il apprit ainsi que la plupart des gens les plus célèbres de New York appartenaient à ce type de goys, les protestants, des gens comme les Rockefeller, les Vanderbilt, les Roosevelt, les Astor, les Morgan. Le terme Wasp fut inventé beaucoup plus tard. Les protestants étaient divisés en un tel nombre de sectes que personne ne pouvait les connaître toutes. C'était très païen et très film d'épouvante, quand ce n'était pas ridicule. Ils vénéraient tous un certain Juif obscur des antipodes. Les Rockefeller le faisaient ! Et même les Roosevelt ! C'était vraiment fumeux et pourtant ces protestants dirigeaient les plus gros cabinets d'avocat, les banques, les cabinets d'agent de change, les grandes firmes. Il ne voyait jamais ces gens en chair et en os, sauf au cours de cérémonies. En dehors de cela ils n'existaient pas à New York. Ils se montraient rarement, même pendant les élections. Par le nombre ils étaient une nullité – et pourtant ils existaient. Et maintenant une de ces sectes, les Épiscopaliens, avait un évêque noir. Vous pouviez plaisanter sur les Wasps, et il le faisait souvent entre amis, et pourtant ils étaient plus effrayants que drôles, ces frelons. »

Plus effrayant que drôle ? Plus drôle qu'effrayant ? C'est la question que le lecteur se pose tout au long des 900 pages de ce Bûcher des vanités. Et sans jamais parvenir à se donner une réponse nette, ce qui est la preuve de l'extraordinaire talent de Tom Wolfe. Dont, en outre, j'aimerais beaucoup connaître l'adresse de son tailleur.

jeudi 23 avril 2020

Le covid fait un tabac


En ces temps de frousse quasi générale, où nos rues sont envahies par des zombis pétochards masqués, il y a tout de même quelques nouvelles bien réjouissantes, en tout cas d'un irrésistible comique. En particulier celle qui court depuis quelques jours, supputant que le tabac pourrait bien protéger ceux qui s'adonnent à ses délices du petit Chinois malicieux. Peut-on sans jubiler imaginer le mufle écumant de rage impuissante des Claude Got et autres cuistres anti-tabagistes, qui pourraient voir d'un coup s'effondrer cette petite prohibition vertueuse dans laquelle ils se roulent et se vautrent depuis de trop longues décennies ?

Ah ! je sais bien ce que ces inopérants vont me rétorquer : « D'abord ce n'est pas prouvé. Ensuite, sachez, mauvais esprit, diablotin pernicieux, que lorsque les fumeurs hébergent tout de même votre petit Chinois, ils courent beaucoup plus de risques d'en mourir ! » À quoi j'ai ma réponse toute prête : « Qu'est-ce que ça peut nous foutre, Messeigneurs, puisqu'on ne l'attrape pas ? » 

Tout à l'heure, tandis que nous prenions notre second café-cigarette de la matinée, sur notre terrasse paisiblement ensoleillée, contemplant les mésanges qui entraient et sortaient de leurs nichoirs, Catherine, me désignant sa cigarette, dont la fumée en molles volutes montait paresseusement à la verticale vers l'azur vierge d'avions et vide de vent : « On prend notre médicament ! »

Ce ne sera pas long, vous verrez, avant que, en sus de l'auto-accordée “attestation de déplacement dérogatoire”, déjà si bouffonne, le patch de nicotine fortement dosé ne devienne obligatoire pour toute personne risquant ses bronches au-delà de son paillasson. Et où les bistros devront s'afficher clairement “fumeurs” s'ils veulent obtenir leur autorisation de réouverture.

Je trouve cette époque fantastiquement clownesque. Pas vous ? Ah, bon…

dimanche 19 avril 2020

Indispensable réforme du vocabulaire


Chaque jour, des mots disparaissent de notre vocabulaire – et il convient de s'en féliciter chaleureusement. S'ils disparaissent c'est parce qu'ils sont bannis ; s'ils sont bannis c'est en raison de leur haute toxicité. Sans remonter jusqu'à ces monstres préhistoriques que sont “aveugle”, “nain”, “vieux”, et quantité d'autres tout aussi infamants pour les malheureux qui les endossaient, il est fort heureux que, de plus en plus, le spectre des mises à l'index s'élargisse. Ainsi sommes-nous occupés depuis quelque temps à frapper d'exil les mots “père” et “mère” qui, admettons-le une bonne fois, suaient littéralement leur sexisme, d'autant plus pernicieux qu'il prétendait arborer les innocentes couleurs de la nature biologique et éternelle. Les “parent 1” et “parent 2” de belle facture ont heureusement fait justice de cela.

Les balayeurs techniciens de surface du langage auraient cependant tort de se reposer sur leurs lauriers, de réclamer séance tenante leurs RTT syntactiques : il y a encore beaucoup à faire ! Il ne suffit pas d'avoir dépoussiéré les voies de passage les plus fréquentées, il faut aussi aller déterger dans les coins sombres et les alcôves dérobées. Ainsi voit-on encore aujourd'hui s'employer le terme d'esclave, lequel, tout le monde en sera d'accord, reste profondément humiliant et discriminatoire pour les descendants de tous ceux qui en furent victimes, dans des passés plus ou moins lointains. Il est temps d'en finir avec ce vocable maudit, il est même plus que temps ! C'est pourquoi, en ce dimanche de mai, claquemuré mais animé d'une foi vigoureuse en l'avenir radieux, je propose de remplacer l'ignoble appellation d'esclave par celle de 

travailleur détaché.

samedi 18 avril 2020

Mais où est passé ce foutu chien ?


Parvenu à peu de chose près à la moitié du roman, je ne peux pas dire que Robinson Crusoé me séduise beaucoup. D'abord, on s'y ennuie tout de même pas mal, avec ces descriptions interminables des mille et un travaux que le naufragé doit exécuter pour tenter d'assurer sa survie. Certes, il est sans doute toujours utile de savoir comment s'y prendre pour tailler des pieux et se monter une petite clôture, mais enfin… 

Ensuite, il me paraît que l'ensemble est tout à fait impossible à croire. Voilà un jeune homme né en ville – à York pour être précis –, qui nous informe dès le début qu'il n'a jamais appris aucun métier, qui s'est ensuite, certes, vaguement occupé un temps d'une plantation au Brésil, et qui, soudain, se trouve capable d'exercer à peu près tous les artisanats, de tresser des paniers, de tourner l'argile pour en faire des pots, de se creuser une pirogue (et même deux !) dans un tronc d'arbre, de récolter du blé, d'en faire de la farine puis du pain, d'apprivoiser des chèvres pour se monter un troupeau, de se faire couturière pour remplacer ses fringues usagées, et ainsi de suite.  Il est même d'une habileté redoutable, puisque capable de se confectionner un parasol repliable !

Avec tout cela, des  négligences incompréhensibles. Lorsque Robinson débarque sur son île, il a avec lui un chien, rescapé comme lui. (Il a aussi deux chattes, mais pour l'heure on s'en fout un peu.) Or, dans la suite, alors qu'on s'attend à lui voir jouer au moins un petit rôle de compagnon, quasiment plus rien. Lorsque Robinson, dans sa pirogue fraîchement creusée, part faire le tour de son île, il reste absent plus d'une semaine, suite à diverses difficultés : et le chien alors ? Soit il l'a embarqué avec lui, mais alors il faudrait au moins nous le signaler, soit il l'a laissé at home. Auquel cas, il mange quoi, ce pauvre cador ? Il se prépare sa pâtée tout seul ? À un moment, Robinson nous signale que l'animal est devenu vieux et infirme. Et c'est tout : entre le naufrage et cette brève notation, des années plus tard, le chien est quasiment inexistant, tout en étant censé se trouver là, avec son maître.

Je poursuis tout de même ma lecture, au moins jusqu'à l'arrivée de Vendredi, qui va peut-être mettre un peu d'animation dans la casemate : un soupçon de vivre-ensemble ne pourra que pimenter agréablement ce morne récit.  Et puis, tout de même : la vie d'un homme confiné au grand air, en ce moment, ça dépayse méchamment.

mercredi 15 avril 2020

Immortels in extremis


Il est des poètes que personne ne lit plus, ou même dont on ignore désormais le nom. Il en est même beaucoup, engloutis à tout jamais, et qui, peut-être, pour certains, le méritaient. Mais il en est d'autres que la gloire rattrape in extremis par les cheveux, juste au moment critique où ils allaient disparaître dans le grand anonymat des siècles. Ils survivent parfois, ces miraculés, pour un unique poème. C'est le cas par exemple de Félix Arvers, encore présent aujourd'hui pour son fameux sonnet : Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, etc.

Et puis, il y a ceux que l'on pourrait appeler les surmiraculés. Des sortes d'ombres errantes qui ne se maintiennent parmi nous que pour un seul vers ; dont, la plupart du temps, ceux qui le citent ignorent tout de son auteur. Mais enfin, c'est tout de même un semblant de survie, cela.

Par exemple, qui lit, qui connaît le poète Edmond Haraucourt (1856 – 1941) ? On le cite pourtant couramment, puisqu'il est l'auteur de ce vers : Partir, c'est mourir un peu.  Un heptasyllabe qui semble bien prouver, dans son cas, que Écrire, c'est durer un peu (qui, lui, n'est pas un heptasyllabe). Mais enfin, avec ou sans ce vers passé à l'état d'adage, le nom d'Haraucourt dit encore tout de même vaguement quelque chose aux demi-lettrés dans mon genre qui se sont un peu intéressés à la littérature du XIXe siècle…

Mais qu'en est-il de Pierre-Charles Roy (1683 – 1764), qui était librettiste de son état ? Auteur d'opéras pour des musiciens tout aussi inconnus que lui-même (là encore : hormis des spécialistes du genre, probablement) et qui ne sont plus jamais montés nulle part, on lui doit tout de même un vers que chacun a en mémoire. Il est le dernier d'un quatrain que Roy avait écrit comme légende sous une gravure représentant des patineurs sur glace ; quatrain que voici :

Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas,
Le précipice est sous la glace.
Telle est de vos plaisirs la légère surface.
Glissez, mortels ! n'appuyez pas.

Moi-même je n'en eus rien su si, en se promenant sur les quais de la Seine, Louis Sébastien Mercier n'avait eu l'œil attiré par cette estampe et n'en avait noté les vers, reproduits sans nom d'auteur, avant de les intégrer dans un chapitre de son admirable Tableau de Paris.

On m'objectera peut-être – je connais les mauvais esprits qui hantent parfois ces lieux… – que le fait de connaître un vers par-ci, un vers par-là, n'empêche nullement leurs malheureux auteurs de sombrer dans l'oubli, puisque personne ne parle plus jamais d'eux. Je m'inscris en faux, mes Pères ! Et j'affirme que l'on parle bel et bien encore d'eux. La preuve.

mardi 14 avril 2020

Conseil pour une lecture utile


Le Journal de l'année de la peste, de Daniel Defoe (1722)

La lecture de ce livre, qui n'est ni tout à fait un témoignage – Defoe avait 5 ans au moment de la Great Plague de 1665 –, ni tout à fait une enquête, ni tout à fait un reportage, ni tout à fait une fiction, mais un cocktail subtilement dosé de tout cela, s'est imposée à moi avec la force d'une évidence ; ce d'autant qu'il s'agit d'une œuvre remarquable.

Remarquable surtout aujourd'hui, bien entendu, car Defoe y note un certain nombre de faits, de réactions, d'anomalies surgissantes dont, en tenant compte du décalage temporel, on peut voir renaître et croître les mêmes ces jours-ci. Au premier rang, la plus immédiatement visible d'entre ces distorsions dues à l'épidémie, voire à l'idée de l'épidémie, que je me permets de résumer en ce modeste dystique distique :


La peste, tout soudain, s'abattit sur la foule ;
Si tous n'en mouraient pas, tous devenaient maboules.

lundi 13 avril 2020

Masque en rade


Je suis fort aise de me trouver en plein accord avec Cyril Bennasar,  dont j'ai toujours bien aimé les articles, qui, ce matin, écrit ceci sur Causeur, à propos du port du masque, qui pourrait, affirment les bien-z'informés, devenir obligatoire :

« On dirait une blague : « Tu préfèrerais avoir un bec de canard pendant trois mois ou te retrouver à hôpital avec des tuyaux ? ». Heureusement, il y a une troisième option, un confinement strict. Moi qui ai toujours préféré le risque du traumatisme crânien au ridicule du casque à ski ou à vélo, je crois que je vais préférer l’ermitage au port du bec. Si je survis à la pandémie, je n’aimerai pas avoir été vu sous mon profil palmipède et si j’y reste, je ne veux pas que mon image se confonde dans la mémoire de mes descendants avec celle de Donald. »

Préférer l'ermitage au port du bec : c'est exactement la ligne que je me suis fixée, dès qu'il a été question d'une quelconque obligation. Nous allons donc sans doute passer, Cyril et moi-même (et d'autres valeureux inconnus avec nous) du statut de claquemuré à celui d'emmuré. La différence ne sera pas grande en ce qui me concerne – pour lui, je ne sais pas.

En tout cas, son article est de ceux que j'aurais pu écrire, si j'avais été l'un des collaborateurs de cette prestigieuse publication. Je vous invite à le lire. Sans masque ni gants.

dimanche 12 avril 2020

Shit, alors !


Un titre d'Atlantico qui fait ma joie et qui, je crois, se passe de commentaire :  

« Problèmes d'approvisionnement et de distribution : le prix de la drogue explose en France. »

Et moi qui avais cru comprendre que les commerces de première nécessité restaient libres pendant le Grand Claquemurage…

samedi 4 avril 2020

Le Grand Claquemurage de Blaise


Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose,
qui est de ne savoir pas demeurer en repos,
dans une chambre.


Blaise Pascal, confiné volontaire.

jeudi 2 avril 2020

Je dois être maso…


Je ne vois pas d'autre explication que lui, le masochisme, à mon attitude depuis le début du Grand Claquemurage. On prétend parfois que la lecture est une évasion, et qu'elle serait donc idéale en période de confinement. D'abord, il y aurait à dire, sur cette assimilation hâtive : lecture = évasion. Si l'on pense à la bande dessinée ou au roman policier, oui, peut-être… Mais enfin, admettons une seconde que ce soit également vrai pour la littérature. Ma réalité de ces jours derniers, c'est que loin de la rechercher, cette évasion, je pratiquerais plutôt ce que l'on pourrait appeler le surconfinement, voire l'overclaquemurage.

Dès l'aube, juste après avoir déconfiné le chien, j'ouvre les Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov. C'est pour me glisser dans un baraquement surpeuplé – la nuit – ou au fond d'un gisement aurifère – le jour. Quand ce n'est pas au sinistre “isolateur”, c'est-à-dire au cachot. Et lorsque, par hasard, je dois effectuer mes douze heures de travail quotidien à l'air libre, à abattre et transporter des mélèzes, par exemple, je me retrouve emprisonné dans une sorte de carapace invisible, infrangible, constituée par les -50° implacablement celsius qui paralysent mon corps mais aussi mon cerveau.

L'après-midi, j'abandonne Chalamov au profit de Grossman, Vassili : Vie et Destin. Certes, je quitte sans regret la Sibérie septentrionale, mais c'est pour plonger dans d'autres types de surconfinement. Car, là, je ne cesse de sauter, au gré des courts chapitres, d'un camp stalino-léniniste à un Lager nazi, en un va-et-vient qui fait que, en moins d'une heure, s'abolissent presque entièrement les différences entre le paradis communiste et l'enfer hitlérien. Et lorsque je parviens à quitter l'univers carcéral, c'est pour me retrouver à Stalingrad, circa 1942, dans la fameuse “Maison n° 6 bis”. Elle est peuplée de soldats russes qui forment le dernier bastion empêchant les troupes allemandes de progresser plus avant vers le cœur de la ville. On est claquemuré là-dedans comme dans un bunker, mes enfants, je ne vous dis que ça. La mort est comme chez elle, elle passe par les fenêtres, dans un sens comme dans l'autre. Durant les rares moments d'accalmie, je partage l'ordinaire de ces valeureux retranchés : pommes de terre germées et à demi gelées qu'ils ont trouvées à la cave, arrosées par l'eau croupie de la citerne de chauffage, qu'il vaut mieux faire bouillir avant de la boire, sinon c'est la rébellion intestinale féroce : vous voilà prévenus.

Pour finir la journée, je retrouve avec délice mon petit confinement normand, conjugal, douillet, presque complice. Il ne me reste plus, pour attendre le dîner, qu'à me divertir de quelques mots croisés. C'est-à-dire à me replacer, une fois de plus, volontairement, devant une grille.

Je dois être maso.

mercredi 1 avril 2020

Et journal rima avec viral


Inutile, je pense, de préciser quel fut le principal sujet

de ce mois de mars

vendredi 27 mars 2020

Expérience troublante, limite alzheimerienne


C'est en cherchant ici même, dans ce blog, ce que j'avais bien pu y écrire par le passé à propos de Iouri Dombrovski – grand écrivain russe – que je suis tombé sur un genre de petite nouvelle. Écrite en 2009 et, visiblement, par moi.  Non seulement je ne me souvenais pas d'avoir jamais pondu ce machin, mais même après relecture, le texte persiste à me rester totalement étranger, à n'éveiller aucun écho dans ma vieille cervelle exténuée. Du coup, pour ne pas rester seul dans ce désarroi, je vous l'impose à nouveau. À l'origine, la nouvelle s'intitulait


LE SIGNE


Lorsque Jules-Antoine parvint à s'extraire du cratère dilaté que formait le sexe déployé de sa mère, Ronald ne vit que la stupéfiante coiffe de cheveux noirs qui ornait la tête de son fils. Il en conçut une fierté hors de proportions, qui l'étonna lui-même au point de cesser de filmer l'accouchement de Sandra, dont le visage blême et transparent lui parut à ce même instant fort laid. Mais, tout de suite il revint à ce casque pileux qui jonchait le crâne du nouveau-né, cependant que, le cordon coupé, la sage-femme s'ingéniait à tirer des pleurs et des cris de l'enfant, sans doute pour bien le persuader tout de suite de ce qu'allait être sa condition humaine. Ayant obtenu un plein succès, elle posa précisément Jules-Antoine sur ventre de sa mère, laquelle s'arracha avec quelque peine le sourire attendri que l'on voit aux jeunes accouchées, à la télévision. Ronald posa une demi-fesse sur le matelas dur et eut un court mouvement du menton en direction du bébé, autour de qui les bras de sa mère venaient de se refermer doucement :

- Tu as vu, ma Sandrette ? Ses cheveux... C'est bon signe, non ?

Ronald fut très surpris de voir le visage fatigué de sa femme se tendre, puis se ramasser autour de la bouche en une ébauche de rictus douloureux. Elle ne semblait pas analyser comme lui la pilosité précoce de leur héritier.

- Moi, ça m'inquiéterait plutôt... finit-elle par soupirer, en combattant l'envie qu'elle avait de détourner les yeux de cette chevelure incongrue. Ce ne serait pas un genre de dérèglement hormonal, quelque chose comme ça ?

Le médecin, consulté par Ronald, se montra très apaisant à ce sujet. Il ne pensait pas non plus que la chevelure du petit Jules-Antoine lui promettait un avenir particulièrement brillant, ce qui froissa un peu son père ; mais il n'en laissa rien paraître.

Dans les mois suivants, Sandra et Ronald Carentêt n'eurent qu'à se féliciter de leur engendrement. Jules-Antoine était un bébé facile à vivre, mangeant sans ergoter dès qu'un sein passait à portée de sa bouche, dormant aux heures prescrites ; et il souriait bien volontiers dès que les visages de son père ou de sa mère s'inscrivaient dans son champ visuel pour y emplir l'univers. Il était si sage, si complaisant, que Sandra se demandait parfois s'il était réellement vivant.

La seule pierre d'achoppement, dans cette félicité triangulaire, était constituée par la chevelure noire de l'enfant qui, épaississant au fil des semaines, avait fini par lui constituer une sorte de casque "à la Jeanne-d'Arc", ainsi que ne manquait jamais de la faire remarquer Sandra, laquelle avait fini par s'y habituer et même par aimer la particularité capillaire de son Jules-Antoine. Pour lui-même, et par une sorte de chemin inverse à celui parcouru par son épouse, Ronald trouvait que ce casque de cheveux faisait plutôt ressembler Jules-Antoine à une sorte de Mireille Mathieu restée coincée dans l'enfance, mais il trouvait préférable de ne pas broder sur le motif.

Durant toute sa petite enfance, Jules-Antoine ne provoqua que fort peu de dissensions entre ses parents, au point qu'il eût été un peu ridicule d'employer le mot "conflit". Pour donner une idée plus précise de cette harmonie, il suffira d'indiquer que la dispute la plus mémorable – dont Sandra et Ronald reparlaient encore plusieurs années après, avec un petit sourire où la gêne se mêlait à l'auto-indulgence – eut pour point de départ le choix de la poussette. Sandra en tenait pour un véhicule tourné vers l'avant – "Je veux que notre fils puisse s'ouvrir au monde dès le départ" –, mais Ronald ne voulut pas en entendre parler. Pour lui, les parents d'un aussi jeune enfant constituaient le monde à eux seul et il était inutile – "J'irais même jusqu'à néfaste !" – de lui montrer autre chose tant que ce ne serait pas indispensable. Le duel dura trois jours ; à l'issue de cette période de turbulences, Ronald sortit la botte imparable :

- De toute façon, je ne vois pas pourquoi on discute : dans la mesure où je ne peux pas allaiter Jules-Antoine, il me revient de droit de manier sa poussette. Donc, quoi de plus normal que ce soit moi qui la choisisse ?

Les années passaient, le monde suivait son cours, nonchalant et chaotique tour à tour ; un 6 mars, Jules-Antoine eut quatre ans et, à la rentrée suivante, ses parents violemment émus le conduisaient à la maternelle, bien certains de l'admiration qu'allait susciter la chevelure de leur fils, dont ils ne s'apercevaient pas que, à quatre ans et demi, elle n'était plus si extraordinaire que cela. Elle produisit néanmoins son petit effet puisque, le soir, Sandra récupéra son fils en larmes. L'institutrice, une petite brune à la langue percée qui n'inspirait qu'une confiance limitée à la jeune mère, lui expliqua que deux élèves avait tiré les cheveux de Jules-Antoine et que l'un d'eux l'avait même traité ; mais on ne sut jamais de quoi. Plus ennuyeux : non content d'avoir une abondante chevelure polarisant les lazzis, Jules-Antoine y hébergeait en outre une colonie de poux non négligeable. Ce même soir, l'enfant faisait sa première vraie colère, affirmant qu'il ne retournerait plus à l'école – plus jamais du monde. Sandra elle-même frôlait l'hypertension ; il fallut agir.

- C'est simple, je ne vois pas pourquoi tu te mets dans des états pareils, ma Sandrette, trancha Ronald : il suffit de lui raser la tête et de le garder à la maison en attendant qu'ils repoussent un peu : comme ça, on fait d'une pierre deux coups.

Sandra protesta pour la forme. Si, à la naissance, elle avait eu la faiblesse de considérer la chevelure de Jules-Antoine comme un mauvais présage, elle s'y était ensuite attachée ; elle affirma que voir son fils tondu lui briserait le coeur. Ronald lui répondit un peu sèchement que son coeur soutiendrait le choc et il alla emprunter sa tondeuse électrique à Mme Mortier, leur voisine de droite – qui vivait avec un caniche. Lorsqu'il lui eut expliqué ce qu'il comptait faire de l'instrument, Mme Mortier se proposa spontanément pour garder Jules-Antoine durant la journée, puisque ses parents travaillaient tous les deux, tout le temps de la repousse. Ronald accepta avec empressement : Clotilde Mortier passait pour avoir été de moeurs plutôt légères, dans sa jeunesse, mais elle était très douce avec les enfants, tout le quartier vous le dirait.

Épuisé par la première colère de son existence, Jules-Antoine n'eut aucun réaction lorsque la tondeuse électrique se mit à tracer sur son crâne de larges allées parallèles, d'une oreille à l'autre. En revanche, ses parents en eurent une, au même moment et d'une nature semblable : un raidissement du haut du corps et une amorce de saut en arrière ; Ronald avait failli en lâcher la tondeuse de Mme Mortier. Sandra et lui venaient de découvrir que Jules-Antoine était affligé d'une "tache de vin", un peu en arrière de la fontanelle, d'environ quatre centimètres sur quatre ; représentant une parfaite croix gammée dextrogyre.

- L' Antéchrist... murmura Sandra en serrant les poings sur sa poitrine. La marque de la Bête... Le...

- Ne dis pas de conneries, s'il te plaît ! l'interrompit Ronald, avec une brutalité qui lui parut d'excellent augure. Ressaisissons-nous, bordel ! La marque de la Bête, c'est 666 ! Là, c'est juste un... Enfin, c'est...

Mais il se trouvait incapable de dire quoi. Lui aussi, comme Sandra, contemplait avec une sorte de fascination stupide le signe immonde qui marquait le siège même de l'innocence – la tête de leur fils ; qui paraissait y être fiché comme une aigle, un drapeau ricanant ; et il fut tenté d'éprouver du doigt ce sceau d'infamie, comme pour l'effacer. Il se reprit :

- On ne va pas en faire une montagne, ce serait complètement con ! Je vais prendre toutes mes RTT, puis tu poseras les jours de congé qui te restent : ce devrait être suffisant pour que les cheveux aient repoussé...

Et en effet ce fut suffisant. Mme Mortier s'étonna bien un peu qu'on ne lui confiât point l'enfant, il y eut comme un début de refroidissement dans leurs rapports avec elle ; Ronald et Sandra s'en consolèrent en se rappelant l'un à l'autre que la vie de leur voisine ayant été ce qu'on savait, il n'était pas question de s'en laisser remontrer ; on l'amadoua avec une jolie boîte de fruits confits, puis une autre – Noël approchait – de marrons glacés ; et les cheveux repoussèrent. Sauf à l'emplacement de la marque malencontreuse, ce qui transforma Jules-Antoine, au bout de quelques semaines, en une sorte de moine négatif affligé d'une tonsure ténébrante.

De fait, rapidement, Sandra et Ronald en arrivèrent à vivre dans une continuelle pénombre, tirant les rideaux la journée, allumant chichement le soir ; ils espéraient que de n'être pas vue, d'être si on veut tenue pour quantité anodine, la marque disparaîtrait d'elle-même, s'effacerait progressivement comme s'était durcie et soudée la fontanelle voisine.

Un jour, ils cessèrent complètement de sortir de l'immeuble. Sous un prétexte dont il perdit le souvenir immédiatement, Ronald sollicita Clotilde Mortier pour qu'elle fît à leur place les courses indispensables à leur survie. L'ancienne hôtesse de bar accepta d'autant plus aimablement que Ronald lui assura ne voir aucun inconvénient à ce qu'elle achetât son nécessaire par la même occasion – et sur le "budget commun", comme disait suavement Mme Mortier quand elle évoquait la Carte Visa que son voisin lui avait confiée.

Sandra fut la première à s'apercevoir qu'ils n'étaient vraisemblablement qu'aux toutes premières stations de leur chemin de croix. Ayant longuement contemplé son fils endormi, elle se glissa dans le lit conjugal, tellement troublée qu'elle faillit se tromper de côté. Lorsque le couple Carentêt avait acheté un lit neuf, deux ans après leur nuit de noces sur un sommier grinçant, Ronald avait institué une règle forte :

- Ma Sandrette, tu pèses 58 kg alors que, sans me vanter, je frôle les 80. Par conséquent, nous changerons de côté tous les quinze jours, afin d'user ce lit uniformément.

- Comment on va faire pour s'en souvenir ?

- On se calera sur les panneaux de stationnement alterné, en bas...

Sandra faillit secouer l'épaule de son mari, qui dormait comme toujours lui tournant le dos. Longtemps elle s'était émerveillée de cette faculté qu'il avait de toujours dormir dos à elle, même quand ils venaient tout juste de changer de côté. Mais, ce soir-là, elle avait la tête prise par des choses autrement plus graves ; du reste, depuis quelque temps, et à son propre effroi, il lui semblait que l'étoile de Ronald pâlissait à ses propres yeux – comme si elle avait besoin de ce coup supplémentaire. Elle décidait de remettre au lendemain la révélation qui lui bloquait la gorge et parvenait finalement à s'endormir.

Sandra ne parla à Ronald que trois jours plus tard. Dans un premier temps, parce qu'il avait toujours été plus "carré" qu'elle, plus "les pieds sur terre", ainsi qu'il le lui répétait à chaque occasion, il refusa de croire que la croix qui marquait son fils grossissait. Il fallait qu'il vérifie ; il y alla ; revint de la chambre abattu et livide. Il tenta de reprendre les rênes :

- Ça ne veut rien dire : son crâne aussi prend du volume ; donc...

- Ronaldinho, la tache grandit plus vite que lui !

- Sans doute, mais...

Il ne trouva rien de convaincant à placer après ce "mais" ; il se tut. Il alla se servir un whisky sans glace, signe de désarroi intense ; et, une demi-heure après, il était toujours à boire ; il essayait de se persuader que cet envahissement du signe ne signifiait rien, mais il n'y parvint pas vraiment.
De fait, Jules-Antoine devint très rapidement insupportable. Il refusait les assiettes que Sandra mitonnait pur lui, ne se laissait plus circonvenir par ses discours persuasifs et sanglotants ; il ne s'endormait que bien au-delà de l'épuisement normal, exigeait des histoires qui font peur, en prenait prétexte pour ajourner encore son sommeil, réclamait son père quand sa mère était à son chevet, puis l'inverse ; et il mit bientôt un point d'honneur à s'éveiller avant le lever du jour, quelle que fût la saison.

Lorsque Jules-Antoine atteignit son huitième anniversaire, son regard était devenu fuyant, presque adulte ; et cela faisait bien deux ans que Ronald et Sandra avaient démissionné de leurs emplois respectifs ; un soir qu'ils en parlaient, c'est à peine s'ils se souvinrent quels métiers ils avaient bien pu exercer, dans cette autre vie d'avant le signe. Il leur semblait que Jules-Antoine était devenu énorme, au point d'emplir tout l'appartement ; une nuit Sandra rêvait que son fils avait produit des tentacules qu'il poussait jusqu'au plus profond de son cerveau à elle, ligotée sur son lit, profitant de tous les orifices naturels disponibles ; et la marque ne cessait de grossir – Jules-Antoine était depuis plus d'un an complètement chauve. Le 31 décembre de cette année-là, les branches dextrogyres atteignirent respectivement le sourcil gauche, une aile du nez, le maxillaire droit et le col chiffonné du polo – le champagne resta au frigo.

Le 2 janvier, jour des 34 ans de Ronald, ils sortirent pour la dernière fois de l'appartement ; ou plutôt pour l'avant-dernière, sans le savoir encore. Ce fut pour aller boire une coupe de Crémant d'Alsace – ils n'y touchèrent ni l'un ni l'autre – chez Clotilde Mortier ; juste avant de prendre congé, Sandra profitait de l'occasion pour prévenir leur voisine que, désormais, il serait préférable qu'elle déposât les commissions sur leur paillasson plutôt que de sonner. La vieille dame ne fit aucun commentaire.
Trois mois plus tard, la marque avait envahi presque tout le visage de Jules-Antoine ; lorsqu'elle le croisait au coude du couloir menant à sa chambre, Sandra avait chaque fois un sursaut qui lui semblait remonter des époques révolues et noires ; l'enfant ne lui adressait plus la parole ni à son père, lequel de toute façon ne quittait plus la chambre conjugale. Le jour où elle-même n'eut plus le courage d'en franchir le seuil, Sandra décida qu'il fallait liquider le monstre. Contrairement à ce qu'elle craignait, Ronald fut très facile à convaincre ; c'est même lui qui, tout de suite après, pensait au couteau électrique offert par la mère de Sandra, et dont ils ne s'étaient jamais servi, puisqu'aucun d'eux n'aimait la viande.

« Tu vois, j'avais raison, c'était mauvais signe, tous ces cheveux à sa naissance... »

Sandra jugea plus prudent de ne pas prononcer la phrase qui lui était montée aux lèvres ; elle savait de naissance, comme la plupart des femmes, qu'il ne faut pas émasculer l'homme dont on tient fermement la laisse – en tout cas, pas au moment où il s'apprête à agir.

Ronald fut très surpris du peu de résistance opposée par Jules-Antoine, lorsqu'il pénétra dans sa chambre, l'engin Moulinex à la main droite. Des années plus tard, après qu'il eut enfin osé revenir sur cet épisode avec elle, Sandra lui disait :

- Je le savais... Ce n'était pas de sa faute, le pauvre bichon... Finalement, il était peut-être innocent ; innocent de tout. C'est le signe qui nous a rendus fous... ou aveugles, je ne sais pas...

Ronald fut encore plus étonné du peu de sang qui jaillit du cou coupé de son fils ; il se dit que c'était un excellent présage, mais n'en parla pas à Sandra. Ils passèrent encore vingt-quatre heures dans l'appartement, à se demander ce qu'ils allaient faire maintenant – faire de la tête ; car aucun des deux ne pensa au corps : seules comptaient encore la tête et la marque ; le signe à effacer, à rayer de la surface du monde. Finalement, quand l'aube du deuxième jour se laissa deviner, ils avaient décidé depuis le milieu de la nuit de balancer la tête de Jules-Antoine dans le canal, tout simplement. Sa mort avait été si facile que ni Sandra ni Ronald n'imaginèrent que cette grosse boule striée de rouge violacé pourrait un jour remonter à la surface – celle des eaux noires et l'autre, de leur conscience.
Ils la jetèrent dans un sac en plastique, historié du nom de l'hypermarché de la route de Paris, et se mirent en chemin vers les berges bétonnées, sans se soucier des derniers noctambules qu'ils croisaient. Au bout de quelques centaines de mètres, tous deux avaient oublié qu'ils transportaient à bout de main la tête de leur fils ; comme elle était très lourde, ils la portèrent alternativement.

jeudi 26 mars 2020

Lectures au long cours


Je pourrais attaquer ce billet en disant que notre époque de confinement se prête merveilleusement à des lectures au long cours. Ce serait mentir, ou embellir, en ce qui me concerne, dans la mesure où je mène depuis dix jours exactement la même existence qu'avant le Grand Claquemurage. Disons que, depuis novembre 2016, mois de la retraite, je suis un genre de claquemuré volontaire.

Néanmoins, je pratique effectivement les lectures au long cours. L'expression est d'ailleurs à prendre au double sens du terme puisque, après les 1400 pages du Don paisible (on en aura des échos dans le journal de mars, en ligne mercredi prochain), je viens de reprendre les admirables et terribles Récits de la Kolyma, 1400 pages également ; or, avant d'être le symbole de l'enfer bolchévique, la vérité ultime du communisme, la Kolyma était bel et bien un fleuve elle aussi – d'ailleurs, elle l'est resté. 

Ce que j'ai envie de dire sur ce livre, il se trouve que je l'ai déjà dit, ici même, il y a dix ans presque mois pour mois. Voici ce que j'en écrivais alors :


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Les Récits de la Kolyma ne sont pas un témoignage ; Varlam Chalamov n'est pas Evguenia Guinzbourg. Ce ne sont pas non plus un décorticage minutieux, une tentative d'épuisement du sujet, comme peut l'être L'Archipel du goulag de Soljénitsyne. Les Récits de la Kolyma sont la vérité du goulag. Ils sont cet entonnoir gigantesque et tournoyant de 1500 pages, qui seul permet à l'auteur d'entraîner son lecteur jusqu'au dernier cercle de l'enfer. C'est un chaos apparent qui, régulièrement, laisse croire à celui qui s'est embarqué à la suite de ce Virgile rescapé qu'il va pouvoir sortir la tête, revoir la lumière, échapper au tourbillon concentrique. Mais c'est pour mieux replonger un peu plus profond, toujours un peu plus profond.

Les ombres qu'on croise sont multiples et changeantes, mais ce sont toujours des ombres : ombres de mourants, ombres de bourreaux, parfois interchangeables, souvent l'un et l'autre tour à tour, à mesure que l'on s'enfonce dans cet enfer où le froid règne en maître absolu, indifférent et stupide, telle une entité de Lovecraft.

L'auteur est l'une de ces ombres et il est lui aussi plusieurs : Chalamov devient tour à tour, et dans plusieurs récits, un “je” sans nom, ou encore Andréïev, Doubrouliov et ce Krist dont le nom, n'est-ce pas...

Les histoires que l'on raconte, aussi reviennent comme des fantômes, mais jamais éclairées de la même façon, jamais vues par les mêmes yeux ni à la même distance. Et tantôt le protagoniste meurt, tantôt il sauve sa peau – mais jusqu'à quand ? Nul n'en sait rien et personne ne s'en soucie : celui qui pense plus loin que demain est un fou.

Le temps lui-même se disloque, à la Kolyma. Chalamov note à plusieurs reprises que les journées sont interminables mais que les années passent vite. Et comme personne n'attend plus rien, la mémoire perd toute attache et les multiples récits sont lancés dans le temps à la manière d'une boule dans un flipper, sans aucun souci de la chronologie qui commande à la vie des vivants, restés sur le “continent”.

Dans l'un des récits, Chalamov dit que lorsqu'un zek est très près de mourir, le seul sentiment qui l'habite encore est la colère, parce que c'est celui qui vit “au plus près des os”. Si jamais il lui est donné d'éloigner la mort, reviennent ensuite l'indifférence, puis la peur. Encore après la pitié envers les animaux, et seulement en dernier lieu celle pour les hommes. Quant à l'amour, tout le monde a perdu sa trace, et chacun sait bien qu'il lui serait au mieux inutile, au pire nuisible. Or, le pire est presque toujours certain – c'est pourquoi le changement, la nouveauté sont les plus effrayants ennemis des damnés : il y a toujours, malgré tout, un cercle inférieur à celui où l'on se trouve...


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 J'aurais sans doute dû être plus précis, alors. Dire que ces récits, qui doivent être lus dans l'ordre voulu par l'auteur et, si possible, lus intégralement, donnent d'abord à celui qui les aborde, après quelques dizaines de pages, l'impression d'une sorte de patchwork, c'est-à-dire un ensemble à deux dimensions et immobile, dont les différentes pièces auraient été assemblées un peu au hasard, sans dessin ni dessein préalables ; au fil de la mémoire. 

Mais, quand on franchit la cap de la centaine de pages, un ordre commence à se laisser discerner, dans la disposition des carrés de couleurs ; on devine une structure, des lignes de forces, encore malaisément déchiffrables.

Après deux ou trois cents pages, le doute n'est plus possible : non seulement l'architecture se laisse de mieux en mieux voir, mais en plus elle s'anime ! Ce n'est plus un patchwork qui s'étale sous l'œil du lecteur, c'est un kaléidoscope qui tournoie.

Et c'est seulement parvenu à peu près au tiers du livre, voire à la moitié, que l'entonnoir dont je parle plus haut se révèle finalement. C'est-à-dire quand il est trop tard pour échapper à son vaste mouvement maelstromique, celui qui l'entraîne vers la réalité même de la Kolyma.

Je pense à tous ceux qui ne liront jamais les Récits de la Kolyma ; je les plains un peu.

mardi 24 mars 2020

La grive d'Agrippine et le corbeau de Chateaubriand


« Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples étrangers, nos successeurs : “Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours.” Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'œuvre survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes ! »

Mémoires d'Outre-Tombe, livre septième, chap. 10.

lundi 23 mars 2020

Le tsar seul sauvera la Russie !

Ivan IV, dit le Terrible, 1530 – 1584.


« Seule la monarchie peut sauver la Russie ! » Voilà ce qu'affirme – nous sommes en 1921 ou 1922 – un jeune Cosaque, ex-officier subalterne de l'Armée du Don, à Grigori Mélékhov, le personnage principal de cet extraordinaire roman qu'est Le Don paisible, à l'instant terminé. Ce même officier, qui se nomme Kaparine, affirme en avoir reçu la divine révélation. Pour le prouver, il s'empare de sa badine de cavalier et trace sur le sable les mots “marteau” puis “faucille”. « Et maintenant, dit-il triomphalement à Mélékhov, lisez à l'envers. Vous avez lu ? Vous comprenez ? Le trône seul peut mettre fin à la révolution et au pouvoir des bolchéviks. »

Évidemment, là, le lecteur français patauge complètement. Par chance, le camarade Antoine Vitez – traducteur admirable, soit dit en passant – le tire d'embarras grâce à une note. Par laquelle on apprend que, en russe, les deux mots tracés par Kaparine se disent molot et serp (il est d'ailleurs amusant que, changeant de langue, une faucille devienne serpe…). Si on les accole et les lit à l'envers, cela donne donc prestolom.

Et prestolom, en russe, cela veut dire… “par le trône”.

CQFD, et bien le bonjour à tous les claquemurés.

samedi 21 mars 2020

vendredi 20 mars 2020

Pensée d'un déconfit né


Nous sommes donc désormais en mesure de comprendre de l'intérieur la triste condition des canards du Sud-Ouest.

Qui, depuis la plus haute Antiquité, et sans doute même avant, ont toujours été des confits nés.


jeudi 19 mars 2020

Les abrutis bobo-viraux


Non contents de venir vider les rayons de NOS supérettes et les épiceries de NOS Arabes, ces abrutis de bobos parisiens, croyant sans doute revivre l'exode de 1940 mais en mode “résidence secondaire-barbecue-salade de quinoa”, non contents de cela, donc, sont allés joyeusement s'échanger leurs virus, et accessoirement en faire profiter l'aborigène, l'initier aux bienfaits du contaminer-ensemble, en s'entassant sur toutes les plages se trouvant à portée de leur malfaisance, ce qui a conduit les autorités littorales à en interdire purement et simplement l'accès. Alors qu'il aurait été sans doute plus efficace de nettoyer ces espaces sablonneux à la mitrailleuse lourde – mais je comprends le scrupule des édiles.

Cette anecdote semble bien être la preuve irréfutable que la distance est fort courte, entre un confiné et un con fini.

lundi 16 mars 2020

Les puissants remous du Don paisible

Le Don paisible, film de Sergueï Guerassimov, 1958, d'après le roman de Mikhaïl Cholokhov*.

C'est assurément un roman remarquable, ce Don paisible. Les personnages principaux, et même les secondaires, ont du relief, sont capables d'évoluer au fil du récit, se montrent attachants et bien différenciés malgré leur nombre et leurs noms à peu près impossibles à retenir. De plus, leurs destins individuels sont fortement et habilement intriqués dans l'histoire-avec-un-grand-h. Du reste, comme il s'agit de la lutte finalement malheureuse de ces pauvres Cosaques contre les bolchéviques, je ferais mieux de parler, en ce qui les concerne, de l'histoire avec une grande hache.

Mais elle est bien là, cette histoire, qui emporte tout le monde et chacun, qui ballotte les protagonistes sans que, jamais, le lecteur ne les perde de vue. Histoire profondément mélancolique, le lecteur sachant bien que, au bout du compte, il ne sortira que des vaincus de cette lutte des Cosaques contre les rouges, puisque, en ces années 1918 – 1922, c'est la Russie entière qui est en train de basculer dans les ténèbres dont elle mettra 70 ans à s'extraire – et dans quel état. 

De plus, tout le roman (enfin, cela dit, je viens seulement d'en passer la moitié…) baigne dans un climat de sensualité âpre. Sensualité entre les humains, bien sûr, empreinte d'une sorte de romantisme brutal, si je puis me permettre d'accoler ces deux termes, mais également sensualité des paysages, des saisons, des ciels, des travaux et des jours. Avec, unifiant le tout, cet immense fleuve, le Don, aussi immuable que perpétuellement changeant, telle la destinée des hommes. 

Il n'empêche : plus de 1300 pages, environ quatre millions de signes… ça frise l'impolitesse ! 


* Il existe toute une polémique, née pratiquement en même temps que le livre, à propos de l'auteur réel du Don paisible, dont il semble en effet peu vraisemblable qu'il pût s'agir de ce Cholokhov, écrivain honoré par le régime soviétique, qui a pourtant obtenu le prix Nobel pour l'avoir publié sous son nom. C'était en tout cas l'avis, bien argumenté, d'une part du fameux dissident Roy Medvedev, et d'autre part d'Alexandre Soljénitsyne. On trouvera toutes les pièces du dossier dans les tiroirs de Dame Ternette. De toute façon, près de cent ans après sa publication, peu importe finalement l'auteur réel : il nous reste un roman puissant et prenant.

vendredi 13 mars 2020

Vendredi 13 à la douzaine


Personne ne semble s'en être avisé, mais le fait est là, indubitable : nous sommes le vendredi 13. On peut donc tenir pour assuré que c'est aujourd'hui que les morts par voie de rococovirus (merci à Michel D. pour le mot) vont s'extraire de leurs tombes toutes fraîches ou de leurs tiroirs de morgue, pour venir se repaître de la chair et du sang des humains restés – provisoirement – sains. Si jamais on s'aperçoit que ces coronazombis épargnent tous ceux qui sont déjà porteurs du virus (entre frangins, n'est-ce pas…), ça va être la course à l'échalote générale pour l'attraper avant le voisin. Et l'on va voir se former d'interminables queues à l'entrée des hôpitaux, cliniques et autres dispensaires, des foules de bénévoles pressés de venir inhaler à pleins poumons l'air des couloirs et des chambres infestés. D'ici qu'un industriel malin ne mette sur sur le marché un genre de coronaspray disponible sans ordonnance, il n'y a pas des kilomètres.

En attendant, si un inconnu sonne à votre porte, décrochez la carabine, faites-lui exploser la tête et ne réfléchissez qu'après. 

Parce que, le vivre-ensemble, c'était avant.