samedi 16 août 2014

L'Arcadie à deux pas de l'autoroute


On sait qu'on ne franchira plus jamais les monts du Forez de la même façon, qu'on ne les regardera plus d'un œil aussi négligent et vaguement ennuyé : on cherchera dans leurs replis, leurs vallées, les bergers amoureux, les bergères adorables et un peu pimbêches ; on traquera les nymphes au bord du Lignon – 54 km, nous dit Wikipédia, qui se moque bien des passions pastorales et de la Fontaine de Vérité d'Amours.

Pourquoi lire l'Astrée ? Pour quelles raisons se plonger dans ce fleuve de trois à six mille pages (selon les éditions), écrit en une langue déjà lointaine et où l'on sait bien qu'on ne croisera précisément que cela : des bergers, des bergères, des nymphes et leurs amours heureuses, puis contrariées, puis de nouveau heureuses peut-être ? Pourquoi passer tant d'heures dans le sillage d'Astrée et de Céladon, de Galathée et de Cidaman ? Ces questions contiennent leurs réponses : on entreprend de lire le roman d'Honoré d'Urfé précisément parce qu'on est assuré de n'y pas rencontrer d'autres femmes que ces gardiennes de moutons et ces graciles divinités sylvestres ; ni d'autres hommes que ceux qui soupirent après elles ; on le lit parce que la langue en est plus qu'aux trois quarts ensevelie ; on le lit, enfin, parce qu'on sait qu'on s'y noiera avant d'atteindre l'autre rive de ces milliers de pages ; on lit pour oublier.

« Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du Soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules : Car estant divisé en plaines & montaignes, les unes & les autres sont si fertiles, & scituées en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte comme d'une forte muraille des monts assez voisins, & arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source assez prés de là, passe presque par le milieu, non point encore trop enflé ny orgueilleux, mais doux & paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes : mais l'un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine depuis les hautes montaignes de Cervieres & de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loyre le recevant, & luy faisant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean. » (Pp. 117 – 119 de l'édition Champion classiques.)


25 commentaires:

  1. On lit l'Astrée de la même façon que l'on contemple un tableau de Fragonard ou de Nicolas Lancret. N'est-ce pas Talleyrand qui a dit, ou écrit, que ceux qui n'ont pas vécu avant la révolution n'ont aucune idée de ce que peux être le bonheur ?

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    1. « On lit l'Astrée de la même façon que l'on contemple un tableau de Fragonard ou de Nicolas Lancret. »

      Mais c'est quand même plus long…

      Sinon, oui, c'est bien Talleyrand. Mais je crois qu'il parlait plutôt de "douceur de vivre" que de "bonheur". Enfin, il faudrait vérifier.

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  2. La dernière phrase est un grand cru...

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  3. Malheureusement j'ai pu constater que lire pour oublier est beaucoup moins efficace que de boire pour oublier.

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    1. J'ai tellement fait les deux que je ne me souviens plus de rien.

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    2. Je n'ai jamais lu pour oublier. Contrairement à la grosse Rosa qui a oublié ce qu'elle n'a pas lu.

      Aristide, merci. Je ne trouvais pas de connerie à raconter en commentaire.

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  4. Me voilà fort fier de voir que le travail de mon épouse qui participe à ce projet de longue haleine (la réédition de l'Astrée a commencé en 2005 et va certainement nécessiter 10 années de plus pour être achevée) vous a trouvé comme lecteur !

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    1. Ah, vous tombez bien, vous ! Le premier volume – celui que j'ai entre les mains – datant de 2011, j'aimerais bien savoir quand je pourrai espérer acheter le deuxième. Non parce que, au train où ça va, j'aurai rejoint M. d'Urfé avant d'avoir pu terminer son roman…

      (Sinon, j'aurais quelques remarques à faire sur les notes en bas de page, mais bon : on ne va pas se fâcher d'entrée de jeu non plus…)

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    2. Pour rééditer l'Astrée, il faut deux mois à un éditeur sérieux.
      Je crains que ce que vous lisiez ne soit pas une "réédition" mais l'édition de commentaires cuistres et stupides accompagnés, pour décorer, d'un peu de texte de d'Urfé.

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    3. Il s'agit en effet d'une édition "universitaire". Mais enfin, les notes ne sont pas toutes inutiles…

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  5. En tant que lyonnais je ne suis pas un fan du Forez mais le Cotes du Forez est un nectar méconnu

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    1. Attention, monsieur Blachier, à ne pas aller trop loin - "en tant que Lyonnais" - dans le mépris pour le Forez, qui ne ferait de vous qu'un sous-Parisien, comme certains disent que Fourvière est un sous-Montmartre, et votre "Crayon" une sous-tour de Montparnasse !

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  6. Le deuxième volume est attendu par l'éditeur pour novembre : plus que quelques mois de patience donc. Pour les notes, il s'agit d'un travail collectif : il n'est donc pas certain que je doive vous envoyer mes témoins pour un rendez-vous sur le pré au petit matin !

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  7. La carte du Tendre serait plus utile ou, du moins, plus intéressante que celle du Forez...

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    1. Je crois bien que la Carte du Tendre est postérieure au romand de d'Urfé.

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    2. La carte du Tendre plus utile? Surtout pour lire Clélie.

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  8. Et rien sur le château de la Bâtie d'Urfé, premier château dit "Renaissance" de France ?

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    1. Je ne peux pas être partout en même temps !

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  9. Pour les paresseux, il fut publié en 1713 une sorte d'abrégé ("digest"?) de l'Astrée, en un fort volume, attribué à l'androgyne abbé de Choisy, et en 1733 une édition "modernisée", avec dialogues raccourcis.
    Quant à l'édition originale, elle fut publiée en plus de vingt ans, la fin, inachevée, est posthume, et je n'en ai trouvé qu'un exemplaire complet --à 15.000 euros, que je pense ne pas acquérir.
    PS. Heureusement, cette édition fournit les indispensables clefs.

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    1. Quinze mille euros, c'est jouable, si le vendeur accorde quelques facilités de paiement : par exemple 15 € par mois étalés sur 80 ans.

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  10. J'ai calé à la page 400, sachant qu'il en restait 5000 à lire... et reporté la dégustation du reste après les Mémoires de Saint-Simon.
    On ne se plaindra jamais assez des liseuses modernes qui tuent le menuisier. Pour abriter les œuvres de ces deux-là, il faut déjà de bonnes étagères.

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  11. Le deuxième tome vient de paraître chez Honoré Champion.

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