dimanche 3 août 2014

L'écrivain, son œuvre et son enfant anormal


Aux faiseurs d'orages

Je n'ai, depuis hier, lu que deux cents pages, sur plus du double, du Jeu du siècle, roman du prix Nobel japonais Kenzaburô Ôé ; je comptais bien entendu le terminer avant de livrer ici, éventuellement, quelques impressions sur ce roman étrange, prenant, souvent déroutant, angoissé, parfois brutal.  Certaine circonstance en a décidé autrement.

Le Jeu du siècle met en scène deux frères, Mitsu, l'aîné, qui est aussi le narrateur du roman, et Taka. Le cadet revient tout juste des États-Unis et persuade son aîné de partir ensemble pour le village retiré où leur famille a vécu durant plusieurs siècles. Mitsu accepte, espérant se décharger loin de la ville des deux fautes dont il se pense coupable : le suicide de son plus proche ami et la naissance de son fils anormal. Je reviendrai plus tard sur le roman lui-même.

Cette seconde épreuve de Mitsu, Ôé l'a vécue lui-même : en 1963, sa femme a mit au monde leur fils Hikari ; son infirmité devait être si lourde de conséquences – et elle le fut –, son cerveau si endommagé, que les médecins conseillèrent aux parents de laisser mourir le nourrisson, ce qu'ils refusèrent de faire. À compter de cette naissance, l'œuvre du futur prix Nobel connut une mutation brusque et profonde, Ôé ayant souvent dit par la suite qu'il avait, du jour au lendemain, cessé d'écrire pour lui-même afin de donner une voix à ce fils qui ne pouvait pas parler. Sur ce sujet, on lira le plus autobiographique de ses romans : Une affaire personnelle.

Sa voix, Hikari Ôé l'a finalement trouvée, en devenant un compositeur fécond et reconnu. Et c'est peut-être lui, au bout de compte, qui a permis à son père, par son existence même, de trouver réellement et profondément la sienne.

(On peut écouter ici un adagio pour flûte et piano d'Hikari Ôé. Et, , un court reportage sur lui.)

30 commentaires:

  1. Quelle histoire bouleversante ! Merci d'en avoir parlé.

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    1. Êtes-vous allé écouter la musique d'Ôé que j'ai mis en lien ?

      (Il y en a d'autres, d'ailleurs.)

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  2. "Certaine circonstance en a décidé autrement". On se demande bien quoi.

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    1. La dédicace peut éventuellement mettre sur la voie…

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  3. La dédicace aurait pu éventuellement mettre sur la voie si elle avait été au singulier: " Au faiseur d'orage"
    cordialement

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  4. Dans le même registre mais pas dans le même style:

    http://veille-education.org/2012/05/10/dis-papa-tu-voudrais-faire-un-marathon-avec-moi-2/

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  5. Ce n'est qu'un exemple de plus de ce que peuvent devenir ces enfants dits "anormaux" lorsque des parents aimants décident qu'ils doivent vivre.
    Cette musique si simple nous parle d'une belle âme.
    Cela aurait dû clouer le bec de certain contempteur. Mais qui saurait faire taire la bêtise ?

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  6. "Supposons que vous connaissiez un couple dont le mari est un homme médiocre, brutal et alcoolique notoire qui est marié à une femme dépressive enceinte, mais déjà mère de 8 enfants, dont trois sourds, deux aveugles, et un mentalement attardé (seulement 3 atteindront l'âge adulte), de plus cette femme a la syphilis ! Lui recommanderiez vous d'avorter ? "

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    1. S'ils s'apprêtent à faire un René-Paul-Henri, oui, à coup sûr, pour ma part, je leur recommande d'avorter de toute urgence.

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    2. sauf que là , c'est Beethoven qui va naître

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    3. Le couple est de quel parti politique ?

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  7. Voilà une démonstration par La Fuly Furieuse que l'avortement a du bon....

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    1. Il est toujours émouvant de lire quelques mots écrits par RPH. Comme des signaux épars et dénués de sens qui nous parviendraient d'une autre galaxie…

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    2. Un des tout premiers RPH enregistrés…

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  8. Il cache son enthousiasme Georges, sur la musique de Hikari Oé.

    Anne Laure

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    1. Je ne veux pas me laisser aller à mon lyrisme légendaire, vous avez raison.

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  9. Je suis ravi de vous émouvoir avec de l'épars et du dénué de sens. Je ne me savais pas aussi galactiquement influent.

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  10. Quand on apprend que le père est prix Nobel et qu'on sait qui pilote le comité Nobel, on se dit qu'on va avoir droit à un concours de tartufferie de niveau international. Et on n'est pas déçu.
    Georges n'a même pas dit le "bête et gnan-gnan" qui s'imposait pourtant.
    Les japonais n'apprennent pas si vite que ça, on pouvait pourtant placer en eux de grands espoirs après la vague de plagiats industriels des années soixante, mais la gamme tempérée, c'est pas vraiment leur truc...
    Lâchez la meute à Boyer...taillaut...taillaut...taillaut

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    1. Laissez-moi deviner, Jazzman, ceux qui "pilotent le comité Nobel", ce sont Les-Juifs, c'est bien ça ?

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    2. Quand on sait – secret soigneusement occulté – que le vrai nom du fondateur était Samuel-Alfred Nöbelstein, n'est-ce pas…

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    3. Comme si le fondateur avait un rapport avec qui contrôle actuellement. Là Monsieur Goux vous me décevez, vous vous mettez à utiliser des procédés rhétoriques douteux...

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    4. Si on résume :
      Qu'une française avorte, c'est bien (loi Veil, zut, Anne-Laure va croire que je fais exprès). Par contre si les tests prénataux supputent un trisomique, surtout ne pas avorter, c'est peut-être un don de Dieu et il écrira de la musique qui aura droit à toute l'attention de Georges.
      Bon, si aucun des parents n'est prix Nobel, il y a un gros risque que Georges vous envoie chier avec votre musique de merde. Autant le savoir.

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  11. Quand on songe au Poids de la grâce (Joseph Roth), cette histoire prend un dimension plus étonnante encore : c'est un peu comme l'écho d'un miracle imaginé dans le monde réel, le clin d'œil d'un ange, qui n'aurait pas voulu laisser passer un roman si beau sans le porter à l'écran du monde. Résonnance étonnante, vraiment.

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  12. ah, ça y est, Georges et Didier Goux croient avoir trouvé un antisémite, ils sont ravis, ils vont le déchiqueter, c'est qu'ils sont des "antiracistes" pire que Yannick Noah, c'est dire.


    Anne-Laure

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  13. Il y a aussi eu le guitariste virtuose malgré quelques doigts en moins, mais bon : c'est comme les poissons volants, c'est pas la majorité !

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  14. Bonjour M. Goux,
    Je me permets de commenter pour la première fois sur votre blog, que je lis depuis un an ou deux, pour rebondir sur le sujet originel de votre billet.
    En effet, j'ignore quel avis est le votre au sujet de ce roman "étrange, prenant, souvent déroutant, angoissé, parfois brutal", mais j'aurais bien aimé l'obtenir !
    Comme un nombre apparemment assez important de vos abonnés, il m'est arrivé de m'intéresser à des livres après avoir lu votre avis sur tel ou tel auteur ; en l'occurrence et par hasard, je vous ai précédé, puisque j'ai lu Le jeu du siècle il y a fort peu de temps.
    Si je souscris à votre premier jugement, je me dois d'ajouter que j'ai eu du mal à m'intéresser à ce roman dont les personnages sont péniblement antipathiques et les comportements souvent abscons ; à cela s'ajoute le goût prononcé de Oé pour le malsain et le macabre. Quant à la fin, assez symbolique, elle m'a laissé sur ma faim.

    En espérant votre réponse,

    k.

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    1. Je songe à y revenir, dès que j'aurai un moment…

      Pour l'instant, disons que j'ai bien aimé ce roman (je n'ai pas trouvé les personnages aussi antipathiques que vous le dites…), mais avec, tout au long, un sentiment d'étrangeté parfois très déroutant.

      D'un autre côté, je ne crois pas que j'en lirai d'autres “du même auteur”…

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    2. En effet, j'ai eu ce sentiment d'étrangeté à de nombreuses reprises ; certaines scènes (par exemple les deux villageois saouls se battant en silence) étant irréelles et donnent parfois l'impression que ce que l'on lit est moins la réalité que ce que perçoit le narrateur dans une sorte de bad trip. Concernant les personnages, peut-être n'en êtes vous pas rendu au moment où le frère du narrateur apparaît pour ce qu'il est : un manipulateur narcissique, et un idéologue comme les années 70 en ont pondu beaucoup par chez nous. Quant au narrateur, son inamovible apathie et son hypersensibilité torturée m'ont donné une féroce envie de le prendre par le col pour le gifler et le forcer à sortir de son apitoiement. Mais je suis peut-être passé à côté du livre.
      Si vous souhaitez lire des auteurs japonais, je vous conseillerais plutôt l'autre prix Nobel, Kawabata (Les belles endormies ou Le lac par exemple), ou Inoué (Le fusil de chasse) ; mais n'ayant qu'une vision nébuleuse de vos goûts, je crains de vous égarer.

      k.

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    3. Je connais Kawabata (et Tanizaki, et Mishima, et… c'est à peu près tout !), mais pas encore Inoué. Heureusement j'ai une (presque) belle-fille qui, non contente d'être japonaise est en plus cultivée : elle devrait pouvoir me guider, le jour où je m'y mettrai sérieusement.

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