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mardi 24 septembre 2013

Les mots glissent, les mots dérapent…

Ce sont deux choses bien différentes, mais on aura du mal à le faire admettre aux charretiers de la langue : il n'y a rien de commun entre le massacre auquel se livrent ceux qui lui sont sourds, radicalement étrangers, et les scintillements, les glissements, les dérapages que s'offrent les mots au cours de leur vie, qu'elle soit longue ou moins. On me dira que ce sont les surdités des premiers qui créent les conditions pour qu'adviennent les autres. Je répondrai… eh bien, je ne répondrai rien : on n'est pas toujours obligé, tout de même, de se soumettre aux sommations du troupeau.

Les mots, donc. Ils se livrent parfois à des contorsions, des triples saltos qui me laissent sans voix, en jouant comme ils font les Fregoli du sens. On comprend encore assez bien qu'en changeant de genre, l'argotique clope ait cessé de désigner un mégot (Jean Genet : Un clope mouillé suffit à nous désoler tous) pour devenir la cigarette tout entière et flambant neuve ; ou que les thunes, qui étaient des pièces de menue monnaie, se mettent à représenter le dieu argent en se singularisant : après tout, en cette cour des miracles syntactique, l'Académie n'était pas là pour veiller, gendarmer, observer, prescrire, tout était donc possible.

Mais par quel prodige certainement, qui a bien dû signifier “avec certitude” à son origine, en est-il arrivé à vouloir dire quelque chose comme “probablement” ? C'est d'autant plus troublant que sans doute a subi la même métamorphose : quelle aberration a fait que, désormais, lorsque nous disons que quelque chose a sans doute eu lieu, nous introduisons ce doute que l'expression devrait exclure ? Est-ce que, dans un avenir proche ou moins, quand nous dirons que telle personne est probablement morte, tout le monde comprendra qu'elle est dûment passée de vie à trépas, sans que soit soufferte la moindre contestation ? Il y a des jours où l'on aimerait bien, fût-ce cinq minutes, être linguiste, historien du langage, que sais-je, et savoir à quel moment ces retournements se sont opérés ; ne serait-ce que pour imaginer, avec une certaine jubilance, la confusion en résultant, les sourires ravis des progressistes caquetant que la langue doit évoluer et les grincements de molaires des réactionnaires clamant que la civilisation est en train de s'écrouler sous leurs yeux désolés.

Moyennant quoi, les anciens sens subsistent pourtant, ce n'est qu'affaire de contexte et d'auteur. Par exemple, si je dis que je vais sans doute me resservir un verre pour me récompenser de ce billet, chacun comprend que la chose est pour ainsi dire faite, et que le doute n'a en effet aucune place en cette occurrence. Le réactionnaire amoureux du beau langage, surtout lorsqu'il boit, reste capable de maintenir le passé en vie : rien que pour cela il est nécessaire de le choyer et de lui rendre grâce.

samedi 24 novembre 2012

Les pierres d'achoppement orthographiques

Je veux parler de ces mots que l'on ne sait jamais écrire ; ou plutôt dont on n'est jamais tout à fait sûr de l'orthographe, sur lesquels le cerveau bute chaque fois qu'il les rencontre, même après cinquante vérifications dans les livres idoines. Mon principal caillou, en ce domaine, sont les mots à accent circonflexe. Pas tous, fort heureusement : les deux tiers voire les trois quarts d'entre eux ne me posent aucun problème, n'engendrent aucune hésitation lorsqu'ils se présentent dans la phrase en cours d'élaboration. Restent les autres. Ceux-là, à la seconde où ils arrivent, l'esprit s'arrête et, debout sur les freins, se demande : « N'lui faudrait-y pas un petit chapeau à cette saloperie d'a ? À ce fucking e ? » Le simple fait de s'être posé la question entraîne immédiatement la mort de toute certitude : rien à faire, il faut recourir au dictionnaire – le plus agaçant étant que, neuf fois sur dix, c'est pour constater que votre premier mouvement aurait été le bon. Il faut dire qu'il ne fait guère d'effort pour se faire aimer, cet accent : pourquoi est-on infâme lorsque l'on commet une infamie ? Ou extrême si on se porte aux extrémités ?

Deuxième exemple (tout personnel bien entendu) de ces pierres d'achoppement : les mots se terminant en “ote”. Ou en “otte”. Je pense que je ne saurai jamais écrire sans hésiter carotte, menotte ni bigote. C'est vraiment une paralysie idiote.

Il arrive pourtant que l'on puisse, à la longue, avec beaucoup de persévérance, désempierrer un peu le chemin. Ainsi, pendant de longues années, au moins jusqu'à trente ans, voire plus, je n'ai jamais su avec certitude comment s'écrivaient d'abord et davantage. Je pouvais vous donner du dabord et du d'avantage sans bouger un sourcil. Eh bien, cela m'a tout à fait passé, sans que je sache pourquoi, ni même exactement quand. De même, il m'a fallu plusieurs décennies pour devenir capable d'écrire sans m'interrompre, sans le plus petit ralentissement, des mots comme Méditerranée, Apollinaire ou ressusciter – et la liste n'est pas close.

Quel pouvoir ont-ils, ces vocables d'anodine apparence, pour refuser ainsi de venir prendre leur place, à côté de leurs frères, dans les casses du cerveau de l'homme ?

dimanche 18 octobre 2009

Emmène-moi au bout du monde

L'idéal serait sans doute de partir pour nulle part, embarquer les chiens, monter sur un bateau ventru – fuir l'avion, fuir ! – pour s'évanouir dans un ailleurs imprécis et à peine noté sur les cartes. Oublier l'ensemble du monde tel qu'il fut, est et sera ; lui tourner le dos, mais sans même un mouvement d'humeur, comme on dévie légèrement son pas devant une merde fraîche – avec une indifférence teintée de soulagement et même de joie. On débarquerait au couchant sans doute, et la première nuit on attendrait sans impatience la survenue des brumes matinales, qui ne manqueraient pas au rendez-vous.
La maison serait petite et ancienne, inoccupée de mémoire d'homme (mais très bien chauffée : elle connaîtrait nos âges et les froids dont nous arrivons tout juste), et tous ses anciens habitants seraient morts depuis longtemps, leurs tombes même deviendraient difficiles à identifier. Les fenêtres en seraient étroites, mais commanderaient un paysage résolument immobile sous les assauts des vents. Ceux-ci viendraient de la mer, faute d'un autre choix. Il n'y aurait plus ni surprise, ni déconvenue, ni grandes sautes d'allégresse. Non plus de rencontres fortuites – peut-être même, avec un peu d'entraînement et de sagesse, plus de rencontre du tout.

Les chiens eux-mêmes se lieraient familièrement aux brouillards, et, petit à petit, ils perdraient l'habitude de marcher jusqu'à la mer.

mercredi 9 septembre 2009

Entre ici, Robertson Davies, avec ton terrible cortège !

Ce matin, Mme Amazonpointeffère dans sa grande bonté m'a fait parvenir un colis. Je n'ai pas fait semblant d'être surpris, ayant été avisé quarante-huit heures plus tôt de son imminence, et d'autant moins que j'étais l'auteur de la commande – enfin, plus ou moins...

J'ouvre donc le machin – en maudissant Ciel et Terre parce que je n'y arrive pas du premier coup – et découvre à l'intérieur du sarcophage cartonné quatre livres, dont trois qui se trouvaient “dans le panier” dès avant notre départ en vacances.

Le plus récemment inscrit sur la liste, celui qui a justifié in fine le “clic”, c'est la courte étude que Taguieff a consacrée à Julien Freund – je pense avoir l'occasion d'en reparler ici. Restaient les trois autres, fruits d'un désir beaucoup plus lointain. Le premier, c'est bon, je me souviens que c'est une commande de l'Irremplaçable : Histoire des femmes en Occident, II - Le Moyen Âge, par Georges Duby et Michelle Perrot. Fort well, Angelina.

Le second, Crash de J.G. Ballard. OK, je me rappelle vaguement m'être dit voilà quelques semaines que, n'ayant jamais lu cet AméricainAnglais-là, il serait temps d'y goûter. D'où la commande : tout reste à peu près clair. Et puis, il y a le dernier.

Les Anges rebelles, de Robertson Davies. Mais qui es-tu, et d'où sors-tu, et que fais-tu sous mon toit, Robertson Davies ? Toi dont je ne me souviens même pas d'avoir jamais entendu évoquer le nom ? Qui a subrepticement glissé tes Anges rebelles dans mon petit panier ? Trou noir, break neuronal, dévissage mémoriel.

Je consulte la quatrième de couverture, dans l'espoir d'y trouver une amorce de piste : on m'y annonce une histoire de collège néo-gothique et de découverte d'un manuscrit inédit de Rabelais, plus un assassinat bizarre – bref, tout ce que d'ordinaire je fuis.

Donc, de deux choses l'une. Soit j'ai commandé ce livre pour le compte de quelqu'un d'autre (cela m'est arrivé quelquefois), mais alors je ne sais absolument plus le compte de qui ; soit je l'ai acheté pour moi et j'ai totalement oublié pourquoi.

Par simple mesure de prudence, je pense qu'avant de l'ouvrir je vais faire bénir le grimoire par le curé le plus proche. Je lui demanderai peut-être aussi d'exorciser la maison, pendant qu'il sera là. Pour dire de ne pas l'avoir dérangé pour rien.

samedi 11 juillet 2009

Un samedi blanc et gris : j'annonce la couleur

Le samedi est très souvent un jour “blanc”, dans ma semaine ; celui où rien ne se passe, où je me remets gentiment des trois jours d'agitation (modérée, très modérée...) passés à Levallois-Plage, du trop-plein d'humains cotoyés, d'un excès de paroles dites et entendues.

Aujourd'hui, en plus d'être blanc, il est gris : c'est le retour du célèbre “été normand”, celui qui vous incite à mettre un petit coup de chauffage dans la salle de bain avant de passer sous la douche.

La douche, à midi moins dix, vous vous dites qu'il serait peut-être temps d'y aller, d'ailleurs, plutôt que de déambuler sans goût ni ressort d'un blog à l'autre, comme vous le faites depuis près de deux heures, après avoir mollement tourné les pages du Vieil-Observateur (comme Jean-Marie Domenach appelait ce cacochyme hebdomadaire). C'est exactement ceci, un samedi “blanc” : un jour durant lequel évoquer les choses que l'on devrait se mettre à faire suffit amplement à remplir les heures. Ça se remplit d'un rien, une heure, quand on y pense. La bonne sagesse est de ne point trop s'affoler de leur succession prévisible : vous en remplissez tranquillement une ; et, quand elle est à ras bord, vous passez à la suivante sans vous prendre le chou.

Normalement, on devrait arriver à ce soir sans trop d'encombre.

dimanche 28 juin 2009

Département des livres évanouis

Longtemps je me suis demandé si j'étais le seul à être victime de ce genre de phénomène, à souffrir de ce que nous appellerons faute de mieux le syndrome du livre évanoui. Cette maladie ne concerne pas les ouvrages dont ne subsiste dans la mémoire aucune trace, ni même l'assurance de les avoir réellement lus. Ceux-là ne sont pas des livres évanouis mais, pour peu qu'on les ai lus en effet, des œuvres redevenues vierges, des livres repucelés, si l'on veut bien me passer le mot.

Non, je veux parler plutôt de ces romans – car bizarrement, au moins chez moi, le phénomène concerne exclusivement les romans – que l'on est certain d'avoir lus, mais dont le seul souvenir que l'on en conserve est de les avoir aimés, au moment de la lecture et sans doute encore un peu durant les semaines ou les mois suivants. Généralement, on avait même oublié leur existence, ou en tout cas le fait qu'ils aient, un moment, croisé la nôtre ; et une conversation de hasard ou la lecture d'un autre livre les évoquant sont nécessaires pour qu'ils remontent des profondeurs.

Mais ils remontent vides. Plus aucune trace de l'intrigue, du style, des personnages n'est discernable par l'esprit. Ne demeure que cette simple et nue certitude d'avoir aimé ce livre ou tel autre – amour sans véritable objet, souvenir flottant, œuvre dépouillée de son texte. Plus troublant, il peut arriver en revanche que l'on se rappelle très bien l'époque et le lieu de la lecture, le temps qu'il faisait, le genre de siège où l'on était installé – et même qui fit visite ce jour-là, nous contraignant à surseoir au beau milieu d'un chapitre. Mais de quoi ce chapitre était l'enjeu, impossible de le dire.

La lecture alors, la compulsion littéraire apparaissent frappées de nullité, dérisoires, pure perte de temps – distraction ; et ne débouchant finalement que sur l'à-quoi-bon ? puisque presque totalement annulées par le temps.

Généralement, passé le premier moment d'hébétude, on se rassure, se consolide, en posant avec fermeté qu'il reste tout de même sinon le plaisir de la lecture, du moins le souvenir de ce plaisir ; et que peut-être, si l'on se donnait le mal de creuser un peu plus profond, on découvrirait d'autres traces, quelques signes, une amorce de piste.

mercredi 4 mars 2009

Écrivain ou prolétaire ? Ou les deux ?

Une interview "croisée" de Claude Durand, patron des éditions Fayard, et de Renaud Camus, l'un de ses auteurs. C'est dans Le Magazine littéraire.

(Merci à Scheiro de me l'avoir obligeamment signalée.)

Dobermathusalem

La guerre de Troie aura donc duré dix ans. Au bas mot, car, à l'époque, les éphémérides étant en pierre de taille, il était facile d'oublier de tourner la page, certains matins d'après-boire ou d'avant-carnage.

À la suite de quoi, Ulysse – ou Odysseus, pour Nefisa, la belle Héllène (adoptive) – mit encore une décennie pour parcourir un petit tiers de la Méditerranée. Il faut dire qu'il ne s'est pas ennuyé en chemin.

Finalement, au bout de vingt ans, il toucha au port d'Ithaque, et, nous affirme-t-on, Son vieux chien de lui se souvint. Au bout de vingt ans. Cherchez l'erreur...

mercredi 25 février 2009

Les allées de Combray

L'écoute récente de Swann lu par André Dussolier, que j'ai évoquée rapidement ici, m'a donné envie de rester avec Proust. Mais sans toutefois me replonger dans La Recherche, trouvant que cela ferait en quelque sorte double emploi avec la lecture du comédien, qui se poursuit à son rythme. J'ai donc choisi de tourner autour, de l'apercevoir de loin, tel le clocher de Martainville lorsqu'on choisi d'aller se promener du côté de Méséglise. Je flâne dans les allées de Combray, mais en évitant la petite maison, si ordinaire, de la tante Léonie, qui doit m'épier de sa fenêtre.

J'ai commencé par relire la biographie de Jean-Yves Tadié (Gallimard), qui est de loin la meilleure des trois que je connais – et aussi la plus récente. Celle de Painter, qui a l'immense mérite d'être la première, est entachée de basse psychanalyse, et celle de Diesbach m'a paru, lors de ma seule lecture, sans grand intérêt.

J'ai enchaîné avec le Sur Proust de Jean-François Revel (Grasset). Si certains d'entre vous, comme il m'arrive parfois, se sentent menacés de proustolâtrie, ce petit livre est pour eux : bien qu'admirateur de l'écrivain, Revel n'hésite pas à pointer ses faiblesses (en disant pourquoi, à son avis, ce sont des faiblesses) autant que ses grandeurs, quitte à prendre à rebrousse-poil une critique un peu trop déférente – ou impressionnable. Bref, il aère salutairement la chambre de tante Léonie. Il casse aussi quelques bibelots, ce butor, lorsqu'il place Zola au-dessus de Balzac, mais il est dans son droit : après tout, c'est son livre. Une petite citation, pour se mettre en bouche :

« On pardonne plus facilement à un auteur de ne pas répondre aux questions qu'on se pose que d'en soulever d'importantes qui ne nous concernent pas, et qui pourtant devraient intéresser tout homme : il apporte la preuve de notre pauvreté. »

Reprenons. En fin de journée, je suis revenu à Tadié et j'ai repris son Proust et le roman, qui est sa thèse de doctorat, plus ou moins remaniée je présume (mais je n'en sais rien) et publiée par Gallimard en 1971. Lecture plus aride que les deux précédentes, on s'en doute. Je me suis gardé le plus savoureux (parce qu'on ne va tout de même pas passer l'année sur Marcel), avec le Monsieur Proust de Céleste Albaret (Belfond, je crois : j'ai la flemme de me lever pour vérifier), laquelle fut, comme nul n'ignore, la gourvernante de l'écrivain, de 1913 à 1922, date de sa mort (celle de Proust). Oscar Wilde, à qui on demandait quel fut le plus triste événement de sa vie, répondit : « La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères des courtisanes. » Moi, c'est le récit des dernières heures de Proust par Céleste que je n'ai jamais pu relire sans me mettre à brailler comme un veau.

En revanche, après avoir enterré l'autre petit con pommadé et suffisant de Rubempré, j'ai tapé le pastis comme si de rien n'était. Comme quoi, hein...

vendredi 20 février 2009

Espoir

Il y a une dizaine de minutes, sous les arcades de l'avenue de l'Europe, une jeune fille noire, attablée en terrasse, et plongée dans un volume de Voltaire.

lundi 16 février 2009

Vers le crépuscule

On s'assoupit Gustave Flaubert, on se réveille Frédéric Moreau.

lundi 9 février 2009

Vaudeville en un acte, grivois mais rigoureusement authentique

À qui de droit...


La scène se passe dans une salle à manger très ordinaire, à l'extrémité d'un village dénué d'intérêt, niché au creux d'une campagne chlorotique. Deux petits-bourgeois sans grand relief sont à table, dînant tristement à l'heure où d'autres commencent à peine à boire. Leur menu est à leur image : potage de poulet aux vermicelles et poireau en vinaigrette. Il n'y a pas de musique, les chiens somnolent, même le vent, dehors, semble subir une nette diminution de son moral ; et l'on n'entend rien d'autre que les slurp mornes produits par nos deux bipèdes – que nous appellerons Catherine et Didier, afin de bien souligner leur insignifiance satisfaite. La scène se passe en Haute-Normandie, c'est-à-dire nulle part.


DIDIER

Je crois bien que je vais reprendre une petite louche de soupe, moi... (Il se tourne vers son épouse :) Tu en veux ?

CATHERINE

Non, j'ai peur de ne plus avoir faim, après. Et je tiens à manger mon poireau.

DIDIER

Comme Mlle Ciguë !

CATHERINE (s'étouffant à moitié avec son vermicelle)

J' y ai pensé en même temps, mais j'avais la bouche pleine !

DIDIER

Comme Mlle Ciguë...


Rideau.

vendredi 6 février 2009

Le Signe

À G.F.

Lorsque Jules-Antoine parvint à s'extraire du cratère dilaté que formait le sexe déployé de sa mère, Ronald ne vit que la stupéfiante coiffe de cheveux noirs qui ornait la tête de son fils. Il en conçut une fierté hors de proportions, qui l'étonna lui-même au point de cesser de filmer l'accouchement de Sandra, dont le visage blême et transparent lui parut à ce même instant fort laid. Mais, tout de suite il revint à ce casque pileux qui jonchait le crâne du nouveau-né, cependant que, le cordon coupé, la sage-femme s'ingéniait à tirer des pleurs et des cris de l'enfant, sans doute pour bien le persuader tout de suite de ce qu'allait être sa condition humaine. Ayant obtenu un plein succès, elle posa précisément Jules-Antoine sur ventre de sa mère, laquelle s'arracha avec quelque peine le sourire attendri que l'on voit aux jeunes accouchées, à la télévision. Ronald posa une demi-fesse sur le matelas dur et eut un court mouvement du menton en direction du bébé, autour de qui les bras de sa mère venaient de se refermer doucement :
- Tu as vu, ma Sandrette ? Ses cheveux... C'est bon signe, non ?
Ronald fut très surpris de voir le visage fatigué de sa femme se tendre, puis se ramasser autour de la bouche en une ébauche de rictus douloureux. Elle ne semblait pas analyser comme lui la pilosité précoce de leur héritier.
- Moi, ça m'inquiéterait plutôt... finit-elle par soupirer, en combattant l'envie qu'elle avait de détourner les yeux de cette chevelure incongrue. Ce ne serait pas un genre de dérèglement hormonal, quelque chose comme ça ?
Le médecin, consulté par Ronald, se montra très apaisant à ce sujet. Il ne pensait pas non plus que la chevelure du petit Jules-Antoine lui promettait un avenir particulièrement brillant, ce qui froissa un peu son père ; mais il n'en laissa rien paraître.
Dans les mois suivants, Sandra et Ronald Carentêt n'eurent qu'à se féliciter de leur engendrement. Jules-Antoine était un bébé facile à vivre, mangeant sans ergoter dès qu'un sein passait à portée de sa bouche, dormant aux heures prescrites ; et il souriait bien volontiers dès que les visages de son père ou de sa mère s'inscrivaient dans son champ visuel pour y emplir l'univers. Il était si sage, si complaisant, que Sandra se demandait parfois s'il était réellement vivant.
La seule pierre d'achoppement, dans cette félicité triangulaire, était constituée par la chevelure noire de l'enfant qui, épaississant au fil des semaines, avait fini par lui constituer une sorte de casque "à la Jeanne-d'Arc", ainsi que ne manquait jamais de la faire remarquer Sandra, laquelle avait fini par s'y habituer et même par aimer la particularité capillaire de son Jules-Antoine. Pour lui-même, et par une sorte de chemin inverse à celui parcouru par son épouse, Ronald trouvait que ce casque de cheveux faisait plutôt ressembler Jules-Antoine à une sorte de Mireille Mathieu restée coincée dans l'enfance, mais il trouvait préférable de ne pas broder sur le motif.
Durant toute sa petite enfance, Jules-Antoine ne provoqua que fort peu de dissensions entre ses parents, au point qu'il eût été un peu ridicule d'employer le mot "conflit". Pour donner une idée plus précise de cette harmonie, il suffira d'indiquer que la dispute la plus mémorable – dont Sandra et Ronald reparlaient encore plusieurs années après, avec un petit sourire où la gêne se mêlait à l'auto-indulgence – eut pour point de départ le choix de la poussette. Sandra en tenait pour un véhicule tourné vers l'avant – "Je veux que notre fils puisse s'ouvrir au monde dès le départ" –, mais Ronald ne voulut pas en entendre parler. Pour lui, les parents d'un aussi jeune enfant constituaient le monde à eux seul et il était inutile – "J'irais même jusqu'à néfaste !" – de lui montrer autre chose tant que ce ne serait pas indispensable. Le duel dura trois jours ; à l'issue de cette période de turbulences, Ronald sortit la botte imparable :
- De toute façon, je ne vois pas pourquoi on discute : dans la mesure où je ne peux pas allaiter Jules-Antoine, il me revient de droit de manier sa poussette. Donc, quoi de plus normal que ce soit moi qui la choisisse ?
Les années passaient, le monde suivait son cours, nonchalant et chaotique tour à tour ; un 6 mars, Jules-Antoine eut quatre ans et, à la rentrée suivante, ses parents violemment émus le conduisaient à la maternelle, bien certains de l'admiration qu'allait susciter la chevelure de leur fils, dont ils ne s'apercevaient pas que, à quatre ans et demi, elle n'était plus si extraordinaire que cela. Elle produisit néanmoins son petit effet puisque, le soir, Sandra récupéra son fils en larmes. L'institutrice, une petite brune à la langue percée qui n'inspirait qu'une confiance limitée à la jeune mère, lui expliqua que deux élèves avait tiré les cheveux de Jules-Antoine et que l'un d'eux l'avait même traité ; mais on ne sut jamais de quoi. Plus ennuyeux : non content d'avoir une abondante chevelure polarisant les lazzis, Jules-Antoine y hébergeait en outre une colonie de poux non négligeable. Ce même soir, l'enfant faisait sa première vraie colère, affirmant qu'il ne retournerait plus à l'école – plus jamais du monde. Sandra elle-même frôlait l'hypertension ; il fallut agir.
- C'est simple, je ne vois pas pourquoi tu te mets dans des états pareils, ma Sandrette, trancha Ronald : il suffit de lui raser la tête et de le garder à la maison en attendant qu'ils repoussent un peu : comme ça, on fait d'une pierre deux coups.
Sandra protesta pour la forme. Si, à la naissance, elle avait eu la faiblesse de considérer la chevelure de Jules-Antoine comme un mauvais présage, elle s'y était ensuite attachée ; elle affirma que voir son fils tondu lui briserait le coeur. Ronald lui répondit un peu sèchement que son coeur soutiendrait le choc et il alla emprunter sa tondeuse électrique à Mme Mortier, leur voisine de droite – qui vivait avec un caniche. Lorsqu'il lui eut expliqué ce qu'il comptait faire de l'instrument, Mme Mortier se proposa spontanément pour garder Jules-Antoine durant la journée, puisque ses parents travaillaient tous les deux, tout le temps de la repousse. Ronald accepta avec empressement : Clotilde Mortier passait pour avoir été de moeurs plutôt légères, dans sa jeunesse, mais elle était très douce avec les enfants, tout le quartier vous le dirait.
Épuisé par la première colère de son existence, Jules-Antoine n'eut aucun réaction lorsque la tondeuse électrique se mit à tracer sur son crâne de larges allées parallèles, d'une oreille à l'autre. En revanche, ses parents en eurent une, au même moment et d'une nature semblable : un raidissement du haut du corps et une amorce de saut en arrière ; Ronald avait failli en lâcher la tondeuse de Mme Mortier. Sandra et lui venaient de découvrir que Jules-Antoine était affligé d'une "tache de vin", un peu en arrière de la fontanelle, d'environ quatre centimètres sur quatre ; représentant une parfaite croix gammée dextrogyre.
- L' Antéchrist... murmura Sandra en serrant les poings sur sa poitrine. La marque de la Bête... Le...
- Ne dis pas de conneries, s'il te plaît ! l'interrompit Ronald, avec une brutalité qui lui parut d'excellent augure. Ressaisissons-nous, bordel ! La marque de la Bête, c'est 666 ! Là, c'est juste un... Enfin, c'est...
Mais il se trouvait incapable de dire quoi. Lui aussi, comme Sandra, contemplait avec une sorte de fascination stupide le signe immonde qui marquait le siège même de l'innocence – la tête de leur fils ; qui paraissait y être fiché comme une aigle, un drapeau ricanant ; et il fut tenté d'éprouver du doigt ce sceau d'infamie, comme pour l'effacer. Il se reprit :
- On ne va pas en faire une montagne, ce serait complètement con ! Je vais prendre toutes mes RTT, puis tu poseras les jours de congé qui te restent : ce devrait être suffisant pour que les cheveux aient repoussé...
Et en effet ce fut suffisant. Mme Mortier s'étonna bien un peu qu'on ne lui confiât point l'enfant, il y eut comme un début de refroidissement dans leurs rapports avec elle ; Ronald et Sandra s'en consolèrent en se rappelant l'un à l'autre que la vie de leur voisine ayant été ce qu'on savait, il n'était pas question de s'en laisser remontrer ; on l'amadoua avec une jolie boîte de fruits confits, puis une autre – Noël approchait – de marrons glacés ; et les cheveux repoussèrent. Sauf à l'emplacement de la marque malencontreuse, ce qui transforma Jules-Antoine, au bout de quelques semaines, en une sorte de moine négatif affligé d'une tonsure ténébrante.
De fait, rapidement, Sandra et Ronald en arrivèrent à vivre dans une continuelle pénombre, tirant les rideaux la journée, allumant chichement le soir ; ils espéraient que de n'être pas vue, d'être si on veut tenue pour quantité anodine, la marque disparaîtrait d'elle-même, s'effacerait progressivement comme s'était durcie et soudée la fontanelle voisine.
Un jour, ils cessèrent complètement de sortir de l'immeuble. Sous un prétexte dont il perdit le souvenir immédiatement, Ronald sollicita Clotilde Mortier pour qu'elle fît à leur place les courses indispensables à leur survie. L'ancienne hôtesse de bar accepta d'autant plus aimablement que Ronald lui assura ne voir aucun inconvénient à ce qu'elle achetât son nécessaire par la même occasion – et sur le "budget commun", comme disait suavement Mme Mortier quand elle évoquait la Carte Visa que son voisin lui avait confiée.
Sandra fut la première à s'apercevoir qu'ils n'étaient vraisemblablement qu'aux toutes premières stations de leur chemin de croix. Ayant longuement contemplé son fils endormi, elle se glissa dans le lit conjugal, tellement troublée qu'elle faillit se tromper de côté. Lorsque le couple Carentêt avait acheté un lit neuf, deux ans après leur nuit de noces sur un sommier grinçant, Ronald avait institué une règle forte :
- Ma Sandrette, tu pèses 58 kg alors que, sans me vanter, je frôle les 80. Par conséquent, nous changerons de côté tous les quinze jours, afin d'user ce lit uniformément.
- Comment on va faire pour s'en souvenir ?
- On se calera sur les panneaux de stationnement alterné, en bas...
Sandra faillit secouer l'épaule de son mari, qui dormait comme toujours lui tournant le dos. Longtemps elle s'était émerveillée de cette faculté qu'il avait de toujours dormir dos à elle, même quand ils venaient tout juste de changer de côté. Mais, ce soir-là, elle avait la tête prise par des choses autrement plus graves ; du reste, depuis quelque temps, et à son propre effroi, il lui semblait que l'étoile de Ronald pâlissait à ses propres yeux – comme si elle avait besoin de ce coup supplémentaire. Elle décidait de remettre au lendemain la révélation qui lui bloquait la gorge et parvenait finalement à s'endormir.
Sandra ne parla à Ronald que trois jours plus tard. Dans un premier temps, parce qu'il avait toujours été plus "carré" qu'elle, plus "les pieds sur terre", ainsi qu'il le lui répétait à chaque occasion, il refusa de croire que la croix qui marquait son fils grossissait. Il fallait qu'il vérifie ; il y alla ; revint de la chambre abattu et livide. Il tenta de reprendre les rênes :
- Ça ne veut rien dire : son crâne aussi prend du volume ; donc...
- Ronaldinho, la tache grandit plus vite que lui !
- Sans doute, mais...
Il ne trouva rien de convaincant à placer après ce "mais" ; il se tut. Il alla se servir un whisky sans glace, signe de désarroi intense ; et, une demi-heure après, il était toujours à boire ; il essayait de se persuader que cet envahissement du signe ne signifiait rien, mais il n'y parvint pas vraiment.
De fait, Jules-Antoine devint très rapidement insupportable. Il refusait les assiettes que Sandra mitonnait pur lui, ne se laissait plus circonvenir par ses discours persuasifs et sanglotants ; il ne s'endormait que bien au-delà de l'épuisement normal, exigeait des histoires qui font peur, en prenait prétexte pour ajourner encore son sommeil, réclamait son père quand sa mère était à son chevet, puis l'inverse ; et il mit bientôt un point d'honneur à s'éveiller avant le lever du jour, quelle que fût la saison.
Lorsque Jules-Antoine atteignit son huitième anniversaire, son regard était devenu fuyant, presque adulte ; et cela faisait bien deux ans que Ronald et Sandra avaient démissionné de leurs emplois respectifs ; un soir qu'ils en parlaient, c'est à peine s'ils se souvinrent quels métiers ils avaient bien pu exercer, dans cette autre vie d'avant le signe. Il leur semblait que Jules-Antoine était devenu énorme, au point d'emplir tout l'appartement ; une nuit Sandra rêvait que son fils avait produit des tentacules qu'il poussait jusqu'au plus profond de son cerveau à elle, ligotée sur son lit, profitant de tous les orifices naturels disponibles ; et la marque ne cessait de grossir – Jules-Antoine était depuis plus d'un an complètement chauve. Le 31 décembre de cette année-là, les branches dextrogyres atteignirent respectivement le sourcil gauche, une aile du nez, le maxillaire droit et le col chiffonné du polo – le champagne resta au frigo.
Le 2 janvier, jour des 34 ans de Ronald, ils sortirent pour la dernière fois de l'appartement ; ou plutôt pour l'avant-dernière, sans le savoir encore. Ce fut pour aller boire une coupe de Crémant d'Alsace – ils n'y touchèrent ni l'un ni l'autre – chez Clotilde Mortier ; juste avant de prendre congé, Sandra profitait de l'occasion pour prévenir leur voisine que, désormais, il serait préférable qu'elle déposât les commissions sur leur paillasson plutôt que de sonner. La vieille dame ne fit aucun commentaire.
Trois mois plus tard, la marque avait envahi presque tout le visage de Jules-Antoine ; lorsqu'elle le croisait au coude du couloir menant à sa chambre, Sandra avait chaque fois un sursaut qui lui semblait remonter des époques révolues et noires ; l'enfant ne lui adressait plus la parole ni à son père, lequel de toute façon ne quittait plus la chambre conjugale. Le jour où elle-même n'eut plus le courage d'en franchir le seuil, Sandra décida qu'il fallait liquider le monstre. Contrairement à ce qu'elle craignait, Ronald fut très facile à convaincre ; c'est même lui qui, tout de suite après, pensait au couteau électrique offert par la mère de Sandra, et dont ils ne s'étaient jamais servi, puisqu'aucun d'eux n'aimait la viande.
« Tu vois, j'avais raison, c'était mauvais signe, tous ces cheveux à sa naissance... »
Sandra jugea plus prudent de ne pas prononcer la phrase qui lui était montée aux lèvres ; elle savait de naissance, comme la plupart des femmes, qu'il ne faut pas émasculer l'homme dont on tient fermement la laisse – en tout cas, pas au moment où il s'apprête à agir.
Ronald fut très surpris du peu de résistance opposée par Jules-Antoine, lorsqu'il pénétra dans sa chambre, l'engin Moulinex à la main droite. Des années plus tard, après qu'il eut enfin osé revenir sur cet épisode avec elle, Sandra lui disait :
- Je le savais... Ce n'était pas de sa faute, le pauvre bichon... Finalement, il était peut-être innocent ; innocent de tout. C'est le signe qui nous a rendus fous... ou aveugles, je ne sais pas...
Ronald fut encore plus étonné du peu de sang qui jaillit du cou coupé de son fils ; il se dit que c'était un excellent présage, mais n'en parla pas à Sandra. Ils passèrent encore vingt-quatre heures dans l'appartement, à se demander ce qu'ils allaient faire maintenant – faire de la tête ; car aucun des deux ne pensa au corps : seules comptaient encore la tête et la marque ; le signe à effacer, à rayer de la surface du monde. Finalement, quand l'aube du deuxième jour se laissa deviner, ils avaient décidé depuis le milieu de la nuit de balancer la tête de Jules-Antoine dans le canal, tout simplement. Sa mort avait été si facile que ni Sandra ni Ronald n'imaginèrent que cette grosse boule striée de rouge violacé pourrait un jour remonter à la surface – celle des eaux noires et l'autre, de leur conscience.
Ils la jetèrent dans un sac en plastique, historié du nom de l'hypermarché de la route de Paris, et se mirent en chemin vers les berges bétonnées, sans se soucier des derniers noctambules qu'ils croisaient. Au bout de quelques centaines de mètres, tous deux avaient oublié qu'ils transportaient à bout de main la tête de leur fils ; comme elle était très lourde, ils la portèrent alternativement.


[Petit jeu additif : qui est le dédicataire (écrivain connu) ? Et pourquoi l'est-il ? Guillaume Cingal, s'il passe par ici, est exclu du jeu parce qu'il trouverait tout de suite. Pareil pour Pascal Z.]

samedi 31 janvier 2009

Je veux bien, mais raconter quoi ?

Il y a les choses qui nous occupent l'esprit mais dont on sent bien qu'il est préférable de les taire ; de leur laisser le temps de creuser quelques galeries supplémentaires dans le fromage mou de la tête (qui est légèrement différent du fromage de tête, et encore plus du foie de veau persillé).

Il y a ce dont il ne faut pas parler, et ce dont on n'a sans doute que trop parlé déjà. On frôle le radotage, le psittacisme – le gâtisme, pour tout dire. Par moment, on se sent des envies d'enfant attardé, comme celle de se reconvertir en blog de vieux con. Je veux dire : hautement affirmé, encore plus que jusqu'à présent. On parlerait de nos petites maladies, de nos douleurs matinales, de l'énurésie qui guette ; ou encore du prix du lait et de la qualité du pain. On fustigerait les jeunes avec encore plus de mauvaise foi que maintenant, on cesserait d'écouter David El-Malek parce que c'est de la musique de sauvages. Finalement, on se rendrait compte que ce blog est resté inchangé ou presque, on en serait pour ses frais.

On pourrait aussi se retrancher radicalement, se blogamputer, se réduire au mutisme ; dispar'être, comme dit l'autre. Se mettre à autre chose, ou mieux : se mettre à rien. Attendre. Voir ce qui va se passer, comme dit encore un autre. Et ce qui ne passera pas. Devenir contemplatif, légumineux, géranium en pot. Remiser les mots et aligner des soldats de plomb, engager des batailles fictives comme on le fait déjà, mais en silence et sans demander l'avis de quiconque.

On pourrait en faire des choses ; c'est à vous coller le vertige, parfois.

lundi 22 décembre 2008

Petite pièce confinée et malodorante (en trois actes)

— Fais gaffe, elle va te niquer...
— Avec quoi ?
— Déconne pas, elle va te niquer !
— Non...
— Ah ? Et pourquoi ?
— Elle en a trop envie.
— Comprends pas...
— Mais si, voyons ! C'est trop important...
— Important ? Pour qui ?
— Pour personne, eh, con ! Mais pour elle, oui. C'est sa vie, si tu veux...
—Je veux bien, mais je ne comprends pas trop ce que tu racontes.
— Elle non plus.
— Ouais, enfin... n'empêche que t'as ses crocs dans les mollets !
— Non.
— Si !
— Non. Une image de crocs dans les mollets, peut-être, et encore. Cette fille, c'est... pff !... Une image...
— Elle est sage ?
— Malin...
— Ben alors ?
— Je veux dire... Enfin, c'est une... Comment dire ? Une représentation.
— Une... Mais une représentation de quoi ? De cirque ?
— si tu veux, oui. Une représentation d'elle-même. Pour essayer de voir si elle vit dans le monde des autres, si vivante, si 37°2 le matin, si... Elle joue.
— À quoi ?
— On ne sait pas trop. Sans doute à rien... À essayer de faire peur...
— À qui ?
— On ne sait pas trop non plus.
— Putain, t'es chiant ! T'es sûr qu'elle existe, au moins ?
— Non.
— Ben alors ?
— Alors quoi ?
— Alors, c'est tout ! Tu l'as baisée ou pas ?
— Je ne crois pas, non...
— Comment ça, tu ne crois pas ? Merde !
— C'est difficile... À déterminer, je veux dire...
— Déterminer, déterminer ! Oh, putain ! Je le crois pas !
— Moi non plus, pas tellement, en fait. Pourtant, il s'est passé un truc...
— T'es sûr ?
— Non.
— Avec ça, tu l'as baisée ?
— C'est pas le problème...
— Ben tiens ! Un peu quand même !
— Non.
— Putain, t'es chiant !
— Chiant pour qui ?
— Merde, t'es vraiment chiant...

[ Ils se taisent un moment. Chacun fait mine d'oublier l'autre, la présence de l'autre ; et aussi le motif de leur conversation. Ils contemplent leurs pieds, avec des yeux vaguement fixes, qui semblent douter de ce qui vient d'être dit. Puis, comme on n'est pas là seulement pour se taire, le dialogue reprend, mais un ton en dessous — le spectateur se demande s'ils n'y croient pas déjà un peu moins.]

— T'as beau dire : je comprends rien à ton histoire de représentation...
— Je sais, moi non plus... C'est une idée en l'air...
— Arrête ! C'est pas une idée en l'air !
— Qu'est-ce que t'en sais ?
— J'en sais... ce que j'en sais : c'est pas une idée en l'air !
— Non, c'est vrai...
— Bon, c'est quoi ?
— Tu fais chier ! Je ne sais pas, moi ! Une représentation, c'est... C'est une idée de femme, tiens !
— N'importe quoi !
— Pas du tout.
— Et c'est quoi, une idée de femme ?
— Attends, faut que j'aille pisser...
— Facile ! Tâche de nous trouver à boire, au moins...

[Il revient peu après, avec deux canettes de Goudale, une bière du Nord. Sa démarche est hésitante, mais l'assise est on ne peut plus franche — avec un soupir pneumatique.]

— C'est de la bière ?
— Non, de l'eau-qui-pique.
— Connard ! Donne...

[Il boit, un peu goulûment il faut bien l'avouer, réprime le premier rot, exprime le second avec une certaine satisfaction ; reboit.]

— Alors, donc : une idée de femme, hein ? Tu me fais marrer, tiens ! Elle devait bien avoir des nichons, une chatte, un cul, ton idée ?
— Oui, c'était une idée assez prenante...
— Merde, t'es trop con !
— C'est le piège de l'idée...
— Bon, d'accord, OK. Elle était comment, ton idée-en-italiques ? T'en donnerais quoi, comme représentation ?
— Tu veux dire quoi ?
— Rien, putain ! J'essaie d'alimenter, là !
— D'alimenter qui ?
— Oh, merde ! Bon, tiens, par exemple : elle était blonde ?
— Tu l'as vue, non ?
— Je te parle pas de ses cheveux ! On s'en branle, de ses cheveux !
— Ah...
— Sois sympa, noie pas le poisson : t'en as été content ?
— De quoi ?
— Vache ! Repasse-moi une bière...

[ Ils se taisent un moment, échangent quelques regards un peu flottants, mais sans excès. Néanmoins, un observateur à jeun sentirait peut-être, entre eux, un début d'animosité — mais rien n'est certain en ce domaine. ]

— Au fond, ce que tu as envie de savoir...
— Rien ! Fous-moi la paix ! Tu veux que je te dise ?
Wof...
— Tu veux que je te dise ? T'as rêvé ! T'as rien fait avec cette fille ! Si ça se trouve, tu l'as même jamais rencontrée !
— Possible... Et ça change quoi ?
— Ça change quoi à quoi ?
— Là, c'est toi qui devient pénible...
— Pénible ?
— Pénible, yes Sir ! Pour ne pas dire pire...
— Pire que pénible ?
— Pire.
— Donc ?
— Je ne sais pas, tu m'emmerdes ! On est là, dans le froid, on cause d'une radasse à peine existante, même pas moyen de savoir si tu l'as sautée ou non, alors qu'on est censé être potes, et c'est tout juste si on finirait pas par s'engueuler.
— S'engueuler à propos de quoi ?
— Tu te fous de ma gueule ? La radasse, bon sang de bois !
— C'est pas une radasse, juste une représentation. Une idée que j'ai eue, à un moment...

(Rideau.)

samedi 20 décembre 2008

Tu reviendras sans l'avoir vue

Les piétons vont et viennent le long du trottoir ; pas elle : elle va. Ils marchent dessus ; pas elle : elle le piétine. Elle pense que l'éclat de son sourire et la dureté de ses poings fermés, aux jointures grossies par des années de rage sans objet particulier, la font marcher droit et fier ; il n'est pas certain que, parmi les gens qui la croisent, certains n'aient pas l'oeil dévié par le flottement à peine perceptible de sa démarche, qu'ils ne soient pas vaguement effrayés, le temps du croisement, par la cassure aiguë de ses hanches, cependant qu'elle avance. Deux ou trois, sans doute, comprennent qu'elle n'avance pas ; qu'elle fonce, sans savoir vers quoi. Alors, ils entrent dans le café le plus immédiat, pour avaler n'importe quoi de chaud ou d'alcoolique. Puis, ils l'oublient et repartent.

Mais elle ne s'oublie pas. La dureté résistante du trottoir lui est un défi, presque une insulte ; de même les regards indifférents et les hommes dont les épaules n'expriment aucun désir, la dépassant sans le savoir. Pour faire paraître moins long le trajet, elle élabore des plans de vengeance. Elle est très douée pour la vengeance. Pas pour la haine ni la férocité, mais pour la vengeance, l'attaque en second. Elle se rêve parfois tigresse, elle se découvre hyène, et c'est ce qui accentue son sourire. Elle pense que ses mâchoires sont un râtelier, duquel pendent des armes toutes prêtes ; et elle croit que cela se voit. Elle tue le trottoir, à chaque pas.

Elle tient une laisse à la main ; personne au bout. La rugosité du cuir attiédi suffit à ses mains callées par les caresses machinales, elle serre les phalanges — et tandis que les passants s'écoulent à ses bords, comme l'huile au flanc des poissons morts, elle avance vers la bouche sombre ; s'y plonge, le sourire bien immobile, presque photographique.

Elle écrase chaque marche, assurée qu'aucune, jamais, ne lui résistera ; les degrés restent silencieux, et elle ressent un début d'agacement, une montée de salive, à leur indifférence. Le besoin se fait sentir de chairs à déchirer — mais il faut attendre encore un peu, être patiente ; et ne pas cesser surtout de sourire, même pour personne, surtout dans le vide.

Le vide lui appartient, elle le sait ; comme à tous ceux à qui n'arrivent que des choses fausses. Elle produit un considérable effort des muscles et des nerfs pour ne remarquer personne en étant vue de tous. En réalité, un observateur plus attentif, ou simplement compatissant à la douleur de la solitude, remarquerait que ses yeux ont ce tremblement incertain qui s'appelle une prière. Mais le blasphème transparaît derrière ses rogations, et nul ne lui prête attention ; ses jointures se durcissent encore et le sourire se fait fondant.

Enfin, elle ressort des boyaux de la terre, avec les autres mais sans eux, irrémédiable séparée ; elle marche vers le rectangle lumineux — phalène sursitaire —, derrière lequel ses futurs adorateurs grenouillent comme des proies.

Elle pose ses doigts trémulants sur les petits carrés alignés, blancs ou noirs, et, sourire envolé, tape le code de son paradis — cet éden où elle était seule dès avant sa naissance.