jeudi 14 février 2013

Un conclave, c'est pas toujours Byzance


Comme ce billet du 14 février 2011 – pur hasard, évidemment – redevient d'actualité (façon de parler, espère-t-on pour Leurs Éminences…), je crois bon de le proposer derechef aux foules admiratives et ferventes. Le voici :

Le 22 août 1241, meurt Grégoire IX, pape âgé de 96 ans – comme quoi le catholicisme conserve davantage et mieux que la révolution : voyez Saint-Just. Jusqu'à son dernier souffle, Grégoire IX aura fait preuve d'une énergie indomptable pour combattre l'empereur Frédéric II à qui il a toujours voué une haine féroce. Quoi qu'il en soit, lui disparu il faut réunir en conclave des cardinaux par ailleurs déchirés entre partisans d'une paix rapide avec Frédéric II (excommunié depuis déjà quelques années par le terrible vieillard) et bellicistes à tous crins. Comme les choses menacent de traîner en longueur, le sénateur unique de Rome – véritable dictateur, en fait –, Mathieu Orsini, qui veut, lui, un pape dans les meilleurs délais, prend les choses en main. Et le conclave vire au cauchemar gore, si l'on en croit Ernst Kantorowicz :

« Immédiatement après la mort du pape, Mathieu Orsini fit saisir les cardinaux par les hommes de sa gardes qui les traînèrent au lieu du scrutin, “comme des voleurs dans un cachot”. Les brutalités commencèrent aussitôt : les cardinaux furent poussés à coups de pied et à coups de poings. Un cardinal, déjà perclus, fut jeté à terre et traîné par sa longue chevelure blanche sur les pierres pointues des rues étroites, si bien qu'il arriva tout en sang dans le local de délibération, dont les portes se fermèrent alors sur lui pour longtemps. »

Au moins imagine-t-on le local en question comme une majestueuse salle toute ruisselante d'ors et de pourpre. On a tort :

« (…) c'était une ruine en forme de tour qui, tout récemment encore, avait particulièrement souffert des tremblements de terre. Les dix cardinaux n'y disposaient que d'une pièce, abstraction faite d'une niche latérale. Les hommes d'armes du sénateur tenaient les prélats dans un isolement tellement strict que leur séjour ressemblait plutôt à un emprisonnement. En dépit de fortes gratifications, distribuées aux soldats pour les soudoyer et acceptées par eux, ni les serviteurs ni les médecins, qui ne tardèrent pas à devenir très nécessaires, ne furent autorisés à pénétrer chez les cardinaux. Toute la construction était délabrée et, à travers les fentes du plafond, c'était moins la pluie qui coulait goutte à goutte qu'un infect purin, car les gardes qui dormaient au-dessus de la salle du conclave utilisaient, par manière de plaisanterie, le plancher endommagé comme latrines. Au moyen de tentes improvisées, les cardinaux gardaient passablement propre et au sec l'endroit où ils dormaient, mais, sans vouloir ici entrer dans les détails, la puanteur qui régnait dans le local du conclave, outre la chaleur favorable aux fièvres du mois d'août romain, la mauvaise nourriture, l'interdiction d'une assistance médicale et les brimades infligées par les hommes d'armes eurent en peu de temps pour résultat que, des dix cardinaux, presque tous tombèrent gravement malades et que trois d'entre eux moururent des suites de leur internement. »

L'enfer va durer deux mois pleins. Finalement, les cardinaux épuisés, agonisants pour certains, élisent l'un d'entre eux, le Milanais Godefroy, qui prend le nom de Célestin IV… et meurt 17 jours plus tard des suites de ce conclave – encore plus fort que Jean-Paul 1er.

Tout était à recommencer.

4 commentaires:

  1. C'est pas pour me vanter, mais c'est une belle photo.

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  2. C'est absolument scandaleux : vous avez supprimé votre billet de 2011 (je l'ai bien retrouvé dans le "cache" de google). Je voulais y piquer un commentaire intelligent et le copier ici ce qui fait que j'aurais fait un commentaire intelligent pour la première fois dans ce blog.

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  3. De mémoire, Grégoire IX avait été le tuteur de Frédéric II, mais il avait peu apprécié le style et l'émancipation de son pupille. Finalement Hollande et son humour sont assez petits joueurs.

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  4. Rien à voir avec ce billet mais ça me revient d'un coup, ce serait dans la rubrique "mariagepourtoussss" (de quoi tousser, effectivement).
    Bref, Nougaro était un visionnaire quand il chantait "Le coq et la pendule".

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