vendredi 15 novembre 2013

Vieux chien pénible


C'est bien de toi que je parle, et de personne d'autre : que l'on ne se méprenne. Tu as été le plus fort, le plus brillant de poil, le plus doux et le plus magnanime aussi : j'ai l'impression, parfois, d'avoir des souvenirs de toi remontant avant ta naissance. En vérité, il semble difficile d'imaginer un chien réunissant plus de qualités que toi. Tu pouvais faire peur, tu faisais jouer tes muscles, mais tous ceux qui partageaient ta vie savaient bien qui tu étais : on croyait à ta force et on faisait plus ou moins semblant d'être effrayé de toi : on respectait les règles que tu avais édictées – non : dont tu avais hérité. Tu n'y croyais pas toi-même : avoue-le, maintenant que tout cela a passé ! Tu faisais semblant d'être féroce, tu grondais presque sur commande.

Tu as été fort longtemps (je veux dire : fort, longtemps – le poids des virgules), au point qu'on était sûr que rien ne changerait jamais. Même adulte comme je le suis ou suis censé l'être, je ployais devant toi, je m'inclinais devant ta puissance et j'étais content de le faire : lorsque tu montrais les dents, je voyais un sourire, mais j'en étais tout de même très impressionné – rassuré, aussi. Et puis, et puis… très rapidement, tu es devenu ce que tu es aujourd'hui, et pour peu de temps sans doute : un vieux chien pénible, triste et contemplatif, une merveilleuse mécanique rouillée, un ancien vivant pelé, faisant sous lui, mais avec suffisamment de bonté encore pour tolérer les bonds des plus jeunes, que l'on essaie d'écarter de toi, parce qu'ils peuvent te faire mal sans le vouloir ni le savoir. Les chiens ne sont pas seuls responsables : nous aussi, on peut te faire mal sans le vouloir. Comme tu n'es pas doué de parole, en tout cas de la nôtre, on essaie de se fier à tes regards, très malaisément déchiffrables.

Ton arrière-train se bloque, ton poil blanchit et disparaît, tu te mets à gémir des exigences que personne ne comprend – on fait un peu semblant de comprendre, mais alors, sans aucun succès : on le voit bien à tes regards. Du coup, tu deviens le chien le plus important de la  maison, bâtard que tu es ! Tu n'en sais rien, en rond dans ton panier, mais on ne cesse de penser à toi, du matin au lendemain. Au moment où on te quitte, le soir, on se demande si on va te retrouver vivant – et on vibre bizarrement et désagréablement de cela.

Heureusement, tu n'es qu'un chien, et on tente de se consoler avec ça. Si tu faisais partie de notre espèce, l'affaire serait autrement délicate. On n'oserait même pas écrire une ligne.

jeudi 14 novembre 2013

La nuit


Certaines nuits, en leur début surtout, semblent devoir être plus noires que d'autres ; ou plus épaisses : on ne sait trop comment dire, parce que ça ne s'est encore jamais produit. C'est d'une seconde sur l'autre, à table ou ailleurs. Peut-être – allez savoir – à cause du goéland de Dieppe ; ou parce qu'on a été dérangé dans la routine de l'existence, un tant soit peu ; ou encore parce qu'une image a traversé le ciel, votre esprit, celle d'un homme allongé sur un lit inconnu, indéfinissable, non identifiable, un pur matelas étranger, vaguement hostile, dans une pièce aux angles étranges, semblable à toutes les autres qui la bordent : devant, derrière, à droite, à gauche, au-dessus, en dessous, avec les mêmes pas dans le couloir, et ces lumières qui ne s'éteignent jamais, et la petite sonnette de plastique que l'on peut presser quand on veut, pour ramener la vie à soi, un moment, un visage inconnu et souriant, et fatigué.

Entre deux bouchées, on y pense ; la faim se coupe mais on finit tout de même son assiette, pour n'alarmer personne et continuer de camper dans le monde assuré des vivants. L'image grossit, prend du relief, on croit entendre le souffle de l'homme allongé, son regard absent vous perce le front, on voudrait lui arracher le triste bonnet qui tente de masquer l'absence des cheveux, et dont sa main, régulièrement, mécaniquement, essaie de dégager l'emprise.

« Ça va ? », entendez-vous alors. « Ça va… », vous entendez-vous répondre. Et l'on se lève de table. Mais la nuit reste noire sur Dieppe, supposez-vous, et un reproche point de n'y être pas. Oh ! il ne vous gêne pas très longtemps, ce reproche ! Vous vous contentez rapidement d'être où vous êtes, dans un silence campagnard et habituel, vous tentez de contourner le noir et de faire se clore les paupières de l'homme allongé : c'est si reposant, le sommeil des autres ! Ce mot même, sommeil, règle tout, vous affranchit de vos manquements probables, de votre absence, de vos sourires faux. Mais vous vous en dédouanez en quelques minutes, du bout des doigts, par ces lignes qui semblent se tracer toutes seules, dans un silence désinvolte, qui essaie d'être tel – et n'y parvient que péniblement, avec des sourires fatigués.

Tout paraît s'être immobilisé, à l'image de celui qui ne bouge plus et fait seulement semblant de regarder. En réalité, c'est seulement maintenant que tout se met à bouger, et d'une manière pénible : avant, dans un passé incroyablement lointain, toute chose était figée dans une immobilité ensoleillée, jeune et bienheureuse.

Bronzés contre bronzés

mercredi 13 novembre 2013

La grande misère du peuple de France

Photo de Catherine G.

Un an et demi de socialisme seulement, et les goélands hauts-normands en sont déjà réduits à fouiller les poubelles de l'hôpital de Dieppe…

Blogueur de gauche traquant le fascisme, le racisme, la scarlatine, etc.


Grâce à tous les bons petits soldats de la République-en-danger-arrête-c'est-vachement-grave, les Max-la-menace nazis de Minute vont pouvoir vendre quelques exemplaires supplémentaires de leur follicule. Cela étant, il faudrait peut-être songer à prévoir des points “ravitaillement-antifascisme-santé” pour nos sonneux d'tocsin : on n'est encore que mercredi et ils ont déjà dû sauver deux fois la démocratie depuis le début de la semaine – des claquages sont à craindre d'ici samedi.

mardi 12 novembre 2013

Koltchak : 1 ; Didier Goux : 0

Didier G. se demandant s'il va trouver le courage de bouger ses miches pour aller écrire un billet

Je méditais, hier, de trousser un petit billet ironique à propos du 11 novembre, des cérémonies que ce jour entraîne et surtout de la profonde cocasserie de cette indignation surjouée (Modernœud semble avoir conservé une vraie nostalgie du cinéma muet et de ses outrances dramatiques ; ce qui, en l'occurrence, collait avec le sujet et l'époque) qui a empoigné tout soudain, pour quelques sifflets épars, la gauche cardiaque dans son ensemble, et notamment sa branche blogarienne. J'aurais daubé sur l'inconséquence drolatique de ces anti-militaristes, pacifistes, contempteurs de toute guerre, vitupérateurs des patriotismes, qui, pour défendre leur culbuto tricolorisé, ont cru devoir en appeler au grand silence des tranchées et au respect des tombés au champ d'honneur, trémoliser en mémoire des combattants, vibrillonner au pied du drapeau déployé. Nul n'a osé crier Debout, les morts !, tel Victor Francen devant la caméra d'Abel Gance, mais on sentait que ça leur titillait méchamment la fibre. 

Et puis, une non-chose en entraînant une autre, une semi-gueule de bois servant d'excuse passe-partout, j'ai laissé filer la journée sans rien faire. L'envie m'a vaguement repris ce matin ; et puis, joie et bonheur, je me suis aperçu que l'excellent Koltchak avait eu plus de courage que moi et venait de publier le billet que je comptais faire : qu'il en soit remercié. À ce qu'il écrit, j'aurais sans doute ajouté un petit paragraphe destiné à m'amuser de ces gens qui, le dimanche, s'offusquent de ce qu'on puissse comparer un ministre à un singe femelle, et qui, le lundi, assimilent avec légèreté et bonne humeur des manifestants à des rats. Il faut croire qu'il y a des animaux sortables et d'autres non. Ou bien des humains intouchables et d'autres piétinables à volonté.

En attendant, il n'y a plus qu'à lire M. Koltchak.

dimanche 10 novembre 2013

On reste dans la Haute

Ermenouville, Seine-Maritime

On y sera dans trois heures ; et jusqu'à ce soir si tout va bien.

jeudi 7 novembre 2013

Les antiracistes malades de la rage


Je suis presque sûr que, dans la vie réelle, il s'agit d'une jeune femme toute discrète, toute timide, toute gentille. Informez-la que trois imbéciles ont assimilé un ministre femelle à un primate tout aussi femelle, puis installez-la devant un clavier et connectez-la : vous allez aussitôt la voir se muer en une harpie éructante et violâtre, réclamant des procès, exigeant des châtiments, se roulant au sol avec des soubresauts de convulsionnaire parce que les juges tardent à sortir verges, fers et brodequins des armoires à sévices, les bourreaux à s'en servir – c'est très curieux à observer. Elle vous appellera avec des trémolos indignés à partir sur les voies et les chemins pour aller évangéliser vos amis et familles, les contraindre sous les foudres de votre verbe à ployer l'échine devant le nouveau dieu de notre temps d'apocalypse doucereuse. Ce qui est un peu décevant – je le lui ai dit en commentaire, mais il n'est pas sûr qu'elle le publie, ma gentille imprécatrice –, c'est qu'elle ne nous appelle pas à la dénonciation des oncles rétifs, des grands-pères récalcitrants, des cousines goguenardes : cette faiblesse pourrait bien lui être comptée à charge. Il ne faut pas trop lui en vouloir de cette distraction : perdue dans son grand rêve pénal, portée aux nues par le grand souffle des cours d'assise et des tribunaux d'exception, elle s'est laissé distraire par le cliquetis des chaînes qu'elle espère et invoque jusqu'à en oublier ce formidable levier de progressisme que l'on nomme délation. Mais elle va se ressaisir, je le sens ; il suffira de glisser un euro dans la tirelire vide qui lui sert de boîte crânienne : aussitôt, les petits rouages dentus de l'automate antiraciste se remettront à cliqueter et la bête immonde n'aura qu'à bien se tenir.


J'arrête mon Char, je passe au lion…

Quelque part en Haute-Normandie…

Je n'ai strictement rien à dire, encore moins à “partager” ; mais j'en ai plus qu'assez de me retrouver face à face avec le faux poète d'en dessous, chaque fois que je viens faire un tour sur ce blog pour en constater la désolation. Et puis, quoi, j'ai été un peu occupé. D'abord, il m'a fallu ensevelir ce bon M. Gérard sous les douze mille signes nécrologiques réglementaires ; si bien que, m'ayant escroqué de son vivant, il va pourtant réussir à me procurer quelque argent après sa mort – mais beaucoup moins, évidemment. Ensuite, je dois aujourd'hui m'intéresser à je ne sais quel lionceau, sauvé par des humanoïdes d'une mort certaine et devenu depuis une sorte de gros chat domestique, faisant à peu près la taille de deux bouviers bernois et demi. Tenez, d'ailleurs, je vais même vous en donner une photo…


Charmant, non ?

dimanche 3 novembre 2013

René Char ou la baudruche outrelardée


Si François Crouzet, au moment d'écrire son très-réjouissant et très-jubilatoire Contre René Char, a laissé au râtelier ses armes lourdes, c'est parce qu'il savait bien que la destruction d'une baudruche aussi gonflée d'air que sa victime ne nécessiterait pas plus qu'une épingle fine. De fait, en 250 petites pages, voici le grand poète national lardé, relardé – outrelardé ! Ce n'est pas diminuer le talent de l'auteur que de signaler qu'il avait la tâche assez facile : pour ridiculiser René Char (charabias, charlatan, comme le note Crouzet…), il suffit de le citer, pratiquement sans choisir : emphase, amphigouris, boursouflures absconses sont là, presque à chaque vers. Néanmoins, il fallait une grande endurance, peut-être renforcée par un certain masochisme, pour s'appuyer, peut-être encore plus drôles que les poèmes du Provençal imbu de lui-même, les innombrables pages de ses thuriféraires confits en dévotion et rivalisant avec leur idole de préciosité obscure, encore alourdie par le jargon philosophico-universitaire propre à ce type de parasites – eh bien, Crouzet l'a fait pour vous, et il en tire d'indéniables effets comiques.

Le comique se hausse jusqu'au burlesque, lorsque Crouzet “met en scène” quelques vers comme s'il s'agissait de messages codés émanant de Radio-Londres, en nous invitant à les lire comme tels, après avoir reconstitué mentalement cet univers sonore que tout le monde connaît pour l'avoir entendu mille fois : fou-rire nerveux garanti. Essayez donc :

Quand la neige s'endort, la nuit rappelle ses chiens…

Les pluies sauvages favorisent les passants profonds…

L'angle de l'oreiller se moque de la tête…

Vous voyez : vous aussi, vous riez ! Tout ou presque est excellent dans ce petit livre, même si j'y ai malgré tout relevé une erreur grossière. À la page 156, Crouzet écrit : « Tout se passe comme si René Char enfant était tombé dans un vieux traité de tropes comme Astérix dans un bac de potion magique. » Toutes mes excuses, Monsieur Crouzet, mais c'est Obélix qui est tombé dans la marmite à potion, et non son compère. Voilà ce que c'est, de trop lire Char, ce poète tchétchène traduit par un logiciel sud-coréen. Comme je ne suis pas rancunier, je vous laisse tout de même le soin de (presque) conclure ce billet (p. 243) :

« Soyons juste quand même : par mille et un côtés, René Char, autant qu'il fait bâiller, fait rire, mais rire comme il fait bâiller : à s'en décrocher la mâchoire. Du grand rire ventru de Rabelais, du grand rire de chasse de Molière, du grand rire sadique de Voltaire ; du rire de panse de Léon Daudet, de gorge de Jules Renard, de tête de Léautaud. De tous les rires qu'ont toujours mérité dans ce pays autrefois les cuistres à bonnet, les donneurs de leçons, les imprécateurs, les objurgateurs, les vaticineurs solennels, les prophètes, les gourous, les mages, les vaches sacrées, les ânes à reliques qui prêchent et qui braient, et qui ruent. »

En bref, si l'on devait définir l'œuvre pléthorique et pâteuse de René Char, on pourrait, comme vous le faites judicieusement vous-même, paraphraser Emmanuel Chabrier parlant de certains compositeurs de son époque : « C'est de la poésie que c'est pas la peine. »

samedi 2 novembre 2013

Premier commandement : ami lecteur, aie un ami éditeur

J'étais à peine arrivé chez Michel Desgranges, à midi ce jour (à midi pile ou presque pile : je mets un point d'honneur assez imbécile à n'être jamais en retard à mes rendez-vous, mais pas non plus en avance, ce qui m'a conduit à pousser ma promenade jusqu'à la petite ville suivante et à en revenir à l'allure d'un gastéropode motorisé) ; donc j'étais à peine arrivé – le temps de dire bonjour au chat noir à la queue coupée – que M. Desgranges me fourrait en main un sac plastique assez lourd, historié de la chouette qui nous observe. Il contenait une quinzaine de livres de format identique (on le qualifiera d'étroit), tous appartenant à une collection fondée par Desgranges lui-même lorsqu'il lui prit fantaisie de présider aux destinées des Belles Lettres, maison d'édition qui reste peut-être la seule capable de repérer les grands écrivains vivants (la chouette, ta gueule, c'est mon blog, je raconte ce que je veux, ferme tes yeux, ou essaie de faire un clin d'œil complice). Dans la pile, que j'examinai aussitôt, bien carré dans mon fauteuil à oreilles vert anglais, je tombai sur le premier numéro de cette collection ayant pour nom Iconoclastes. Il était intitulé Je fume, et alors ?, et signé de Jean-Jacques Brochier, valet d'écurie sartrien pour lequel je n'ai jamais eu grande sympathie. Mais enfin, à l'époque, 1990, attiré par ce titre revigorant, je l'avais acheté et lu. Dire qu'il m'avait enthousiasmé serait très exagéré, mais je vais le relire – pour voir, comme on dit au poker, je crois.

D'autres, dans cette quinzaine offerte me titillent bien davantage, et particulièrement celui qui s'appelle Contre René char, dont le nom de l'auteur m'échappe : il est toujours très agréable de savoir que l'on n'est pas seul ; que d'autres, mieux armés que vous, se sont employés à dégonfler ces baudruches si chères aux gens qui ne lisent jamais de poésie, aux incultes qui se laissent piéger par ces versificateurs qui, pour reprendre la formule de Paul Léautaud (à propos d'André Suarès, je crois bien), singent la profondeur. Bien que médiocre lecteur de poésie, j'ai toujours considéré Char comme un singe. Je ne sais évidemment pas ce que renferme ce livre, mais ce sera à coup sûr le premier que j'ouvrirai de la pile.

Je pourrais en citer cinq ou six autres qui me requièrent presque autant, mais les livres sont restés dans la maison principale et je n'ai nulle envie de bouger mon cul pour aller les chercher. Un de Pierre Lemieux, je me souviens, auteur qui se trouve dans la blogroll de Desgranges, son éditeur ; L'Empire du bien de Muray, que je suis presque certain d'avoir déjà lu, mais que je vais évidemment (re)lire ; Ayn Rand, j'irai voir, à petits pas précautionneux, parce que son épais et bourratif roman, La Source vive, m'a semblé tout à fait indigeste – et parce que, en plus, je ne me sens nulle tripe libérale : je revendique le qualificatif de mongaullo-souverainiste, inventé par quelqu'un que je ne fréquente plus, pour des raisons sans intérêt. 

Desgranges et moi-même nous sommes, il y a peu, égratignés gentiment à propos de Sade, qu'il tient pour un moins que rien, et moi pour l'un des quatre ou cinq grands écrivains du XVIIIe siècle, une sorte de trou noir impossible à contourner. Dans son petit panier plastique à tête de chouette hallucinée, il m'a glissé un livre (toujours édité par lui, donc) de Jean-Jacques Pauvert voué au marquis en question. Il est très probable que Pauvert est beaucoup plus proche de moi que de son éditeur dans son appréciation de Sade ; mais il va de soi que, ni pour lui, Desgranges, ni pour moi, cela n'a la moindre importance. Ce qui compte est de savoir, plus ou moins – plus dans son cas, moins dans le mien –, de quoi et de qui on parle.

Bref, j'ai de la lecture, c'est-à-dire un peu de souffle pour prolonger la vie.

vendredi 1 novembre 2013

Salut, patron !

Gérard de Villiers, 1929 – 2013

Bon, si je comprends bien, mes sept mille euros, je peux m'asseoir dessus ?

jeudi 31 octobre 2013

Dernier voyage à Saint-Pierre-et-Miquelon




Les Eaux territoriales, le livre d'Eugène Nicole que j'ai reçu avant-hier et dont j'ai lu environ les deux tiers, est tout à fait prenant, poignant par instants, même, mais à condition d'avoir préalablement lu L'Œuvre des mers, dont il est le prolongement, ou plutôt une sorte d'addendum, de codicille. J'ai un peu l'impression, moi aussi, comme l'auteur, de revenir à Saint-Pierre-et-Miquelon après une assez longue absence, et je ne suis pas loin d'éprouver un commencement de nostalgie face à tout ce qui a disparu, changé, etc., depuis mon précédent passage. J'ai par exemple été bien étonné de retrouver en prêtre l'ancien instituteur, celui qui fit un assez long séjour dans un hôpital psychiatrique, en métropole, parce qu'il en était arrivé – le théâtre entrant dans la vie et l'annexant – à se prendre réellement pour Jacques Cartier, ce qui n'était pas d'un très bon exemple pour les enfants dont il avait la charge. On notera aussi, avec une certaine tristesse teintée de fatalisme, que, durant ce temps où nous étions occupés ailleurs, Nicole et moi, le théâtre qui donne son nom à cette épopée minuscule, L'Œuvre-des-mers (avec traits d'union, oui, pour le différencier du cycle romanesque qui a pris naissance dans les plis de son grand rideau rouge) a été démoli et qu'il n'en reste plus rien. Du reste, beaucoup de choses, de maisons, de gens se sont évanouis ; et ce qui demeure semble devenu plus petit, resserré, étriqué, à l'image de ces eaux territoriales qui, sous la pression du Canada, se réduisent comme peau de chagrin devant les pêcheurs navrés, pressentant leur disparition prochaine, leur évanouissement dans les brumes de juillet. Les observant avec discrétion, le lecteur comprend que, cette fois, le rideau de l'Œuvre-des-mers, devenu invisble et impalpable, est en train de retomber pour de bon. Comme nous sommes revenus ici afin de porter en terre le père de l'écrivain, nous sentons bien que, pour lui ni pour nous, il n'y aura plus de nouvelle escale.

mercredi 30 octobre 2013

Tu reviendras à Pont-Aven

Jean-Pierre-Marielle et Jeanne Goupil dans Les Galettes de Pont-Aven

Mes plus jeunes amis, de pauvres trentenaires que je plains beaucoup de devoir hanter encore ce monde durant un demi-siècle, et surtout de constater ce qu'il va devenir, ces amis me demandent parfois à quoi ressemblaient réellement les années soixante-dix. (Entrée en matière purement rhétorique : ils ne me demandent évidemment rien, et ils ont raison ; mais je sens souvent, chez eux, une tendance sournoise à idéaliser (ou au contraire à vouer aux gémonies, ce qui revient au même) cette époque qu'ils n'ont pu connaître et à propos de quoi ils fantasmagorisent comme le font les vieux cons de mon âge quand il s'agit de l'immédiat après-guerre, des robes vichy, des choucroutes décolorées et des 4 CV se traînant sur la Nationale 7. Je n'ai rien à leur dire, à leur répondre, sinon ceci : qu'est-ce que vous en avez à faire de ces années-là ? Elles ne vous concernent pas, laissez-les moi, laissez-les nous.

Néanmoins, si vraiment vous souhaitez savoir à quoi ressemblait la France avant qu'elle ne vous vît naître, si vous avez envie de humer son parfum, ses odeurs, ses remugles, alors mettez votre téléviseur sous tension et regardez attentivement les films de Claude Sautet et de Joël Séria. Je ne dis pas que ces deux cinéastes se ressemblent, mais ils parlent de la même époque et, chacun par le bout de sa lorgnette propre, montrent le même monde, entièrement englouti. Laissons, si vous le voulez bien, Sautet de côté pour ce soir.

Joël Séria, nous apprend Wikipédia, est né en 1936. Son premier film, Mais ne nous délivrez pas du mal, est très “prise de tête”, pour parler comme aujourd'hui, et à peu près irregardable – j'en ai fait l'expérience il y a peu. Néanmoins, il est incendié par les 20 ans de Jeanne Goupil, qui représente assez bien les années dont nous parlons, mais qui le fera bien mieux dans un autre film de Séria (lequel, salaud, s'est arrogé la sublime Jeanne pour soi seul, au moins au début : les cinéastes sont vraiment des égoïstes, mais ils ont bon goût – en tout cas le même que le mien), le seul qui lui ait valu succès public : Les Galettes de Pont-Aven. Le film semble porté par Marielle, beauf superbe et tendre, flamboyant, candide aussi, musculeux et fragile, intensément français, terriblement d'époque ; et il l'est en effet : toute la France d'alors passe dans ses sourires de bravache moustachu, ses effets de muscles, son poids de chair ; et cette espèce de peur qui flotte dans ses regards, celle d'un homme qui paraît comprendre qu'il n'en a plus pour très longtemps. Les rodomontades de Marielle, c'est l'adieu que nous adresse la France de de Gaulle, laquelle se refuse encore à mourir, pourtant : il y a, dans ce film, une sorte de volonté de vivre à la fois roborative et déprimante – pour nous qui connaissons la suite –, une exubérance de fin du monde, symbolisée par ces touffes efflorescentes qui prolifèrent aux aisselles et entre les cuisses de Jeanne Goupil.

Séria refera un film avec Marielle, deux ou trois ans plus tard. Il s'appelle Comme la lune. Il ressemble aux Galettes, il est moins bon, il ne jubile plus tout à fait. C'est sans doute que les années soixante-dix ont commencé à pâlir. Et, en plus, il n'y a pas Jeanne.

Qui sait ce qu'est devenue Jeanne Goupil ? Et les années soixante-dix ? Où sont-elles donc ?  Et combien sommes-nous, dans ce sommeil de vieillard qui est désormais le nôtre, à regretter une époque qui n'a peut-être jamais existé ?

mardi 29 octobre 2013

Silence, hôpital !


Ce n'est plus un journal, c'est un bulletin de santé…

dimanche 27 octobre 2013

Était-il nécessaire de descendre aussi bas ?


J'aurais aussi bien pu ne pas m'en apercevoir, aller me coucher directement. Mais l'habitude a voulu qu'avant d'éteindre le récepteur magique, mon index se mît à jouer avec la télécommande. C'est ainsi que j'ai fait irruption, around midnight, sur la deuxième chaîne, celle qu'il devient difficile d'appeler sans pouffer “de service public”. Et qui découvrai-je alors, dans le fauteuil réservé aux invités du pitre Ruquier ? Alain Finkielkraut. Il tentait de parler, mais ses propos étaient en grande partie couverts par les continuels aboiements aigus d'un roquet hors-champ : Aymeric Caron. Tout en reconnaissant à Finkielkraut le droit de participer à diverses émissions dans le but de faire connaître et vendre son Identité malheureuse, je me suis demandé s'il était bien raisonnable, pour cela, de descendre aussi profondément dans l'abjection divertissante et d'accepter de tendre ses mollets aux chicots noirâtres du bruyant petit cador déjà nommé. Ma question est restée sans réponse ; et comme le spectacle était décidément trop triste, j'ai changé de chaîne pour aller voir la fin de Scream 3.

samedi 26 octobre 2013

La poule


Depuis des générations on me fait une réputation de stupidité incurable, au prétexte que j'aurais, paraît-il, une très fâcheuse tendance à traverser les routes devant le mufle des automobiles, au lieu d'attendre benoitement sur le bas-côté qu'elles aient fini de passer. D'abord, je ferai observer que c'est pure calomnie : je traverse très souvent derrière les voitures ; sauf qu'alors personne ne s'en aperçoit. Car quel conducteur, sur un lacet de campagne, s'aviserait de traquer du regard une poule dans son rétroviseur ? D'autre part, je signale tout de même que j'étais là bien avant vos fichues autos et que je ne vois pas pourquoi ce serait forcément à moi de m'adapter à vos lubies et inventions plutôt que l'inverse. Par conséquent, je m'entêterai à traverser rues et routes comme il me chantera. Et tant pis si je continue à vos yeux de passer pour une dinde.

Partant de ce préjugé que rien ne justifie, les humains ont forgé un certain nombre d'expressions destinées à dauber ma sottise, ma maladresse, ma balourdise, etc. Nager comme une poule dans un tonneau de ferraille ou bien se comporter comme une poule mouillée, ou encore rester telle une poule ayant trouvé un couteau, etc. ; autant de lazzis cruels et attentatoires à ma dignité, venant de créatures qui, je le rappelle, n'hésitent pas à dévorer mes enfants lorsqu'ils sont encore à l'état fœtal, ce qui ne dénote pas beaucoup d'intelligence et encore moins de délicatesse. « On ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs ! », lâchent-ils de ce ton péremptoire qui les rend si horripilants aux animaux de basse-cour ; et ils s'imaginent être quittes avec ce dicton à la con ? Du reste, s'ils étaient aussi malins qu'ils se croient, il y a beau temps qu'ils auraient imaginé pour nous des protections efficaces contre les renards – je dis ça, je ne dis rien.

La vérité qu'il essaient de cacher est que nous sommes, nous autres gallinacés, largement aussi futés qu'eux ; et même davantage, en un certain nombre de circonstances : contre les désagréments de la chair de poule, par exemple, nous avons tout de même été capables d'inventer les plumes, on ne peut pas en dire autant de tout le monde…

D'autre part, je ferai observer que quand mes poussins brisent leur coquille, dans l'heure qui suit ils font preuve d'une réjouissante débrouillardise et sont tout de suite capables de se nourrir et d'organiser seuls leur petite vie à la ferme ; tandis qu'il faut bien vingt ans aux rejetons humains pour parvenir au même résultat, et encore : à condition de ne pas rater leur bac. D'ailleurs, est-on bien sûr que les petits des hommes se transforment finalement en adultes autonomes, comme il arrive chez les poules et aussi chez leurs mâles chatoyants, gueulards et prétentieux, ces avantageux de la crête que l'on appelle des coqs ? De la même manière que les roses tiennent pour immortels les jardiniers, je ne suis pas la seule, ici, à considérer cela comme une pure légende, aucune d'entre nous n'ayant jamais vu un poussin humain devenir exploitant agricole. Mais il vaut mieux que je m'arrête là, je serais capable de m'énerver et ça risquerait de faire monter mes blancs en neige.

Une dernière chose tout de même : les humains se moquent volontiers de nous quand ils nous voient picorer avec ardeur les minuscules cailloux de la cour ; ce serait pour eux la preuve que nous sommes sans cervelle. Je leur répondrai que, quand on arbore des mines d'extase et des regards vides simplement parce que l'on fume de l'herbe, on devrait la mettre un peu en veilleuse sur les petites habitudes des autres. Les gravillons, au moins, sont en vente libre.

mercredi 23 octobre 2013

Un bon toilettage et on se retrouve tout neuf !




Elstir a passé presque trois heures chez la toiletteuse, ça nous a coûté une patte, mais ça valait la peine…

mardi 22 octobre 2013

Une taupe dans les services


Parce qu'elle tentait de me résumer le film anglais d'espionnage qu'elle a regardé hier soir, et dont je n'ai vu, moi, que la première demi-heure, Catherine me dit soudain quelque chose comme : « Là, ils se rendent compte qu'il y a une taupe dans les services… » J'ai immédiatement cessé d'écouter ce qu'elle me racontait, parce qu'une image, cocasse mais tenace, s'est brusquement imposée à moi : celle de locaux aseptisés, climatisés, sans fenêtre, où glissent silencieusement des hommes et des femmes aux visages impénétrables ; et, çà et là, de gros monticules de terre coniques sortant de la moquette crème. Parfois, les agents qui travaillent ici, dans le plus grand secret et l'anonymat le plus rigoureux, peuvent voir une nouvelle taupinière se former, et même deux grosses mains humaines sortir des entrailles de l'immeuble afin de repousser la terre vers l'extérieur. Mais jamais la taupe ne passe la tête au jour, si bien qu'ils en restent pour leurs frais et continuent d'ignorer l'identité de cet agent doublement secret – ce qui les fait bien enrager. 

dimanche 20 octobre 2013

Alain Finkielkraut et le politiquement correct

La lecture du dernier livre d'Alain Finkielkraut, L'identité malheureuse (Stock), n'incite ni à l'optimisme ni à la rigolade, il faut bien le dire ; elle me paraît pourtant salutaire, voire indispensable pour tous ceux qui souhaiteraient ne pas crever sans avoir su pourquoi.  Il se produit tout de même, à cette lecture, un phénomène réjouissant, c'est qu'à chaque page ou presque le lecteur entend nettement les piaillements de volaille que ce qu'il est occupé à lire va immanquablement déclencher au sein des officines. Mais, hors ces quelques sourires fugitifs, l'ambiance générale est plutôt semblable à celle qui s'instaure lorsqu'on prend connaissance d'un avis de décès – à plus forte raison qu'ici il s'agit du nôtre.  Notre mort semble si avérée que même Finkielkraut l'entérine sans paraître s'en apercevoir, et c'est bien la seule chose qui, au fil de ces deux cents pages, m'a un peu irrité contre lui : il emploie des formules comme “quartiers sensibles” ou “le vivre-ensemble” sans les moindres guillemets ni pincettes, comme si ces monstruosités langagières et idéologiques allaient désormais de soi, qu'elles étaient la réalité même et non plus son travestissement. Pour donner un peu de corps à ce billet, et n'ayant guère envie de gloser plus avant, je vous livre le passage (pp. 180 – 182) où Finkielkraut se penche sur le fameux et omnipotent politiquement correct :

« Arrêtons-nous un instant sur cette expression et tâchons de la définir. Le politiquement correct, c'est le conformisme idéologique de notre temps. La démocratie, en effet, c'est-à-dire le droit de tous à la parole, produit du conformisme. Tocqueville, le premier, a mis en lumière la logique de ce phénomène paradoxal : « Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il y a quelques individus très éclairés, très savants, très puissants par leur intelligence et une multitude très ignorante et très bornée. Les gens qui vivent dans les siècles d'aristocratie sont donc naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supérieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peut disposés à reconnaître l'infaillibilité de la masse. Le contraire arrive dans les siècle d'égalité. » Les hommes sont alors rétifs à l'idée même d'une raison supérieure car, pour eux, le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Est-ce à dire qu'ils font vraiment usage du leur ? Non, répond Tocqueville : ils pensent comme on pense, ils se déchargent du soin de juger les autres, sur la masse indistincte, car “il ne leur paraît pas vraisemblable que tous ayant des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du grand nombre”.  Dans les temps démocratiques, toutes les autorités deviennent suspectes, sauf l'autorité de l'opinion. Il n'est aucun pouvoir que la société ne conteste, sinon précisément le pouvoir social. Ce pouvoir s'exerce avec une efficacité d'autant plus redoutable qu'il n'est pas ressenti comme tel par ses sujets. Affranchi de la tradition et de la transcendance, l'homme démocratique pense comme tout le monde en croyant penser par lui-même. Il ne se contente pas d'adhérer au jugement du public, il l'épouse jusqu'à ne plus pouvoir le discerner du sien propre. Il ne sacrifie pas la sincérité à l'idéologie dominante, il est tout à la fois sincère et docile, individualiste et suiviste, authentique et opportuniste, grondeur et grégaire. Ses engouements, ses aversions, ses convictions, ses indignations mêmes reflètent l'esprit du temps, et c'est bien au chaud dans la doxa du jour qu'il déboulonne les idées moribondes et qu'il mène contre les tabous chancelants une guerre impitoyable. »