mercredi 3 octobre 2012

L'écrivain et son double : Duane McArus, camusien caustique





Il y a une dizaine de jours, dans ce billet, je faisais allusion au livre en ligne de Renaud Camus qui s'intitule… qui s'intitule comme sur la photo ; allusion trop rapide, je le crains, pour que l'on puisse se faire une idée de l'œuvre en cours d'écriture. Je disais bien, en effet, qu'il s'agissait, entre autres péripéties, d'un portrait de Camus par un double imaginaire et peu porté, a priori, à l'empathie vis-à-vis de lui. Mais il m'aurait fallu préciser que cette mise à distance, cette sortie de lui-même opérée par Camus, cette façon de s'absenter de soi se faisait par deux voies complémentaires ; d'une part le regard volontiers critique, acerbe, ironique, que McArus pose sur Camus lorsqu'il lui rend visite ; d'autre part l'écriture elle-même, ce qui était indispensable : comment un écrivain pourrait-il se contempler et se décrire de l'extérieur, devenir autre, s'il reste bien installé au cœur de son propre style, protégé par une langue depuis longtemps apprivoisée ? Non, il était nécessaire de s'aventurer dans les territoires extérieurs et de tenter d'en établir les codes, d'en rendre possible la cohérence. C'est à quoi joue Camus, à mesure que s'écrit ce livre. Mais, évidemment, il est impossible de s'en faire la moindre idée sans avoir pu en goûter au moins un échantillon. Avec l'autorisation de l'auteur, en voici donc un, la dernière “entrée” publiée au moment (27 septembre) où j'écris ces lignes :


25 sept. /. j’suis allé voir Kµ c’t’après-midi, au château / c’était un peu pour  voir comment i’ prenait la guerre à mort dans son parti, qu’j’ai suivie sur le Net tous ces derniers jours / & un peu pour voir si des fois il aurait pas eu des nouvelles d’A, p’isqu’i’ sont assez copains, tous les deux, plus que lui et moi, bien qu’c’est moi qui les ai présentés, mais bon / i’ sont plus du même monde & tout ça, pas mal snobinards & tout, mieux faits pour s’entendre

 quand j’suis arrivé il était en pleine “crise boulimique”, qu’il appelle, en train d’bouffer à lui tout seul dans sa cuisine une grosse terrine de l’Aveyron, qui m’a dit, un truc envoyé par une copine, en s’tapant une bouteille d’crémant de Bordeaux, aussi un cadeau, i’m’a dit / c’est marrant, les gens arrêtent pas d’lui faire de cadeaux, il est pourtant pas tellement sociable

 i’ m’a quand même proposé d’partager mais bon, même si ça avait l’air super bon j’sortais de bouffer, j’étais pas du tout en crise boulimique, moi, et p’i j’ai pas un parti politique en révolution à gérer / ça l’a fait marrer qu’j’parle de ça / qu’je sois au courant et tout / faut dire qu’i’ sont pas tellement discrets, à l’In-nocence : dans l’genre linge sale lavé d’vant tout le village global on fait pas mieux / c’est la grosse grosse transparence, chez eux / sauf qu’la seule chose qui les protège c’est qu’le village global il en a rien à cirer, d’leur baston d’cour d’récrée / t’as rien à cacher t’intéresses personne / les gens i’veulent des trucs qu’i’croient qu’c’est des super secrets qu’on leur file parce que c’est eux & qu’i’ connaissent les bonnes filières

quand même il était d’accord qu’la crise boulimique c’était lié à ça, même si ça a l’air d’s’calmer un peu, là, la guerre civile  / lui i’ parle toujours d’démissionner, r’marque / et c’est vrai qu’il a l’air d’en avoir plein l’cul, d’l’In-nocence & des In-nocents

 i m’a dit qu’s’i s’faisait vider i’fonderait un aut’ parti i’ l’appelerait Parti Réactionnaire Français ça serait plus net / j’lui ai dit qu’oui c’était super sympa comme nom / tu sais jamais s’i’ rigole ou quoi / s’il est complètement débile, complètement jeté ou quinze coups en avance dans la partie / un peu des trois j’dirais

 une fois qu’il a fini d’bouffer sa grosse terrine à lui tout seul, & de la conf de poires pour faire passer ça, le tout sur les mêmes crackers, avec 2/3 verres de crémant (question bouffe au moins c’est sûr qu’c’est pas un raffiné, putain), i’ passe à son atelier, par l’arrière, direct de la cuisine, que des pièces que j’connaissais pas, un beau foutoir entre parenthèses, mais ça a pas l’air d’le gêner / qund tu vois la cuisine le mythe du château il en prend un coup, grave / on est loin du « Céline est-ce que vous auriez la gentillesse de nous monter un peu d’café s’i’ vous plaît » du début / ch’ai pas où c’est qu’elle était passée, la Céline / en même temps c’est vrai qu’c’est pas lui qu’est allé m’chercher / en tout cas j’suis traité comme quelqu’un d’la maison, maintenant, on m’cache rien  / ch’suis pas sûr si c’est un compliment

 pareil il a peint d’vant moi, pas gêné du tout / un tout p’tit tableau pa’ce c’est tout c’qui lui reste / il a plus d’fric pour s’acheter des toiles i’ m’a dit / pareil pour la peinture, i’ s’sert des tubes et des pots qui traînent là, t’en as qu’tu vois qui sont ouverts d’puis la saint glin-glin c’est plus d’la peinture c’t’une espèce d’caoutchouc hyper visqueux / i’ s’en fout i’ fout ça sur sa toile au pif, au pinceau, au couteau, à la p’tite cuillère, n’importe quoi / genre on verra bien c’que ça donne /  forcément ça donne pas grand chose

 i’ joue à ça 10/15 minutes, avec un air hyper concentré, même s’il est  là à m’parler ou à m’écouter / une fois le p’tit quart-d’heure  passé il arrête net, rideau, i’ remonte travailler, comme i’ dit / là j’ai vu qu’l’audience était terminée

 du coup j’me suis fait baiser j’ai pas eu l’temps d’le cuisiner sur A, c’est quand même pour ça qu’j’étais v’nu / mon idée c’est qu’i sait des trucs mais il a pas envie d’parler / i’ m’a dit qu’il avait gaffé, l’aut’ fois, avec le coup d’la carte postale du cimetière qu’i’ croyait qu’j’étais au courant

 une fois i’ m’avait quand même expliqué qu’d’après lui, dans les couples, quand ça va pas ça va pas, c’est pas la peine de s’buter, même si c’est hyper passionné / il avait l’air d’savoir c‘qui parlait / mais bon, c’est quand même pas la même chose


(Si vous avez des remarques à faire, notez-les hâtivement sur un post-it : les commentaires seront rouverts samedi soir, si Dieu me prête vie jusque-là…)

1 commentaire:

  1. Cher Didier,

    que Renaud Camus ait adopté ce style parodique me gêne personnellement, pour deux raisons. D'abord, et principalement, la lecture tourne au calvaire. Il faut serrer les paupières et souvent s'y reprendre à deux fois pour y comprendre le moindre mot. Je n'aurais pas le courage de lire un livre entièrement composé de la sorte, et encore moins un livre en ligne. Ensuite, même si je comprends et loue cette façon de se mettre dans la peau de l'ennemi, en quelque sorte, je trouve que lui prêter une voix aussi ridicule l'anéantit d'avance, et retourne l'autocritique de façade en une apologie en creux. Cela rappelle un peu le dialogue de façade, genre littéraire (et surtout rhétorique) à l'intérêt à peu près nul à mon goût, où l'on ridiculise son interlocuteur impuissant. Bon, je ne doute pas que Camus arrive à glisser quelques pépites, même dans ces conditions, et se montre sans pitié, mais tout de même, cela affaiblit beaucoup ce qui aurait pu être un bel exercice (une sorte d'Anti-Rousseau : le journal sans indulgence (mais après tout, son journal suffit déjà à cette tâche)).
    Bref, ce n'est probablement qu'une boutade de sa part à laquelle il serait douteux d'accorder un poids quelconque, mais je confesse m'être attendu à quelque chose de plus sérieux, dans le goût de l'Ombre gagne plutôt que de San Antonio.

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