mardi 2 mars 2021

Religio aut Superstitio


 Parce qu'il me clignait de l'œil sur la coffee table du salon – Catherine venait tout juste d'en tourner la dernière page –, j'ai repris et achève de relire Le Royaume d'Emmanuel Carrère. Construit autour de deux piliers, saint Paul et saint Luc, c'est le plus ample des livres de son auteur : plus de six cents pages. Ample, il l'est aussi par l'histoire qu'il embrasse, le monde qu'il ouvre au lecteur, ce chaudron biblico-romain par lequel il est difficile de n'être pas fasciné. 

Bien entendu, ce livre ne serait pas un livre d'Emmanuel Carrère si l'on n'y rencontrait pas d'abord… Emmanuel Carrère. Qui possède ce don rare de se mêler inextricablement à ce qu'il a décidé de raconter, mais non pas en ramenant les choses à lui comme le ferait un plus médiocre : en nous donnant l'impression vivace que ces choses émanent de lui. 

Enfin, c'est une alchimie difficile à expliquer, et je m'aperçois que je m'en tire fort mal : autant s'arrêter là. De toute façon, mon but initial n'était pas de discourir des mérites et de l'originalité de Carrère, qui sont grands, mais de recopier simplement le paragraphe sur lequel je venais de tomber, au haut de la page 475 (éditions P.O.L). Le voici donc :

« Les Romains, je l'ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d'affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIe siècle. La démocratie laïque est notre religio. Nous ne lui demandons pas d'être exaltante ni de combler nos aspirations les plus intimes, seulement de fournir un cadre où puisse se déployer la liberté de chacun. Instruits par l'expérience, nous redoutons par-dessus tout ceux qui prétendent connaître la formule du bonheur, ou de la justice, ou de l'accomplissement de l'homme, et la lui imposer. La superstitio qui veut notre mort, ç'a été le communisme, aujourd'hui c'est l'islamisme. »

8 commentaires:

  1. Mais c'est du Juan !

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  2. C'est marrant. C'est le seul que j'ai pas fini. Faut que je m'y remette. Peut être parce que cela cause des croyances des Romains. Alors qu'il paraît que je descend de ces barbares de la perfide Albion qui font bouillir la yande.
    Voilà. Voilà.

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  3. Les superstitions des autres ont tué notre religion.
    Nous reste un "vivre-ensemble" indéfini.

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  4. Je me demandais : quand les Romains crucifiaient les Chrétiens à qui mieux mieux, c'était par superstition ou pour obéir à leur religion ?

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  5. Bonjour,
    j'ai oublié à quel moment, mais il y a un passage dans Limonov dans lequel il fait clairement allusion à l'écriture de son prochaine roman, qui est donc le Royaume et sur lequel il travaillait déjà avant Limonov. Je n'ai pas lu le Royaume, je me suis un peu ennuyé à Lire Jesus de Petitfils, très répétitif et peur de tomber un peu dans le même avec une description par le menu de toutes les sectes du coin de l'époque...puis suis occupé à survoler une histoire des Juifs, tout cela se confond trop pour le moment...

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  6. La conclusion me semble assez hâtive. Le communisme, l'islamisme ?
    D'abord, il manque d'autres idéologies mortifères, ensuite il y a une sorte de saut de la pensée qui évite le terme de dictature qui serait seul justifié.

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  7. Oh j'avoue que j'aimerais bien que vous nous en disiez plus sur les mérites et l'originalité d'Emmanuel Carrère, mais ce n'est sans doute pas dans cet exercice là que vous excellez...

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    1. On se demande d'ailleurs dans quoi je pourrais bien "exceller" !

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La boutique est rouverte… mais les anonymes continueront d'en être impitoyablement expulsés, sans sommation ni motif.