jeudi 14 août 2014

Un personnage d'anticipation

Le deuxième roman de ce volume consacré au Balzac d'avant Balzac est plus étonnant encore que le premier (L'Héritière de Birague) ; il s'intitule Jean Louis, ou la fille trouvée. Comme il se passe en 1788, c'est-à-dire à une époque presque contemporaine de l'auteur, il permet au futur Balzac de pointer davantage le bout de son nez que dans le premier, qui se déroulait sous la régence de Marie de Médicis. Mais il ne le fait pas uniformément, plutôt par à-coups. C'est-à-dire que les personnages principaux restent encore pris dans les conventions du roman traditionnel de ces années 1820 (quoique avec un humour presque omniprésent, une sorte de distance ironique), mais qu'un ou deux, et spécialement un, sont déjà de la plume du Balzac futur. C'est le cas en particulier de ce personnage de petit clerc (il se nomme Courottin, et il ne l'a pas volé…), intelligent, malin, dénué de scrupules et dévoré d'ambition. Chaque passage le concernant nous projette brusquement dix ans en avant, dans la Comédie humaine ; et, dès qu'on le quitte pour revenir aux “héros”, bons ou mauvais, on repart en arrière. Sans pousser plus loin l'analogie, il fait penser à Panurge dans l'œuvre de Rabelais, beaucoup plus moderne, plus romanesque au sens où nous l'entendons généralement, que les Pantagruel, Gargantua et autres. Ce qui est passionnant à observer, c'est que ce saute-ruisseau de Courottin prend de plus en plus d'importance et de place à mesure qu'avance le roman ; plus on progresse dans le livre, mieux on sent que l'auteur a hâte de revenir à lui et qu'il y prend plus de plaisir qu'à manier ses marionnettes plus conventionnelles. Je parierais volontiers que cette “prise de place” n'a pas été voulue dès le départ, qu'elle ne figurait pas dans le synopsis, mais qu'elle s'est en quelque sorte imposée à Balzac. Nous qui connaissons la suite ne pouvons que le comprendre : comment n'aurait-il pas consacré toute son attention à ce jeune homme parti d'à peu près rien et qui ne songe qu'à s'élever, qui voit la société comme une échelle dont il convient de franchir les barreaux à tout prix, et qui met à cette élévation une énergie presque surhumaine ? Bref, à ce possédé par une idée fixe et lui sacrifiant tout, ce qui est le propre de la plupart des grandes figures balzaciennes.

Codicille de deux heures de l'après-midi : je me suis un peu trop précipité pour écrire ce qu'on vient de lire ; si j'avais attendu d'avoir achevé les trente dernières pages, j'aurais été amené à noter que, la Révolution survenant et, dans une brusque accélération du temps, conduisant tous les personnages jusques après Thermidor, les figures “conventionnelles” (le terme, ici, est assez mal venu…) sont prises dans les convulsions de l'histoire et deviennent à leur tour nettement plus balzaciennes que ce qu'elles étaient au début de l'histoire ; notamment le duc de Parthenay, sorte de “père noble” qui se transforme en personnage tragiquement ballotté par les événements et doit affronter l'écroulement de son monde ainsi que la perte radicale de ses valeurs les mieux établies, sans y comprendre grand-chose ; devenant de la sorte une préfiguration des hommes et des femmes que l'on rencontrera plus tard dans Le Cabinet des antiques.

9 commentaires:

  1. C'est à la lecture de ce genre de billet que je sens poindre la jalousie. Mes pitreries sur la nature du Mahometan paraissent bien fades à côté.

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    1. Vos "pitreries" mahométanes sont hélas d'une actualité autrement plus chaude que mes palinodies balzaciennes…

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    2. Je viens de faire un rajout d'une dizaine de lignes au billet initial.

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  2. Dans un précédent billet vous vous émerveilliez de l'intérêt de Balzac pour l'état des routes.
    Pendant son adolescence est mort Joseph-Louis Lagrange, un des créateurs du système métrique, le premier à avoir démontré le théorème de Wilson, cador en mécanique céleste...etc.
    Léon Foucault invente le gyroscope. Louis Daguerre fait de la photographie.
    Un an avant sa mort, Hippolyte Fizeau mesure la vitesse de la lumière, aidé par Cavaillé-Coll, un facteur d'orgues désabusé par l'essor du piano de formule 1 sur lequel un certain Beethoven tapote quelques tubes de l'époque.
    Par exemple.
    Wikipédé m'apprend que Balzac avait essentiellement un public de gonzesses. Tu m'étonnes.
    Je ne juge pas, je constate simplement qu'il y a des mondes parallèles qui semblent s'ignorer.

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    1. Je ne comprends rigoureusement rien à ce que vous essayez de dire là.

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    2. à Jazzman
      Si Balzac a essentiellement un public de gonzesses c'est parce que les "gonzesses", comme vous dites, font les meilleures lectrices.
      Non mais !

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    3. C'est très souvent vrai, et pas seulement à notre époque.

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    4. à Ana Maria et à qui de droit,
      J'ai écrit "gonzesses" intentionnellement, vous vous en doutez, pour éliminer d'office les réponses du lectorat homochose que je laisse à FDPdelaMode.
      Meilleures étant le superlatif de "bon", j'aimerais en savoir plus sur ces bonnes lectrices, particulièrment la répartition vaginale/clitoridienne/ne se prononce pas.
      J'ai entendu dire que les "bonnes" lectrices...lisent beaucoup (en un mot) mais j'ai peur de confondre avec les "grosses" lectrices (quelle horreur) ?

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  3. J'ouvre au hasard mon Rémi Brague et je tombe sur cette citation de Tocqueville :
    "Quand ils se sont une fois accoutumés à ne plus s'occuper de ce qui doit arriver après leur vie, on les voit retomber aisément dans cette indifférence complète et brutale de l'avenir qui n'est que trop conforme à certains instincts de la l'espèce humaine. Aussitôt qu'ils ont perdu l'usage de placer leurs principales espérances à long terme, ils sont naturellement portés à vouloir réaliser sans retard leurs moindres désirs, et il semble que du moment où ils désespèrent de vivre une éternité, ils sont disposés à agir comme s'ils ne devaient exister qu'un seul jour."

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