Tout le monde a constaté comme moi (mais peut-être pas avec la même
jubilation mauvaise) que, s'agissant du petit Chinois, son variant
indien a brusquement muté pour devenir le variant delta, afin que ne
soient plus insupportablement stigmatisés ces malheureux natifs du
sous-continent, qui tordaient de douleur leurs mains décharnées à la
seule idée qu'on pût les rendre responsables de suffocations puis de morts par milliers. Dans
la foulée, j'ai cru comprendre que tous les variants, passés, présents
et – on l'espère fermement – à venir, seront désormais désignés par des
lettres de l'alphabet grec.
Est-ce que je suis le seul à me
représenter, avec une acuité à peine soutenable, les souffrances morales
que vont désormais devoir affronter ces pauvres Hellènes, iliens comme
continentaux, Athéniens et Spartiates confondus dans un même opprobre,
désormais liés alphabétiquement à tous les variants et montrés du doigt par
l'ensemble des peuples de la Terre qui, bientôt, vont commencer à se rabrouer les uns les autres au cri de “va te faire contaminer chez les Grecs” ? C'est une monstruosité qui doit
prendre fin sur l'heure, je n'hésite pas à l'exiger !
En attendant que justice soit rendue,
par élémentaire prudence et conformisme honteux, je vais cesser dès ce jour de parler de “petit Chinois” et
utiliserai désormais l'expression de “petit upsilon” – laquelle,
hormis peut-être une poignée de savants fous, ne devrait choquer
personne.
À propos du
petit Chinois, qui visiblement et audiblement continue de passionner le monde, il y a tout de même quelque chose de fort cocasse, à la limite du running gag, c'est
la multiplication conjointe, parallèle, concomitante, je ne sais trop, des vaccins et des “variants”.
Pour ce qui est des vaccins, le temps n'est pas loin où chaque pays aura le sien, sa petite production de proximité, son ampoule artisanale. Les gouvernements et les laboratoires seront bientôt obligés de se lancer dans d'onéreuses campagnes de publicité pour faire connaître leur came, puis d'embaucher crieurs et camelots chargés de refourguer leurs piquouzes aux badauds submergés sous l'offre.
En ce qui concerne les fameux variants, c'est encore mieux puisque nous en sommes déjà au stade des régions, ainsi que le prouve l'entrée en piste du variant breton. Dénomination d'ailleurs trop vague à mon goût : j'aimerais bien savoir si ce nouveau petit Chinois-là nous vient plutôt du Léon ou du pays bigouden : c'est ça, la traçabilité virale !
Mais, bien entendu, Modernœud, touriste dans ce qui lui reste d'âme, donnera toujours sa préférence à des avatars plus exotiques et sentant bon les vacances. De ce point de vue, le brésilien me semble avoir tous les atouts en main pour séduire une vaste clientèle et conquérir d'importants segments de marché.
Personnellement, j'ai décidé de ne pas tomber malade tant que ne serait pas débarqué chez nous un mutant indonésien, de préférence né sous les cieux enchanteurs des îles de la Sonde.
Parce que, tout de même, un variant de Komodo, ça aurait de la gueule.
Je viens d'imprimer la nouvelle
auto-autorisation de déclaquemurage temporaire : on bat des records dans la connerie –
alors que la barre était pourtant déjà fort haute.
Ainsi, Catherine et
moi avons le droit d'aller gambader dans un rayon de dix kilomètres autour
de notre maison d'arrêt… cependant que Charlus, lui, violemment ostracisé (mais que font les antispécistes ?), n'a droit qu'à un seul petit
kilomètre ; et donc nous avec lui, si jamais il nous prend la fantaisie de
l'accompagner dans sa promenade.
Je suppose que, entre un et dix
kilomètres, les quadrupèdes deviennent horriblement contagieux, mutent soudainement, la fatidique borne franchie, en de virulents foyers infectieux. À moins qu'ils ne soient restés bêtement coincés dans le claquemurage précédent : on se perd en conjectures. Se perdre, d'ailleurs, n'est pas si grave ; ce qui compte c'est que les dites conjectures ne dépassent pas le fatidique rayon des dix kilomètres. Ou d'un seul s'il s'agit de conjectures canines.
Ce matin, et avec plus de quatre siècles d'avance, excusez du peu, Michel de Montaigne me
parlait de notre actuel claquemurage. Pour en dire ceci : « Encore
vaudrait-il mieux souffrir un rhume que de perdre pour jamais, par
désaccoutumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand
usage. »
Un peu plus bas, filant son sujet, enfonçant le clou, remettant une couche, il prenait la peine
de me citer quatre vers de Maximilien (mais de quel Maximilien se peut-il
bien agir ? Ce que c'est que d'être inculte, tout de même !) :
On nous force à renoncer à nos habitude et,
Pour prolonger notre vie, à cesser de vivre…
Peut-on dire qu'ils vivent encore ceux à qui on rend
Insupportables l'air qu'ils respirent et la lumière qui les éclaire ?
Là-dessus, j'ai sauté en plein dans le siècle suivant, pour aller ratifier le traité de Nimègue au cul de Louis XIV : on n'est pas plus occupé que je le suis ces jours-ci.
D'après un sondage Odoxa (j'ignore absolument ce que peut être cette officine parasitaire), 65 % des 15 – 30 ans approuvent le
claquemurage. C'est bien, c'est très bien : leur existence commence tout
juste, entre acné et premier boulot à temps partiel, que les voilà déjà dociles et impeccablement dressés. Et si
jamais, suite à un improbable court-circuit dans le disque mou, certains se prenaient à renâcler un peu, pas de problème, le cas est prévu, l'éventualité parfaitement circonscrite : les
cellules de soutien sont restées ouvertes ; et, derrière leurs muselières à élastiques auriculaires, les psys de toutes obédiences sourient à pleines dents sur le pas des portes.
Les vieillards ont toujours adoré parler de leurs maladies, réelles
ou supposées, déclarées ou seulement menaçantes, discourir sans fin sur
leurs symptômes, leurs effets, les moyens de s'en prémunir ou de les
vaincre, etc., à perte de vue et de salive. Dans ma jeunesse, cette manie était
l'occasion de moqueries plutôt affectueuses.
Il est intéressant de
constater que, depuis l'arrivée du petit Chinois, un pays entier ne
parle plus que de maladie, et ce dans toutes les tranches d'âges,
tous les milieux, toutes les classes. Comme si, sans même nous en
apercevoir, nous étions, tous et d'un seul coup, devenus d'égrotants vieillards,
ne formant plus que la queue d'une civilisation entrée en phase
terminale, et pour laquelle il n'existe aucun modèle efficace de respirateur artificiel.
Dans le livre ardu mais passionnant que je lis depuis trois jours : Antifragile de Nassim Nicholas Taleb, je tombe sur un paragraphe qui me paraît correspondre idéalement à l'époque absurde et très-comique que nous vivons en ce moment même, et dont l'absurdité a été opportunément réactivée par la remise à l'honneur du Grand Claquemurage. Ne reculant devant nul sacrifice ni peine, je recopie donc les quelques lignes en question, que l'on est prié, pour d'évidentes raisons prophylactiques, de lire sans ôter sa petite muselière à élastiques auriculaires. On les retrouvera dans leur contexte à la page 466 de l'édition des Belles Lettres que j'ai proposée en lien plus haut. Voici :
« Conséquence de la déformation rétrospective, les gens qui n'avaient bien sûr pas vu arriver un événement vont se rappeler une de leurs pensées prouvant le contraire, et réussir à se convaincre eux-mêmes qu'ils avaient prévu l'événement en question, avant d'entreprendre d'en convaincre les autres. Après chaque événement, il y a toujours beaucoup plus de “post-visionnistes” que de véritables prévisionnistes – des gens qui ont eu une idée sous la douche sans l'amener jusqu'à sa conclusion logique, et, comme beaucoup de gens prennent beaucoup de douches […], ils n'auront que l'embarras du choix parmi les idées qu'ils ont eues. Ils ne se souviendront pas de la pléthore d'idées qui leur sont venues dans le passé sous l'effet du bain, et qui n'étaient que du “bruit” ou contredisaient le présent observé – mais comme les êtres humains aspirent vivement à être cohérents avec eux-mêmes, ils ne retiendront que les bribes de pensées passées qui sont cohérentes avec leur perception du présent. »
Bien entendu, on aura toujours le loisir de se dire que ce pauvre M. Taleb raconte vraiment n'importe quoi. Ou encore que ce malheureux D.G. n'a vraiment rien compris à ce qu'il a lu. Ce qui, hélas, n'est pas totalement à exclure.
Enfant, j'adorais les fêtes foraines. Ensuite ça m'a passé, mais enfant j'adorais. Avec une nette prédilection pour deux attractions entre toutes : les autos tamponneuses et, surtout, le train fantôme. Passons sur les premières et intéressons-nous au second.
Qu'y a-t-il de plus délicieux que de se faire très peur, tout en sachant qu'on ne risque rien ? Ou disons : presque rien. Car, bien sûr, les esprits chagrins, les longues figures, les rabat-joie de profession vous feront gravement remarquer que le wagonnet où vous avez pris place peut fort bien – un boulon mal serré – sortir de ses rails dans le virage, ou que la sorcière en carton peut se désolidariser de sa paroi au moment où vous passez par là et vous tomber sur l'occiput. Mais enfin, on sait tous que c'est rarissime, que le risque est à peu près nul, statistiquement. Et, du coup, le délicieux et infantile frisson de la peur sans objet réel conserve toute son efficacité. Si on s'écoutait, à peine descendu du wagonnet, on reprendrait un jeton pour un tour supplémentaire…
Ainsi en va-t-il du petit Chinois. Nous sommes, depuis plusieurs mois, sanglés dans des voiturettes sans aucune autonomie, qui parcourent sur leurs rails une baraque foraine de dimensions planétaires, toute pleine de monstres aux yeux clignotants, de hauts-parleurs dégorgeant cris et grognements, de fausses toiles d'araignée qui font hurler les filles et sursauter les gars quand elles frôlent leurs fronts. Et l'on s'offre des venettes bibliques avec d'autant plus d'enthousiasme que l'on sait bien qu'à l'arrivée, on descendra de son wagonnet exactement dans l'état où on y était monté.
À ce moment de retour au plein soleil, vaguement frustrés de voir leur terreur s'évanouir, certains exigent aussitôt de pouvoir faire un tour supplémentaire. D'autres, un peu honteux de ce qu'on les ait entendus bramer de terreur pour des figurines de carton, s'éloignent aussi vite et discrètement que possible, déjà tout prêts à jurer que jamais ils n'ont mis les pieds dans une attraction aussi kitsch, tout juste assez bonne pour des enfants pas très malins.
Quelques-uns, enfin, se disent que si vraiment on avait voulu courir un risque véritable, même minuscule, de se faire bousculer en vrai, on aurait mieux fait de prendre un billet pour les autos tamponneuses.
Je suis plutôt amusé par la coïncidence qui m'a fait relire Ferdydurke
justement ces temps-ci. On se souvient que, au début du roman, le
narrateur est un homme de trente ans qui, par suite de l'intervention
autoritaire d'un professeur, se retrouve “ré-infantilisé”, ramené à
l'époque de la puberté, de l'immaturité, et conduit dans une école
presque manu militari par ce même professeur. École dans laquelle
il est perçu par les élèves comme s'il avait réellement 13 ou 14 ans,
exactement comme eux.
Or, c'est aussi à un processus d'infantilisation –
de cuculisation, pour employer un terme gombrowiczien – que nous
assistons, petit Chinois aidant. Le maître ou la maîtresse ont ordonné
aux enfants de strictement rester sous le préau durant toute la
récréation, parce qu'il se pourrait bien qu'il pleuve. Et aussi de ne pas
fourrager dans leur nez avec leurs doigts. Bientôt, c'est le scandale
parmi la marmaille : voilà-t-y pas que celui-ci est allé se poster au
milieu de la cour et regarde le ciel d'un air ironique, comme s'il
mettait les nuages au défi de mouiller sa tignasse ? Et cet autre, là ?
A-t-il pas réussi à introduire deux de ses doigts dans chacune de ses
narines, avec un petit ricanement d'aise ?
De terreur, les enfants sages
se mettent à courir partout, se cognent les uns aux autres en couinant,
craignant que le courroux des Grandes Personnes ne retombe sur eux
tous, eux si sages, eux si impeccablement préaulisés. Les plus
conscients des dangers qui menacent toute la communauté écolière
envisagent déjà d'aller dénoncer les provocateurs à la maîtresse. Ils
vont le faire, ah oui ! ils donneront les noms, les détails et tout !
Ils le feront dès, dès, dès… dès qu'une Grande Personne leur dira qu'ils peuvent
sortir de sous le préau.
En attendant, ils s'écrasent les orteils et
regardent avec une envie hébétée celui qui sautille dehors et les
doigts de l'autre qui fourragent des narines.
Dans ce qu'on pourrait appeler des Chroniques des temps asilaires, je consigne
ceci, que Catherine a lu chez Ternette : en Allemagne, les boîtes de
nuit vont pouvoir rouvrir… mais il sera formellement interdit d'y
danser. Dans un semblable esprit, on pourrait laisser rouvrir les bistrots
mais y prohiber toute boisson, rouvrir les églises mais gare à celui qui y
serait surpris en train de prier, rétablir les maisons closes mais avec
une stricte observance des distances de sécurité, etc.
Dans
le même genre, Catherine est passée tout à l'heure chez
l'horloger-bijoutier de Pacy afin qu'il installe une pile neuve dans le
boitier de ma montre. Eh bien, il faudra y retourner demain pour
récupérer la montre en question. Pourquoi ce délai absurde ? « Désolé,
Madame : c'est le protocole… » Il y a donc, quelque part, dans un
ministère inutile, un dérisoire crétin qui a jugé nécessaire que les
montres passent désormais vingt-quatre heures dans le tiroir du
réparateur avant que d'être rendues à leurs propriétaires. Sinon, gare à
la recrudescence du petit Chinois !
Et la restitution,
elle va s'opérer comment, demain ? L'horloger va me tendre ma montre au
bout d'une longue pince métallique, préalablement passée à l'étuvée ? Il
va la déposer sur le pas de sa porte et se barricader derrière son
rideau de fer avant que j'aie le droit de m'approcher de sa boutique ?
Et après quel délai, dûment prévu et homologué en haut lieu, aurai-je latitude de
passer la montre à mon poignet sans provoquer l'ire de la maréchaussée
aux aguets ?
Dieu sait que je ne suis nullement ennemi
d'une existence délicatement saupoudrée d'inattendu, de cocasse, de
saugrenu et même de complet absurde. Mais tout est dans le “saupoudrée” :
si l'absurde devient la règle, et une règle dont on se sert pour me
taper sur les doigts du matin au soir ; si la cocasserie est reçue et
acceptée avec un sérieux confinant à la dévotion ; si l'inattendu se mue en prévisible et que le saugrenu se fait obligatoire, il va advenir un moment, pas très
éloigné d'ici, où les survivants au petit Chinois vont commencer, du
fond de leurs douillettes cellules capitonnées, à regretter amèrement
leur immunité et à envier leurs chers et si paisibles morts.
Ivo Andrić (1892 – 1975), posant devant le pont sur la Drina.
« Survint alors une de ces périodes où chacun s'efforce de se faire petit et invisible, où chacun cherche un abri et un refuge, à tel point que l'on disait alors en ville que “même un trou de souris vaut mille ducats”. La peur planait sur Travnik comme le brouillard, pesant sur tout ce qui respirait et pensait.
« C'était une grande peur, invisible et impossible à mesurer, mais toute-puissante, qui de temps en temps s'abat sur les communautés humaines et fait courber ou tomber les têtes. Nombre de gens, affolés et aveuglés, oublient alors qu'il existe la raison et le courage, que tout a une fin dans la vie et que, si la vie de l'homme, comme toute chose, a sa valeur, cette valeur n'est pas illimitée. Et, abusés de la sorte par les sortilèges momentanés de la peur, ils payent leur existence bien plus cher qu'elle ne vaut, commettent bassesses et lâchetés, s'humilient et se couvrent de honte ; mais lorsque ce moment de peur passe, ils comprennent qu'ils ont payé un prix bien trop élevé pour survivre ou encore qu'ils n'étaient même pas menacés, mais ont seulement cédé à l'illusion irrésistible de la peur. »
Ivo Andrić, La Chronique de Travnik, Le Serpent à plumes, pp. 603 – 604.
Précisons que, à cette époque, 1813, les membres des diverses communautés de Travnik ont, eux, quelques sérieuses raisons de céder “à l'illusion irrésistible de la peur” : ils viennent en effet de toucher un nouveau vizir, lequel fait tomber les têtes – au sens propre – avec l'ardeur et la facilité d'une association lucrative sans but pompant de l'argent public.
(J'ai choisi la photo ci-dessus parce que Le Pont sur la Drina est le titre du roman le plus connu d'Ivo Andrić ; la Drina étant la rivière qui, sur une bonne partie de son cours, sert de frontière entre la Bosnie et la Serbie.)
L'épisode tragi-comique du petit Chinois nous aura au moins appris
une chose : personne ou presque n'en a rien à faire de la liberté, tout
le monde ou presque est disposé à se laisser traiter comme une bande
d'enfants irresponsables, et même à exiger de l'être encore davantage.
Du moment qu'on nous laisse le droit d'applaudir chaque soir, à heure
fixe, à nos balcons. En clair, nous venons, collectivement,
d'administrer la preuve que nous étions mûrs, et même plutôt
enthousiastes, pour n'importe quelle dictature à qui il plaira de nous
mettre en rangs, pour peu qu'elle ait la bonne idée de nous fournir
gratuitement les mouchoirs en papier destinés à éponger nos
larmes de reconnaissance pour le soin qu'elle prend de son trémulant troupeau.
Et je n'arrive pas à déterminer
ce qui l'emporte, dans cette lugubre pantalonnade, entre son côté comique – les
pleurnicheries et les hurlements d'indignation des froussards – et son
aspect tragique – cette soumission empressée aux contraintes les plus
absurdes et les plus humiliantes, cette cavalcade panique vers la
servitude volontaire.
Je suppose que cela doit dépendre de mon humeur du moment.
Les déambulations erratiques du petit Chinois ont répandu dans leur sillage une frousse d'anthologie – une “venette biblique”, aurait dit Flaubert –, parmi les citoyens de cette fière nation. Partout ce ne fut plus que tremblements et cliquetis de mâchoires mal serrées. D'un même élan, comme des enfants courant partout après le jupon maternel, les grenouilles demandèrent un roi.
Or, elles s'aperçurent qu'elles l'avaient déjà ; du moins, sinon un roi, un ersatz élu qui pouvait faire office. Toutes les grenouilles se tournèrent donc vers lui, qui n'en pouvait mais. La mare tout aussitôt s'emplit de leurs coassements, qui parurent de deux sortes opposées mais étaient en réalité semblables, puisque provoqués par la même venette et tournés vers le même Olympe.
Il y eut les grenouilles qui, enflées de sainte colère, accusèrent leur succédané de monarque d'être responsable de tous leurs maux, de laisser sciemment se répandre germes et pestilences, ou au moins de se retirer sur les hauteurs en abandonnant cyniquement la mare à tous les miasmes venus de l'Orient.
Il y en eut d'autres, boursouflées d'indignation, pour coasser au blasphème dès que s'élevait la moindre critique envers le roi, le plus petit doute quant à son pouvoir divin de guérir écrouelles et toussotements par simple apparition télévisuelle. Et si, vexé de ces critiques, le Grand Thaumaturge allait pour de bon laisser son peuple batracien agoniser sans secours sur les feuilles de nénuphar qu'il avait, avec gratitude, reçu l'injonction de ne quitter sous aucun prétexte ? Celles-ci récitèrent donc, chaque jour, mainte action de grâce, dans l'espoir de balancer les injures vomies par celles-là.
Mais, grenouilles enflées comme grenouilles boursouflées, toutes se trouvèrent d'accord pour dire que, perte ou salut, leur sort dépendait entièrement de cet être mystérieux et d'une autre essence, à qui elles avaient un jour confié le sceptre et dont elles ne savaient plus trop s'il valait mieux l'implorer ou le honnir.
Durant ce temps, les plus prophétesses d'entre les grenouilles coassaient à longueur de jour pour savoir si la mare de demain ressemblerait ou non à la mare d'avant.
Il ne faut pas s'étonner outre mesure de ces déclarations tonitruantes qui fleurissent actuellement chez Ternette, émanant de “people” plus ou moins célèbres ( voire en situation de célébrité,
pour parler comme Mme Hidalgo), tels que la consternante Juliette
Binoche, le pontifiant Vincent Lindon, le délirant Monsieur Hulot, et
deux ou trois autres dont l'histoire se fera, je gage, un plaisir
d'oublier les noms.
Tous ces exemplaires d'humanité, acteurs, chanteurs,
amuseurs en tous genres, sont pour la plupart drogués au regard
d'autrui, ovatio-dépendants si je puis dire. Or, de quoi le Grand
Claquemurage les a-t-il brutalement privés ? Justement de cela qui leur
est indispensable ! Plus personne ne les regarde avec admiration, aucun
cri d'amour-haine ne monte plus vers leurs oreilles, nulle main
tremblant de désir ne caresse dévotieusement le bas de leur vêtement, etc. Pour
survivre, il ne leur restait donc plus que ce produit de substitution,
ce succédané de gloriole, cette méthadone spécial showbiz : la vidéo
youtubarde.
D'où ces miasmes pathogènes que postillonnent à profusion et sans filtre nos histrions en manque, ces virus creux et redondants contre lesquels il n'existera malheureusement jamais de vaccin efficace, puisque, on ne le sait que trop bien, bêtise crasse et pompeuse connerie sont en mutation permanente depuis la fondation du monde.
On dira ce qu'on voudra d'Emmanuel Macron – “on” ne s'en prive
d'ailleurs pas –, mais il est très rassurant pour tous les Français de
constater qu'ils se sont dotés d'un président ayant au plus haut point
le sens des priorités. Ainsi apprend-on que les droits des intermittents
du spectacle vont être prolongés jusqu'en août 2021 et que de chouettes
petites mesures, évidemment financières, seront incessamment prises envers le
“monde de la culture”.
Il a raison notre Grand Syndic de faillite : il
est toujours préférable de soigner ses parasites bruyants plutôt que des
pue-la-sueur silencieux. Ceux-ci, il suffit de les distraire en donnant
de jolies couleurs aux départements et en transformant le pays en une
sorte de grand Monopoly covidien. Et pendant que les uns avanceront de
trois cases, trop contents d'avoir évité la prison, les autres
recevront vingt mille sans jamais avoir quitté la case départ.
Nicolas Hulot, imbécile en chef et fier de ses galons cousus main, vient d'affirmer, à propos du petit
Chinois baladeur, que “la nature nous avait envoyé un ultimatum”. C'est
notre nouveau prophète Philippulus, hâtivement barbouillé de vert et frappant son tambourin en nous enjoignant de nous repentir car, bien
évidemment, la fin du monde est proche.
Ce qui est bien, avec
l'obscurantisme, c'est que les apôtres de la modernité bougiste ont beau
tenter de le repousser vers les siècles passés de leurs petits bras
musclés, il est toujours prêt à reparaître, frétillant de jeunesse, dans
les yeux vides d'un Hulot ou sur la face de musaraigne enchifrenée
d'une quelconque Greta nordique. En réalité, la nature nous a bel et
bien envoyé un effrayant ultimatum : eux-mêmes.
En ces temps de frousse quasi générale, où nos rues sont envahies par des zombis pétochards masqués, il y a tout de même quelques nouvelles bien réjouissantes, en tout cas d'un irrésistible comique. En particulier celle qui court depuis quelques jours, supputant que le tabac pourrait bien protéger ceux qui s'adonnent à ses délices du petit Chinois malicieux. Peut-on sans jubiler imaginer le mufle écumant de rage impuissante des Claude Got et autres cuistres anti-tabagistes, qui pourraient voir d'un coup s'effondrer cette petite prohibition vertueuse dans laquelle ils se roulent et se vautrent depuis de trop longues décennies ?
Ah ! je sais bien ce que ces inopérants vont me rétorquer : « D'abord ce n'est pas prouvé. Ensuite, sachez, mauvais esprit, diablotin pernicieux, que lorsque les fumeurs hébergent tout de même votre petit Chinois, ils courent beaucoup plus de risques d'en mourir ! » À quoi j'ai ma réponse toute prête : « Qu'est-ce que ça peut nous foutre, Messeigneurs, puisqu'on ne l'attrape pas ? »
Tout à l'heure, tandis que nous prenions notre second café-cigarette de la matinée, sur notre terrasse paisiblement ensoleillée, contemplant les mésanges qui entraient et sortaient de leurs nichoirs, Catherine, me désignant sa cigarette, dont la fumée en molles volutes montait paresseusement à la verticale vers l'azur vierge d'avions et vide de vent : « On prend notre médicament ! »
Ce ne sera pas long, vous verrez, avant que, en sus de l'auto-accordée “attestation de déplacement dérogatoire”, déjà si bouffonne, le patch de nicotine fortement dosé ne devienne obligatoire pour toute personne risquant ses bronches au-delà de son paillasson. Et où les bistros devront s'afficher clairement “fumeurs” s'ils veulent obtenir leur autorisation de réouverture.
Je trouve cette époque fantastiquement clownesque. Pas vous ? Ah, bon…
Je suis fort aise de me trouver en plein accord avec Cyril Bennasar,
dont j'ai toujours bien aimé les articles, qui, ce matin, écrit ceci
sur Causeur, à propos du port du masque, qui pourrait, affirment les bien-z'informés, devenir obligatoire :
« On dirait une blague : « Tu préfèrerais
avoir un bec de canard pendant trois mois ou te retrouver à hôpital avec
des tuyaux ? ». Heureusement, il y a une troisième option, un
confinement strict. Moi qui ai toujours préféré le risque du traumatisme
crânien au ridicule du casque à ski ou à vélo, je crois que je vais
préférer l’ermitage au port du bec. Si je survis à la pandémie, je
n’aimerai pas avoir été vu sous mon profil palmipède et si j’y reste, je
ne veux pas que mon image se confonde dans la mémoire de mes
descendants avec celle de Donald. »
Préférer
l'ermitage au port du bec : c'est exactement la ligne que je me suis
fixée, dès qu'il a été question d'une quelconque obligation. Nous allons
donc sans doute passer, Cyril et moi-même (et d'autres valeureux
inconnus avec nous) du statut de claquemuré à celui d'emmuré. La différence ne sera pas grande en ce qui me concerne – pour lui, je ne sais pas.
En tout cas, son article est de ceux que j'aurais pu écrire, si j'avais été l'un des collaborateurs de cette prestigieuse publication. Je vous invite à le lire. Sans masque ni gants.