jeudi 11 mars 2021

Jusqu'où peut nous mener Ésope


Lisant ce matin quelques fables d'Ésope – que les Belles Lettres ont réunies dans leur édition du centenaire –, j'en arrive à celle du Pêcheur et le Picarel. On connaît l'histoire : un homme prend dans son filet un petit poisson, lequel le supplie de le remettre à l'eau, en arguant du fait qu'il aura bien plus de profit à le reprendre plus tard, lorsqu'il aura eu le temps de grossir. Mais le pêcheur refuse de lâcher la proie pour l'ombre. Bien. Voici la morale qui est donnée (c'est moi qui souligne) : « Cette fable montre que ce serait folie de lâcher, sans espoir d'un profit plus grand, le profit qu'on a dans la main, sous prétexte qu'il est petit. » Ça ne va pas : il est bien évident que, privé de tout espoir, personne ne songerait à abandonner son profit actuel, si minime fût-il. Il me semble qu'il faudrait lire : dans l'espoir, à la place de “sans”.

À part ça, et si l'on en croit Dame Wiki, le picarel, encore appelé mendole ou jarret, serait un poisson de la famille des sparidés – ce qui ne m'étonne pas de lui –, très commune en Méditerranée. Une recherche un peu plus poussée, et à orientation gastronomique, m'apprend que le picarel est excellent frit, en remplacement des crevettes, ou encore cuisiné au piment, mais aussi préparé au sel et mariné dans un mélange d'huile et de vinaigre. Ce qui nous fait une belle jambe, à nous autres Normands.

Enfin, pour être tout à fait complet sur la question, signalons qu'il existe, à Marcilhac-sur-Célé, un “Mas de Picarel” qui propose des chambres d'hôtes. 

Marcilhac-sur-Célé – que l'on est prié de prononcer Marcillac, comme Raymond – est un village du Lot, dépendant de l'arrondissement de Figeac et s'enorgueillissant de 203 habitants – hors période estivale supposé-je. Il en est fait mention pour la première fois au VIIe de notre ère, dans le testament de saint Didier, ce qui bien entendu me touche au plus sensible de mon for. Il est situé sur la via Podiensis, laquelle vous mènera tout droit à Compostelle si vos mollets y consentent.

Quant au Mas de Picarel lui-même, sachez qu'il vous offrira “un oasis de paix et de tranquillité”, ce qui est toujours bon à savourer, même pour les pointilleux qui auraient préféré passer la nuit dans une oasis. Ceux-là se consoleront de leur déconvenue grammaticale en songeant que le GR 651 passe juste devant le mas, et qu'il est même accessible directement depuis le jardin, ce qui est hautement appréciable.

On peut aussi dîner, au Mas de Picarel, mais il n'est pas garanti que l'on vous y serve le poisson totémique du lieu.

35 commentaires:

  1. dans l'espoir, à la place de “sans”

    Alors là je trouve que vous pinaillez un peu : je la trouve parfaitement correcte et compréhensible cette formulation avec la préposition "sans".

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    1. Mais non ! Le petit poisson essaie d'inciter le pêcheur à le remettre à l'eau DANS l'espoir d'un profit ultérieur plus grand. La phrase avec "sans" est totalement illogique.

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    2. Il me semble que selon le locuteur, le poisson ou le pêcheur, le choix de la proposition (DANS ou SANS) est différent. Effectivement, selon la fable, "Le petit poisson essaie d'inciter le pêcheur à le remettre à l'eau DANS l'espoir d'un profit ultérieur". Mais la probabilité pour le pêcheur de rattraper un jour ce même poisson est quasi nulle d'où "Ce serait folie {pour le pêcheur} de lâcher, SANS espoir d'un profit plus grand, le profit qu'on a dans la main.

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    3. Eh bien, je me demande si vous ne venez pas, avec cette explication judicieuse, de réconcilier tout le monde !

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  2. Voilà ! Vous êtes puni par là où vous avez péché.

    Il fallait consommer français : « Le petit poisson et le pêcheur » auteur la Fontaine, la morale est la suivante : »Un Tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l'auras, L'un est sûr, l'autre ne l'est pas. »

    Les fables de la Fontaine étant inspirées de celles d’Esope, il n’y aura pas l’approximation de la traduction.

    De rien, c’était un plaisir 😉

    (merci pour l’adresse, qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un myope)

    Hélène

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    1. La Fontaine, cela fait soixante ans que je le fréquente : il était temps de changer un peu, non ?

      Pour l'adresse, je ne la garantis nullement : ne venez pas vous plaindre en cas de déception, hein !

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  3. Vous avez eu raison de ne pas noter que le site de Mme Picarel est totalement sans intérêt vu que cela n'a aucun intérêt.

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  4. ..."qui auraient préférer" = préférÉ, non ? Ou bien je m'y perds à mon tour ?

    "Dans" au lieu de "sans" je suis d'accord avec vous, cela me paraît plus logique.

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    1. Je vais corriger de ce pas… et le rouge au front !

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  5. Il est évident qu'il faut dans et non sans. C'est juste un problème de saisie du texte, le d étant à côté du s, il est facile de taper à côté. L'erreur a échappé à la relecture.
    Pour que la morale soit logique avec sans, il faudrait : sans la certitude d'un profit plus grand.

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  6. A 12 km à vol d'oiseau du "Saut de la Mounine" ... Mais c'est une autre histoire ...

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    1. Il est sûr que, de fil en aiguille, j'aurais pu faire beaucoup plus long…

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  7. La traduction que vous avez lue est probablement celle de M. Emile Chambry (1889 - 1951) si l'on en croit Dame Ternette qui sait tout. Ce qu'il faudrait en fait, c'est de pouvoir lire aisement Ὁ μῦθος δηλοῖ ὅτι ἀλόγιστος ἂν εἴη ὁ δι’ ἐλπίδα μείζονος τὰ ἐν χερσὶν ἀφεὶς σμικρὰ ὄντα. comme disait Esope. Effectivement ἐλπίδα est un adjectif qui veut dire "qui donne espoir" et non pas "sans espoir". Il se peut donc que votre pertinent billet reveille M. Chambry dans sa tombe. Souhaitons que ses mannes viennent nous expliquer un peu mieux sa traduction ou qu'un helleniste patenté nous vienne en aide.

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    1. Heureusement qu'il y a au moins une personne cultivée pour fréquenter ce blog !

      Quant à moi, si déjà j'avais réussi à faire soulever une paupière à M. Chambry, je m'estimerais pleinement satisfait.

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  8. Puis-je disconvenir ?

    Je déplace seulement le groupe de mot contesté ce qui donne : «  Cette fable montre que, sans espoir d'un profit plus grand, ce serait folie de lâcher le profit qu'on a dans la main, sous prétexte qu'il est petit. »

    Et le sens me semble parfaitement correct .

    J .LAMBERT

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    1. Il est correct… mais exactement contraire à ce qui ressort du texte lui-même, puisque, justement, tout l'effort du petit poisson consiste à inoculer un espoir dans l'esprit du pêcheur.

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    2. Un dernier essai…

      Je comprends « sans espoir d’un profit... » comme « s’il n’y avait pas l’espoir d’un profit... »

      Un dernier exemple :

      Sans espoir de guérir, je cesse tout traitement : c’est votre lecture.

      Sans espoir de guérir, je cesserai tout traitement : c’est la mienne.

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    3. Je comprends ce que vous dites. Mais ne suis pas vraiment convaincu pour autant.

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  9. Esope c'est beaucoup plus plat que La Fontaine. C'est tellement facile qu'on peut le traduire en fin de 1ère année ! on dirait qu'il a écrit ses fables en pensant aux collégiens du futur !

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    1. Il en aurait bien été capable !

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    2. Ne serait-ce que par votre prénom, Athéna, je suis sur que vous êtes l'helleniste qu'il nous faut pour nous dire qui de M. Chambry, un de vos illustres prédécesseurs ou de M. Goux, dont le sens logique est particulièrement aiguisé, est le plus proche du texte et de la pensée d'Esope.

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    3. La tension est à son acmé…

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    4. Je n'ai point cette prétention... Je suis ingénieur et non helléniste. Mais le billet de Didier m'avait rappelé de bons souvenirs. ἐλπίδα est l'accusatif d'ἐλπίς ; ce ne serait pas une bête coquille d'imprimerie ?

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  10. Une seule critique : il me semble que vous auriez gagné à nous donner des informations sur le GR 651 qui relie Figeac (ville natale du grand Champolion et de l'injustement oublié Guillaume-Joseph Boutaric (1756-?), député du tiers état aux états généraux de 1789) à Cahors, ville dont il y aurait tant à dire en passant par Saint-Cirq-Lapopie au destinées de laquelle préside le sénateur Miquel dont le nom seul me dispense d'en dire plus long.

    Mais bon, un article de blog a ceci de commun avec une grève qu'il faut savoir le terminer. Je vous absous donc. Allez et ne pèchez plus, ce qui à l'accent près nous ramène au thème de départ.

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    1. Je me suis aperçu, chemin faisant (c'est bien le cas de le dire), que j'aurais pu prolonger presque indéfiniment ce billet. en parlant un peu du cours du Célé, de Saint-Jacques-de-Compostelle, de la vie de saint Didier, etc.

      En suivant une à une toutes les ramifications qui se seraient présentées (les "mille chemins ouverts"), j'y serais sans doute encore.

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    2. Sinon, je crois qu'on doit plutôt écrire : "ne péchez plus", avec un accent aigu…

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    3. Pourquoi pas ne pas associer la force de vos blogs respectifs pour nous faire mieux connaitre cette région pas assez connue entre Aubrac et Quercy. Si de plus M. Jegou pouvait faire une pause dans ses billets progressistes et nous parler des vins locaux que nous pourrions boire si d'aventure nous nous attablions au Mas de Picarel, ce serait parfait.
      Enfin, vous faites ce que vous voulez ...

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    4. C'est que je ne la connais pas très bien, moi, cette région !

      Quant à Jegou… qu'est-ce que vous voulez qu'un fucking Breton connaisse au vin ?

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  11. Cher Monsieur Goux, reconnaissez que vous me tendez une perche avec votre vie de saint Didier

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