samedi 2 août 2014

Que faire quand il n'y a pas de taxi ?


« Il faisait mauvais temps. Ségur et moi nous sortions de chez Mme de Polignac. Point de fiacre, personne pour nous en chercher. – Faisons semblant de nous battre lui dis-je ; une patrouille du guet passera, on nous arrêtera, on fera venir un carrosse pour nous mener chez un commissaire.
« Nous mettons l'épée à la main, nous faisons un cliquetis épouvantable, et puis : « Êtes-vous mort ? – Êtes-vous blessé ? »
« Le guet passe, a peur de nous apparemment, ne nous arrête pas et nous eûmes outre la fatigue de devoir aller chez nous à pied, encore celle de la bataille. »

Ces Mémoires du prince de Ligne sont un enchantement de vagabondage, dans l'espace et le temps ; dans les caprices d'une mémoire qui refuse de se plier à autre chose que son bon plaisir, comme l'auteur le fit lui-même durant la majeure partie de sa longue existence. Né en 1735, orphelin de mère dès l'âge de quatre ans, Charles-Joseph de Ligne fut élevé par son père, dont le terrifiait la sévérité, outrancière même pour l'époque. Il résume ce que furent leurs rapports en une phrase terrible sous son apparente désinvolture : « Mon père ne m'aimait pas. Je ne sais pas pourquoi, car nous ne nous connaissions pas. » Homme de guerre, homme de cours, homme de plaisirs, homme d'amitiés et homme à femmes : il fut tout cela ensemble jusqu'à l'an 1814, qui le vit mourir. 

Ses mémoires lui ressemblent : refusant de se plier à la chronologie, ni même à quelque logique extérieure que ce soit, ils sont un jeu de miroirs infini, où passent les silhouettes de Marie-Antoinette et de la Pompadour, où l'on se transporte de Versailles aux champs de bataille de la Guerre de Sept Ans, de la prise de Belgrade aux fêtes du Sans-Souci, en une sorte de tourbillon musical, où les cotillons parent élégamment la profondeur de la réflexion ; et il n'est pas innocent que, devenu sexagénaire, le prince se soit lié avec Casanova, alors bibliothécaire du comte de Waldstein et de dix ans son aîné : ils sont des doubles l'un de l'autre, et écrivains de race tous les deux. 

Contrairement à celle de Chateaubriand, qui est déjà né dans l'Empire, sa mémoire n'est jamais nostalgique, jamais non plus il ne s'autorise les effets de profondeur et de mise en perspective du passé que pratiquera avec grandeur son cadet de trente ans. Les années enfuies ne lui sont pas ce gouffre qu'elles seront pour le Malouin, mais un chatoiement dont l'éclat est celui d'un présent éternel.

7 commentaires:

  1. Ah ! Enfin un type mort il y a 200 ans. Jaurès était vraiment un petit joueur.

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  2. Tiens, oui, je n'avais même pas noté que cela nous faisait un joli bicentenaire !

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  3. A quand remonte ce tabou, si bien ancré chez nous, qui veut que les parents aiment leurs enfants ?
    Ne faudrait-il pas promptement l'abattre, pour éviter de traumatiser ces pauvres gens qui, pour des raisons toutes meilleures les unes que les autres, n'aiment décidément pas leurs enfants ?

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  4. "A quand remonte ce tabou, si bien ancré chez nous, qui veut que les parents aiment leurs enfants ?" Et cet autre tabou que les enfants soient obligés d'aimer leurs parents? Ne pas aimer ses propres parents, le sentiment interdit...

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  5. Vagabondage enchanteur ! Vous illustrez de belle façon ce chatoiement dont l'éclat est celui d'un présent éternel.

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  6. Belle voiture! Une élégance qui devrait faire envie à Jacques Etienne.

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  7. Arrêtez de nos parler de livres alléchants ! Je n'arrive pas à suivre !

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