samedi 23 novembre 2019

Les pompiers au poteau !


Nous venons de nous fendre de dix euros pour acquérir, comme chaque année, le calendrier vendu par les sapeurs-pompiers de Pacy, brigade que le monde entier nous jalouse. Ou plutôt : nous jalousait jusqu'à présent. À la deuxième page, en regard du mois de février, nous sont présentés les portraits de l'officier chef de centre et de ses dix-neuf sous-officiers. À la suivante, celle de Mars, on peut découvrir, dix-neuf aussi, les hommes de rang. C'est là que mon sang égalitaire s'est figé.

Parmi ces hommes de rang se trouvent quatre femmes. Quatre malheureuses tenues sans doute pour des sous-créatures, donc, puisque leur sont cyniquement déniés sexe, genre, identité profonde, et autres babioles y afférentes. Une telle humiliation est-elle encore admissible, ou même seulement concevable, en 2019, voire en 2020 puisque telle est la date qui s'affiche en ouverture de l'infâme opuscule ?

Évidemment non ! Lorsqu'on traite une femme d'homme de rang, ce sont toutes les femmes qui souffrent dans leur chair. C'est une sorte de viol universel, encore plus cynique qu'un viol classique puisque les tenants de l'ordre patriarcal qui le leur ont imposé savent très bien qu'il ne laissera aucune trace visible et qu'eux-mêmes pourront continuer, hilares, à faire pimpon dans leurs gros camions rouges – rouges comme le sang de ces vierges pures dont ils ont froidement sacrifié la féminitude, les ravalant d'un coup de vocabulaire au rang de personnes en situation d'esclavage.

C'est pourquoi, je compte dès lundi monter une assoce destinée à arrondir ma modeste retraite rendre à ces martyres crucifiées dignité et fierté, en exigeant que “femmes de rang” elles deviennent illico. Dans la foulée, si la subvention départementale que nous ne manquerons pas de percevoir est suffisamment importante, mes troupes citoyennes et moi-même demanderont aux autorités lexicales que soit officiellement créé et enregistré le terme de “sapeure-pompière”, pour désigner désormais ces héroïques combattantes du feu. 

Je précise que nous n'attendrons pas l'année prochaine pour que ces mesures vitales soient prises : c'est dès maintenant qu'il convient de procéder à un nouveau tirage du calendrier 2020. Quant aux exemplaires déjà distribués de l'ignoble version première, notre association se chargera de les collecter, porte à porte, rue par rue, avant de les anéantir en un grand auto-da-fé.

Auto-da-fé que ces andouilles d'hommes de rang n'ont pas intérêt à venir éteindre.

jeudi 21 novembre 2019

T'as voulu voir Vesoul…


J'adore l'histoire de cette vieille religieuse (résumée ici) qui, à Vesoul, s'est vu refuser la place qu'elle sollicitait dans une maison de retraite, au prétexte qu'elle ne voulait pas ôter les habit et voile religieux de son ordre pour y entrer. C'est qu'on ne plaisante pas avec l'intégrisme, à Vesoul ! Et c'est bien vrai qu'elle doit triompher sans partage, notre très-sainte laïcité. Éradiquons les signes religieux partout où on pourra les dénicher ! 

D'ailleurs, j'y songe brusquement : il me semble bien que la majorité des églises de France sont propriétés civiles, étatiques, départementales, communales, etc. Par conséquent, qu'attend-on pour en bannir les crucifix qui s'y dressent, décrocher les chemins de croix de leurs murs, transformer leurs statues en épouvantails à moineaux dans des champs alternatifs garantis sans glyphosate ? Il ne s'agirait pas de choquer nos concitoyens à-sensibilité-différente, si par hasard il leur prenait fantaisie de venir traîner leurs babouches entre chœur et narthex, n'est-ce pas ? 

J'aimerais bien le connaître, le directeur (la directrice ?) de cet impeccable mouroir franc-comtois. Ou, à défaut,  pouvoir, une minute ou deux, simplement, en silence, contempler sa gueule.

lundi 18 novembre 2019

Les scandaleux propos de Monsieur Paul


« Ce qu'il faut dire, c'est que c'est une chimère de vouloir offrir au public d'autres œuvres que celles qu'il aime et de croire qu'il saura les apprécier. L'éducation artistique du public ? l'art pour le peuple ? tout ce qu'on a rêvé dans ce sens ? Autant entreprendre de rendre intelligents et sensibles les gens qui ne le sont pas. Vous n'empêcherez jamais que certaines gens se plaisent mieux au café-concert qu'à une pièce d'Ibsen et entendent mieux les polissonneries de certains vaudevilles que la passion de Racine ou l'esprit de Beaumarchais. C'est même ce qui fait la valeur des pièces d'Ibsen, la beauté de Racine et l'esprit de Beaumarchais de n'être pas entendus d'eux. Je suis gêné d'exprimer de tels lieux communs. J'ajouterai que tout est bien ainsi. J'ai horreur des rustres qui font des grâces et j'aime mieux un brave imbécile qui se satisfait de choses à sa mesure que le même faisant l'entendu à d'autres qui l'ennuient en secret. Qu'on laisse l'art tranquille. Notre époque n'a déjà abaissé que trop de choses. Qu'on ne se mêle pas d'enseigner ce qui ne s'enseigne pas, ce qui est don, sens, aspiration, compréhension naturels et, malgré tout ce qu'on peut dire de contraire, l'apanage d'une élite. Les choses à apprendre au peuple ne manquent pas, auxquelles il est d'ailleurs aussi rétif. […] Depuis le temps que la plaisanterie dure, avec le théâtre pour le peuple, les musées du soir et l'art pour tous, les gens qui y ont cru devraient en être revenus. »

Ce qui précède est extrait par moi d'une chronique théâtrale de Maurice Boissard – c'est-à-dire Paul Léautaud, comme l'on sait –, publiée dans la NRF du 1er novembre 1921. C'est un paragraphe que l'on devrait donner à lire et à méditer à tous ceux qui déplorent l'absence d'une télévision “de qualité”, et qui voudraient voir éclore çà et là dans le paysage des “chaînes culturelles”. Depuis le temps, comme dit ce scandaleux élitiste de Léautaud, ils devraient savoir qu'une telle invention est purement aporétique. Il suffit de constater dans quelle insondable médiocrité a sombré Arte pratiquement dès le lendemain de sa création, et de ricaner doucement devant les pathétiques efforts que font ses dirigeants successifs pour (re)gagner une audience qu'ils n'ont jamais eue. Tous les patrons de télévision savent qu'introduire du culturel dans leurs programmes aurait, sur les chaînes qu'ils dirigent, le même effet que proposer une pastille de cyanure à un individu suicidaire. De fait, ils s'en gardent bien.

samedi 16 novembre 2019

Les préjugés de Winston, les partis pris de Churchill


Si elle est passionnante, cette vie de Winston Churchill, cela doit beaucoup à son personnage principal et fort peu à son biographe. Je n'avais encore rien lu de François Bédarida, historien catholique-de-gauche, dont Dame Ternette m'apprend qu'il est mort en 2001 : ce n'est pas ce livre-là qui me fera regretter mon ignorance. M. Bédarida écrit un français certes correct, mais uniquement dans les nuances de gris – avec beaucoup de gris et peu de nuances. De plus, on sent dès les premières pages qu'il n'est pas homme à se laisser intimider par un cliché, encore moins à reculer devant lui quand il se présente au bout de sa plume : on se taille la part du lion, on fait d'une pierre deux coups, etc. C'est très reposant, en un sens, très grand-public ; c'est assez vite lassant. M. Bédarida n'est pas davantage du genre à éviter les explications passe-partout, surtout lorsqu'elles sont dans une tonalité psychanalytico-café-du-commerciale : il s'en donne à cœur joie (moi aussi, je sais jongler avec les clichés…) dès qu'il s'agit d'exposer les rapports du futur Prime avec ses parents – image du père, absence de la mère, blablabla…

Mais l'une des grandes affaires de M. Bédarida, celle qu'il ne semble jamais perdre de vue, même si c'est du coin d'un œil discret, c'est de nous assurer que, s'il est arrivé à Sir Winston de penser très mal, lui, au moins, pense toujours très bien. Très comme il faut. Très “dans les rails”. Cela éclate dans le passage dont je vais donner un extrait (c'est moi qui mets l'italique). On vient d'aborder un sujet ô combien épineux, la vision que pouvait avoir le jeune Churchill, secrétaire d'État aux colonies, de l'Afrique et de ses habitants de souche :

« […] Il faut dire que Churchill lui-même partage très largement les préjugés raciaux et colonialistes de son milieu et de son temps. Dans son univers, il existe une hiérarchie à l'intérieur de l'espèce humaine […]. “Les indigènes, écrira-t-il retour d'Afrique à propos des Kikuyu, sont des enfants, enjoués, dociles, mais ils gardent quelque chose de la brute.” Le seul espoir pour les arracher à “leur dégradation actuelle […], c'est l'auguste administration de la Couronne”. On ne saurait imaginer plus belle accumulation de clichés… Ces partis pris raciaux, Churchill les conservera toute sa vie : jamais ils ne cèderont devant l'idée de l'unité du genre humain ni devant le principe de l'égalité des races. »

Le lecteur sympathisant du parti socialiste et abonné à Témoignage chrétien peut respirer : M. Bédarida et lui-même sont et resteront du bon côté de la barrière, tandis que Sir Winston continuera à moisir dans les ténèbres engendrées par ses préjugés et ses partis pris.  Car il va de soi que, sur ce sujet, Churchill ne saurait avoir ni idées ni opinions : seulement des préjugés et des partis pris.

Malheureusement, porté trop haut par la vague progressiste qui le soulève, M. Bédarida se perd de vue et en arrive à se trahir plus ou moins. Lorsqu'il admet que l'unité du genre humain n'est qu'une idée, et non un fait, et surtout quand il avoue que l'égalité des races n'est qu'un principe. Or, un principe, c'est soit une proposition initiale, posée et non déduite, soit une règle s'appuyant sur un jugement de valeur. C'est à dire à peu près le contraire d'une chose prouvée par les faits, démontrée par la science, etc. Ce qui, bien sûr, n'empêche nullement Winston Churchill d'être gravement coupable de n'y pas adhérer, et de prétendre se baser sur ses propres observations plutôt que sur les principes de son futur biographe.

Le plus amusant est que M. Bédarida ne s'aperçoit pas que, pris par son élan, il en arrive à donner des armes à plus progressiste que lui, à risquer le débordement sur sa gauche. Car se cramponner au principe de l'égalité des races, c'est considérer comme avérée l'existence des dites races. Et ça, on le sait bien, c'est digne des heures les plus sombres, et il serait scandaleux que cela restât impuni.

Finalement, M. Bédarida a sans doute bien fait de quitter ce monde à l'orée du millénaire : s'il avait vécu, traînant partout après lui cette casserole raciale, il aurait vu de quel bois de justice se chauffaient les associations lucratives sans but ni raison.

jeudi 14 novembre 2019

Sa Majesté sur écran plat


Depuis une dizaine de jours, nos soirées sont occupées par une série télévisée anglaise intitulée The Crown. Comme son nom l'indique plus ou moins, elle retrace le règne d'Élisabeth II, la souveraine actuelle, en ses débuts pour ce qui est des deux premières saisons, c'est-à-dire où nous en sommes rendus. Si j'ai bien compris, quatre saisons sont prévues en tout, et l'histoire doit se prolonger jusqu'à l'arrivée dans le décor de la shampooineuse de luxe, Lady Diana – partie qui m'intéressera sans doute moins, dans la mesure où je risque d'avoir un peu l'impression de me retrouver à France Dimanche. Du reste, il y a déjà, dans les épisodes déjà regardés par nous, des aspects très people, notamment lorsque sont abordées les amours de la sympathique Margaret – qui, entre nous, devait être une fieffée cochonne. 

Mais enfin, pour ce qui est des deux premières saisons, qui vont du mariage de la future reine (1947) à l'assassinat de Kennedy, on peut dire que c'est une bonne série, comme savent en faire les Anglais, au contraire de nous autres : excellents acteurs (avec mention particulière pour John Lithgow, qui campe un très-savoureux Churchill), bon rythme – avec toutefois quelques baisses de régime dans certains épisodes –,  superbes décors (évidemment !) très bien filmés, somptueux châteaux, luxueux appartements, Rolls et Jaguar à tous les étages, etc. Surtout, on n'y voit pas l'ombre d'un pauvre, ce qui est tout de même bien agréable : nous en avons déjà deux à la maison, en les personnes de nous-mêmes, ce n'est pas pour en retrouver d'autres le soir dans notre téléviseur. Surtout s'ils ne parlent pas la langue.

lundi 11 novembre 2019

Solitude de l'antiphobe


Marche contre la très-sinistre “islamophobie”, hier à Paris : à peine plus de dix mille personnes parmi lesquelles, à en juger par les photos, une majorité de musulmans, femmes voilées et barbus vociférants. Pour une grande manifestation nationale, cela revient à peu près à dire qu'il n'y avait personne. 

Nous sommes vraiment d'indécrottables racistes, pas à tortiller.

samedi 9 novembre 2019

Le Mur ou : Tentative de réhabilitation du communisme est-allemand

Bien entendu, les marionnettes pavloviennes qui grouillent dans les catacombes de chez Ternette y vont toutes, aujourd'hui – elles auront oublié demain –, de leur petit péan destiné à célébrer la chute du mur de Berlin (qu'elles appellent simplement “le Mur”, comme les mahométans disent “le Prophète”). Celle-ci a des souvenirs d'époque, cette autre des inquiétudes d'à présent, une troisième des attendrissements sans âge ou une brusque poussée de nostalgie sénile. Je ne critique pas : c'est “l'Espèce humaine”, comme disait Robert Antelme.

Pour apporter ma petite pierre à cette muraille en ruine, je voudrais qu'on me permette de noter une simple chose, inspirée par la photo proposée ci-contre. Que voyons-nous ? Un mur ? Non pas : deux murs. L'un maculé de gribouillis immondes, infantiles, hurleurs, agressifs et glaçants ; l'autre lisse, propre, digne, net, silencieux, imperturbable. 

On s'est donc bruyamment réjoui, alors et de nouveau maintenant, de ce que la moitié des Allemands qui en étaient privés, allaient désormais pouvoir s'exprimer, c'est-à-dire essentiellement saloper les murs à grandes giclées de tagures. Le 9 novembre devenait donc le jour du Guten Tag, celui où tous les Berlinois de l'Est allaient pouvoir faire la bombe, à l'égal des grenouilles décérébrées qui sautillaient déjà du côté festif de ce mur qu'ils venaient d'abattre pour en faire de petits souvenirs commercialisables. Et passer de l'état de vivants emprisonnés et bâillonnés à celui de cadavres braillards et dansant.

Ça valait le coup de pioche.

vendredi 1 novembre 2019

Soyons grand siècle !

Louis II de Bourbon-Condé, 1621 – 1686.

Il a débarqué, à cheval et en armure, vers la fin d'octobre.

dimanche 27 octobre 2019

GdC, réveille-toi, les hordes sont là !


Voilà maintenant plus d'une semaine que le blog de l'irremplaçable camarade Gauche de combat est “en sommeil jusqu'à nouvel ordre”. Je commence à m'en alarmer sérieusement : en l'absence de cet infatigable traqueur de nazis, ce blogo-Klarsfeld, ce Wiesenthal de banlieue nancéenne, les hordes hitlériennes vont évidemment s'empresser de proliférer méchamment. Cet automne déjà gris va rapidement virer au vert-de-, et je ne serais qu'à moitié surpris de voir, ces jours prochains, une quelconque division Das Reich déferler dans ma rue pour aller prendre ses positions d'assaut dans celles des Courts Sillons ou de la Mare du Four. (En tout cas, s'il est question de rassembler tous les villageois dans l'église, sous prétexte de vide-sacristie annuelle ou de choucroute des anciens, moi je me casse illico.) 

Bref, si l'on veut conserver une chance de repousser ces nouvelles heures-les-plus-sombres qui se profilent, il faut à tout prix et urgemment réveiller notre flambeau antifasciste, probablement victime d'un maléfice auprès duquel celui subi par la Belle au bois dormant ferait figure d'anodine tisane vespérale. Seul un véritable électrochoc, je le crains, pourra tirer notre héros de cette ornière soporiforme. 

Un baiser de Marion Maréchal par exemple. Avé la langue.

mardi 22 octobre 2019

Les aventures de Gabriel, le méchant philopède


Bien sûr, je pourrais prendre la défense de Gabriel Matzneff, ce fut d'ailleurs mon premier mouvement, tant l'affaire dont il est le centre depuis quelques jours éclate de ridicule, avec ses minuscules haines maquillées en grands principes et ses bigoteries sous-jacentes. La “pédophilie” a ceci de commun avec le “racisme” – les guillemets sont là pour marquer l'égale et complète impropriété de ces deux termes – qu'elle autorise, dès que le mot est prononcé, ses pourfendeurs à dire absolument n'importe quoi, à proférer les énormités les plus saugrenues d'un ton n'admettant aucune réplique, ni même la moindre nuance.

Sur Causeur, une demoiselle Pélaprat écrit notamment ceci (c'est moi qui souligne), à propos de l'homme qu'elle a pris pour cible : « […] il revendique fièrement des rapports pédophiles qui, par définition, ne sont jamais librement consentis par les mineurs de moins de quinze ans. » Par définition, vraiment ? Définition de quoi ? Établie par qui ? En fonction de quelles prémisses ? À quel usage ? Et quelle puissance divinatoire êtes-vous donc, Mademoiselle, pour savoir aussi sûrement ce qui se passe dans le cerveau de tous les adolescents de moins de 15 ans, au moment où une main adulte se glisse dans leur culotte ? À quelle expérience mystérieuse vous adossez-vous pour écarter avec tant d'assurance toute possibilité de plaisir, voire de fierté, dans quelques-uns de ces cerveaux-là ?

Personnellement, j'ai horreur des enfants, en particulier de ceux des autres. Et, lorsque j'en étais un moi-même, jamais la moindre grande personne n'a eu l'idée d'attenter à mon innocence sacrée. En revanche, j'ai connu trois ou quatre personnes – dont une femme – à qui c'était arrivé et qui, par-delà les années, n'en conservait qu'un souvenir plutôt amusé ; ou disons : indulgent. Je n'en tire évidemment aucune conclusion générale, ni le moindre par-définition. Et je sais bien que, placés dans les mêmes circonstances, d'autres ont pu en souffrir terriblement.

Je ne tire pas de conclusion, mais je m'étonne que l'on puisse tranquillement, sereinement, avec la belle conscience du devoir accompli, appeler au lynchage d'un homme qui prétend avoir eu des rapports sexuels avec des enfants. Car, tout de même, on parle ici d'un écrivain qui, sous couvert d'autobiographie, peut bien raconter ce qu'il veut, vrai ou non, exagéré ou minimisé. Que savons-nous de la réalité ? Y a-t-il eu plaintes de ses nombreuses “victimes” ? Vous avez des dossiers à charge pour justifier vos appels au meurtre citoyens ?

Oui, décidément, j'aurais eu de quoi prendre la défense de Gabriel Matzneff, même sans compter les trois ou quatre arguments supplémentaires que je me garde dans la manche pour ne pas lasser les patiences. Mais j'ai choisi de renoncer. Simplement parce qu'il m'est apparu avec une quasi certitude que M. Matzneff lui-même devait, vis-à-vis de ses procureurs vociférants, n'éprouver autre chose que le plus insouciant mépris.

Car le philopède est toujours assez hautain. Par définition.

lundi 21 octobre 2019

Je n'y suis pour personne


Qu'on ne me cherche pas au Plessis-Hébert et environ, qu'on ne s'attende plus, avant un joli moment, à me rencontrer dans les allées lugubrement hilares du XXIe siècle : parti sans trop de hâte de mes domaines, passant par Ivry puis doublant Pontchartrain, me voici à Versailles, accueilli au château comme un plénipotentiaire arrivant en grand arroi de ses marches normandes. Je suis un peu en avance, c'est vrai : le jeune roi, à peine désendeuillé de son mentor cardinal, vient seulement de se débarrasser de l'encombrant Foucquet, et le dit château n'est encore que le pavillon de chasse qu'aimait feu le roi son père. La cour est encore déserte de Cour. Mais je compte bien assister à toute la suite, aux magnificences comme aux fracas du règne, avec les guides assermentés que je me suis choisis : 

Louis XIV de François Bluche (incessamment attendu, si le coursier ne verse pas dans quelque fondrière),

La France de Louis XIV, de Pierre Gaxotte,

Le Siècle de Louis XIV de Voltaire,

et aussi, en guise de récréation entre deux chapitres denses, les lettres de la princesse Palatine, savoureuses, à la fois fondantes et acidulées comme des bonbons de haute époque.

Donc, inutile d'agiter la cloche de mon portail, ni de hanter les blogocouloirs en braillant mon nom à tous courants d'air : je n'y suis pour personne fors le roi, sa suite et ses armées.

jeudi 10 octobre 2019

Les cacahuètes de GdC


Il y a quelques jours, dans l'une de ses blogobavures (du verbe baver), le camarade Roland, alias Gauche de Combat, alias Adolfo Ramirez, écrivait entre autres âneries ceci : 

« Je dirais même que je sirotais volontiers, devant pareil spectacle jubilatoire, un grand lait menthe en grignotant des cacahuètes. » 

En une fraction de seconde, tout s'est remis en place, la lumière s'est faite, le voile du temple s'est déchiré : de la part d'un individu, non seulement capable d'ingurgiter du lait à la menthe sans y être réduit par la force, mais en outre éprouvant du plaisir à accompagner son breuvage démoniaque de cacahuètes, de la part d'un tel humanoïde, on peut s'attendre à tout, et il est inutile de s'indigner ou de s'esclaffer lorsqu'il a des réactions particulièrement stupides ou ignobles, voire les deux ensemble, comme c'est si souvent le cas de notre Rolandin : cet homme évolue dans le monde et l'existence d'après des critères entièrement différents de ceux de l'humanité courante. Et c'est selon les mœurs propres à sa planète, que l'on imagine lointaine, qu'il conviendrait d'apprécier par exemple son irrésistible propension à la délation de toute personne non exactement semblable à lui : dans sa galaxie, cela correspond peut-être à ce que les scouts de chez nous appellent une B. A

Délation presque mécanique, donc ; sauf, bien sûr, dès lors qu'il s'agit de ses amimusulmans, pour reprendre le syntagme figé qu'il utilise de façon parfaitement psittaciste, comme s'il tentait à toute force de s'en convaincre lui-même sans jamais y parvenir tout à fait. Il devrait quand même se renseigner – on n'est jamais trop prudent avec ses amis – pour savoir si les cacahuètes arrosées de lait à la menthe forment bien un mélange halalo-compatible. Sinon, gare à l'halalie.
 

mercredi 2 octobre 2019

Le coup du pape François


J'apprends avec une sorte de jubilation mauvaise que le consternant pontife dont sont coiffés mes amis catholiques a inauguré, dimanche dernier, sur la place Saint-Pierre, une statue en hommage aux migrants. Plus exactement, il s'agit d'un groupe statuaire, représentant, dans une barque que l'on suppose associative, 140 migrants “de différentes cultures et périodes historiques” (ben voyons…). La chose s'appelle Angels Unaware, ce qui signifie, apprends-je par ailleurs, “anges inconscients”. C'est presque trop beau pour être vrai, on aimerait avoir soi-même inventé un truc pareil. 

Mais, d'un autre côté, pourquoi faire preuve d'une telle timidité ? Pourquoi s'être arrêté au milieu du chemin en faisant de tous les pouilleux de la terre de simples “anges” ? Il faut les proclamer dieux vivants ! clones christiques ! duplicatas sacrés ! Ainsi, la boucle sera bouclée et la messe, dite : quiconque, alors, émettra la moindre réserve quant à l'opportunité de l'invasion en cours pourra être automatiquement convaincu de blasphème et traîné de suite devant les tribunaux de l'inquisition new look, laquelle fait chaque jour davantage la preuve de sa belle efficacité. Les mauvais esprits, les négateurs de la nouvelle religion en resteront sonnés comme après un coup de gourdin derrière la nuque. C'est ce qu'on pourrait appeler : le coup du pape François.

Du reste, nos migrants séraphiques ne sont pas les seuls à se voir sanctifier par le nouveau monument, le même pape, décidément en grande forme, ayant ensuite balbutié la phrase suivante (je souligne) : « Et c’est vrai, il ne s’agit pas seulement d’étrangers, il s’agit de tous les habitants des périphéries existentielles qui, avec les migrants et les réfugiés, sont des victimes de la culture du déchet ». Qui, un jour, n'a pas rêvé de quitter définitivement les grandes villes de l'âme pour aller se faire construire un modeste pavillon dans une gentille périphérie existentielle ? Là ousque le miel diversitaire coule à gros bouillons dans les caniveaux, tel le lait dans les ruisseaux de Chanaan ?

Par contre, je me demande où notre pape, tout existentiel et périphérique qu'il puisse être, a vu que nous pratiquerions la “culture du déchet”. À tout le moins, il aurait dû développer un peu, ses propos risquant d'être vicieusement interprétés par quelques antédiluviens, rétifs à la grâce des anges modern style du Vatican. Culture du déchet, culture du déchet… Ça vous a de ces relents, mon Père !

mardi 1 octobre 2019

Non, non, non, Julien Green n'est pas mort…

1900 – 1998.

Ce fut le grand choc de cette fin de septembre.

vendredi 27 septembre 2019

Dis, quand reviendras-tu ?


Son maître a quitté la maison, pour aller se livrer à de passionnantes activités dont le chien ne soupçonne nullement l'importance : acheter six tranches de jambon pour envelopper les endives de ce soir, faire provision de cigarettes, passer à la pharmacie pour un renouvellement des médicaments qui l'empêchent de mourir trop promptement…

Alors, il s'est installé dans le fauteuil du maître, lequel se transforme illico en observatoire de la rue, par où le Luminaire céleste devrait finalement réapparaître. Tant de fidélité tirerait bien des larmes, mais une question surgit, insidieuse : le chien s'est-il installé là pour garder la place du souverain, lui conserver sa suprématie, barrer la route aux éventuelles usurpatrices… ou au contraire a-t-il dans l'idée de lui ravir son trône, de devenir Luminaire à la place du Luminaire ? 

Un léger doute subsiste.


lundi 23 septembre 2019

Les appétits et la raison de Mr Johnson

Samuel Johnson, 1709 – 1784

 « Vendredi Saint, 1764.

« Je ne me suis pas corrigé. J'ai vécu oisif et inutile, sensuel dans mes pensées, et plus que jamais adonné au vin et à la nourriture. Mon indolence, depuis que j'ai reçu le sacrement la dernière fois, n'a fait que croître pour devenir aujourd'hui une paresse grossière ; elle est à présent coupable négligence. Mes pensées sont assombries par la sensualité. Et, bien que j'aie fait effort depuis le début de cette année, pour me priver de boissons fortes, mes appétits ont toujours vaincu ma raison. Une étrange sensation d'oubli envahit mon esprit si bien que je ne sais ce qui s'est passé dans l'année qui vient de s'écouler. Tout passe sur moi sans laisser de traces. Ce n'est pas la vie que le Ciel m'avait promise. »

Ce court texte, extrait des Méditations de Samuel Johnson, est cité par James Boswell dans son admirable Vie de Samuel Johnson (page 108 de l'édition donnée par Gallimard en 1954). Elle est intéressante dès le départ, cette Vie de Samuel Johnson ; ce qui, déjà, constitue une sorte de petit exploit : celui de nous intéresser à la vie d'un intellectuel anglais du XVIIe siècle, dont on n'a jamais lu la moindre ligne, même si on savait qu'il était l'auteur unique du plus prestigieux dictionnaire de la langue anglaise : une sorte de Littré d'Outre-Channel, et cent ans en avance sur le nôtre. Elle devient véritablement passionnante aux alentours de la page 90 (sur un peu plus de 400, dans l'édition indiquée plus haut), c'est-à-dire lorsque le jeune James Boswell rencontre en effet Samuel Johnson et devient rapidement l'un de ses intimes.  J'y reviendrai sans doute dans quelques jours (oupa, comme disent les cons de la blogoboule), c'est-à-dire quand j'aurai parcouru toute la vie du modèle et la plus grande partie de celle de son biographe.

James Boswell, 1740 – 1795

mercredi 18 septembre 2019

Moi, un manuscrit


Je viens de consacrer toute cette matinée – moins une quarantaine de minutes, distraites pour aller, par voies et chemins, faire gambader Charlus – à ce petit livre original et fascinant. Il s'agit d'un récit d'aventures s'étalant sur environ mille ans, à côté de quoi les pérégrinations d'un Indiana Jones passeront pour de simples promenades d'après-dîner. En dehors du “personnage” central, on en croise une foule d'autres, dont certains fort célèbres : Érasme, Henri Estienne, Thomas More, pour ne citer que les trois noms qui me viennent à l'esprit, et d'autres qui, bien que plus obscurs au profane, n'en sont pas moins, au regard de notre histoire, d'une importance capitalissime, comme aurait dit Proust. Pour en savoir plus…

Eh bien, ma foi, pour en savoir plus, on commencera par “cliquer” sur l'illustration ci-dessus afin de l'agrandir, ce qui rendra lisible le texte de couverture, lequel n'est rien d'autre que le début du premier chapitre. Ensuite, il n'y aura plus qu'à embarquer et à sillonner l'Europe en tous sens, à la suite de cette Anthologie palatine, vieille dame millénaire encore capable de séduire, d'amuser, d'instruire, et peut-être même de choquer.

mercredi 11 septembre 2019

Pour une nouvelle croisade féministe


Depuis quelques jours, la progressistosphère est toute bruissante d'indignation, en raison d'une vague d'homophobie – ne devrait-on pas plutôt dire, dans ce cas précis : une ola d'homophobie ? – qui déferlerait sur les tribunes et les pelouses des stades, semant la mort, le chaos et la désolation, telle une peste noire dans la France médiévale. Homophobie car, si j'ai bien compris, supporters, joueurs, arbitres, marchands de glaces en cornets : tout le monde s'entre-traiterait volontiers d'enculé. Ce qui semblerait signifier que, dans l'esprit de ces êtres, sans doute un peu frust(r)es, l'enculage serait un domaine exclusivement réservé à nos frères pédés.

Pour mettre fin à de tels préjugés, évidemment inacceptables (on est quand même en 2019, quoi, merde !), je pense qu'il est grand temps que nos sœurs de combat, nos défonceuses de plafond de verre, nos vaillantes féministes en un mot, se lancent dans une nouvelle croisade, en exigeant des pouvoirs publics la mise en place d'une sodomie strictement paritaire.

mardi 10 septembre 2019

Les forçats du travail de deuil


Bel éclat de rire tout à l'heure, à propos de cette affaire de Caravelle, abîmée en mer entre Nice et Ajaccio en 1968, dont j'ignorais absolument tout et pour laquelle Macron vient de demander la levée de je ne sais quelle classification “secret défense”. De toute façon, mon hilarité ne venait pas du dossier lui-même, dont je me fous rigoureusement, mais de la phrase prononcée par l'avocat niçois qui s'occupe de cela, et qui ne semble pas du tout effrayé par la menace du ridicule. Voici ce qu'a déclaré Me Sollacaro : « Tous les feux sont au vert pour qu'il y ait une reconnaissance politique pour dire voilà ce qu'il s'est passé. Les morts pourront reposer en paix, et les familles faire leur deuil. »

Bon, on lui accordera par indulgence spéciale le cliché fourbu de ces feux qui ont l'amabilité de passer au vert quand on leur demande, y compris en pleine mer. On trouvera déjà plus incongru le fait que les morts aient pu continuer à s'agiter durant tout ce temps au lieu de reposer en paix comme c'est habituellement leur tendance. Mais ce que je trouve irrésistible, c'est cette conclusion à propos des familles qui vont pouvoir “faire leur deuil”. On peut en effet imaginer leur soulagement : 51 ans passés à attendre, à se retenir de rire et de sourire, à se contraindre à la triste figure, à verser des torrents de larmes chaque matin, comme si c'était toujours le premier depuis l'accident… tout cela parce qu'il n'était pas question de “faire son deuil” avant de tout savoir sur les circonstances du crash. Comme il a dû leur paraître long, ce demi-siècle, à nos toujours sanctifiées familles-de-victimes ! Comme il devait leur tarder qu'il finisse, ce Jour des morts éternel !

Le pis est que, sans doute, leur calvaire n'est pas terminé, mais va seulement changer de nature. Parce qu'enfin, après un demi-siècle passé sous les crêpes noirs, on peut imaginer que nombre de ces affligés à perpète doivent aujourd'hui avoir, à la louche, entre 90 et 120 ans : allez donc vous attaquer à un travail de deuil digne de ce nom à des âges pareils ! En tout cas, voilà un record de “deuil en longueur” qui va être bien difficile à battre, c'est déjà une belle consolation. 

À moins qu'on ne retrouve inopinément, un de ces jours prochains, quelque par entre Castille et Estrémadoure, une ou deux familles-de-victimes des marins de ce galion espagnol coulé dans des circonstances mal élucidées au large de Saint-Domingue, en l'an de grâce 1562… Mais comment dit-on travail de deuil, en langue cervantessienne ?

dimanche 8 septembre 2019

Transmutation oblique de l'Un un en Un plusieurs

Ne reculant devant rien, j'ai choisi pour titre de ce billet à haute concentration philosophique celui de la thèse soutenue autrefois par Anicet Broutard, titulaire de la chaire d'ontologie créative au Collège de France, et accessoirement l'un des plus réjouissants personnages du nouveau roman de Michel Desgranges. Pour ceux qui ont eu le bon goût et le plaisir de lire Une femme d'État, du même et chez le même éditeur (Les Belles Lettres), il s'agit là du second tableau de ces Mœurs contemporaines dans l'étude desquelles notre auteur s'est courageusement et brillamment lancé. Et Dieu seul sait, peut-être, jusqu'où cette exploration le mènera !

D'emblée, le lecteur des Philosophes est plongé dans la tragédie la plus radicale. Anicet Broutard, déjà évoqué, se trouve dans un rayon de supermarché, son philosophone à la main et dûment branché, lequel appareil vient de lui rappeler qu'il est censé rapporter à Mélanie, sa douce épouse (et savoureux personnage, elle aussi !), un bidon de produit adoucissant pour le linge. Et c'est le drame :

« Il n'y avait pas un bidon du produit recherché, mais exactement onze, de marques et de contenances différentes, qui semblaient tous avoir les mêmes qualités, et de manière également superlatives. Il se trouvait donc devant ce que son École nommait un être-totalité plurielle et ses collègues mathématiciens un ensemble, et il allait devoir rassembler forces, énergie et même courage pour provoquer dans ladite totalité une rupture radicale en en extrayant un élément ; […] »

On ne déflorera aucun suspense en révélant qu'Anicet Broutard va piteusement échouer dans cette mission. Mais, dès ces deux ou trois premières pages, le lecteur se retrouve plongé dans un monde délirant, asilaire, psychiatriquement administratif, auquel, en essayant de le penser, nos malheureux philosophes ne font qu'ajouter un peu plus de confusion, une rasade d'irréalité supplémentaire. Et le lecteur, déjà réjoui par le sens du cocasse et du saugrenu que déploie l'auteur, et qui semble inépuisable, se dit qu'il se trouve en face d'une pochade qui va lui faire passer un bien agréable moment d'hilarité bon enfant. 

Il se trompe.

Oh ! certes, il va rire beaucoup et souvent, ce lecteur ! À chaque paragraphe, en vérité. Mais, parallèlement, il va sentir poindre en lui une sourde inquiétude. Quelque chose comme cette à peine perceptible amorce de douleur que l'on ressent juste avant qu'un mal se déclare pour de bon. Car ce monde totalement fou, pris dans les rets d'une bureaucratie qui aurait fait reculer Kafka lui-même, il va se mettre assez vite à lui en rappeler un autre, et de plus en plus à mesure que les pages se tournent. Le nôtre, évidemment. Pas le nôtre dans tant de mois ou dans X années : non, le nôtre maintenant. Michel Desgranges n'est pas un caricaturiste, c'est un portraitiste. Ou, si l'on préfère, un paysagiste. Il rend compte très scrupuleusement de ce qu'il voit autour de lui, autour de nous, mais en ayant pris soin de faire tomber les palissades équitables et bariolées qui tentent de dissimuler la réalité des villes, et s'être employé à laver les couches de maquillage citoyen dont nos contemporains se peinturlurent la face avant de s'exhiber à l'air libre.  Si bien que ce que l'on prend d'abord pour les trouvailles cocasses d'un satiriste hors pair sont en fait les observations objectives d'un moraliste qui n'estime même plus nécessaire de se moquer : il lui suffit de mettre dans la lumière ce que nous ne voyons pas encore tout à fait distinctement pour outrager le monde, ainsi que le recommandait Philippe Muray. 

Je ne donnerai qu'un exemple (après en avoir coché des dizaines…) de ce phénomène. On le rencontre aux pages 166 et 167 du roman. Le passage met en scène Laurent, ancien haut fonctionnaire, le seul transfuge du roman précédent, Une femme d'État. Pour des raisons que le lecteur découvrira, et qui n'importent pas ici, notre énarque a décidé de faire élire Anicet Broutard à l'Académie française. Et il voit se dresser devant lui un obstacle de taille :

« […] il découvrit qu'une forte bourrasque de parité réparatrice menaçait de perturber les prochaines élections académiques. Tout était né de quelques touitts glapis par des associations bien en cours (collectifs de poétesses violées, ethnologues abusées et romancières harcelées) qui avaient observé que s'il était bien gentil d'élire désormais autant de femmes que d'hommes, quid du passé ? D'un passé où il crevait les yeux que les différentes classes de l'Institut avaient été peuplées depuis leur création d'un nombre d'hommes infiniment supérieur à la quantité de femmes auxquelles fut octroyé un habit vert ? Il était facile de faire le compte (il fut fait, par un collectif de doctorantes en muséographie) et d'en déduire combien de femmes devraient désormais siéger dans les diverses Académies pour que soit pleinement réparée une aussi sexiste injustice (selon les estimations d'un collectif d'intermittentes du spectacle et statisticiennes du dimanche, ce n'est qu'à partir de l'an 3029 que l'on pourrait à nouveau autoriser un homme à entrer à l'Institut). »

Se produit là le phénomène que j'évoquais plus haut. Dans un premier temps, le lecteur laisse fuser un petit rire sardonique, tout en rendant hommage à l'imagination de l'auteur. Aussitôt après son rire se fige, lorsqu'il acquiert l'intime mais absolue conviction que, au moment même où Michel Desgranges écrivait le paragraphe qu'on vient de lire, quelque part en Europe, ou en Amérique du Nord, les membres et membresses d'une quelconque association lucrative sans but étaient bel et bien en train de réfléchir à cette même parité réparatrice. Et de le faire très sérieusement, avec le soupçon d'indignation vertueuse nécessaire. Et il en va à peu près de même pour les situations et péripéties a priori cocasses qui ne cessent de survenir à flot presque continu : c'est parce qu'elles ne sont cocasses qu'a priori qu'elles deviennent rapidement inquiétantes, ou au moins refroidissantes.

Il s'ensuit que le lecteur, d'abord enclin à se moquer des malheureux philosophes qui se débattent dans cette gabegie et tentent de la penser, ce lecteur se met à s'apitoyer sur eux, éprouverait bientôt le besoin de les réconforter. Bref, s'il continue à bien voir leur imposture, et s'il n'est pas encore prêt à faire d'eux des héros, il lui semble nettement qu'ils sont perdus dès le départ, condamnés d'avance. Et il se sent tout disposé à les regarder comme de simples victimes.

Ce serait trop se presser. Car le livre de Michel Desgranges n'est pas un simple tableau descriptif des aberrations contemporaines, même s'il est aussi cela, et avec une puissance comique difficile à égaler : c'est surtout un roman. Ce qui revient à dire qu'il va s'y passer des choses qu'aucun des protagonistes n'aurait jamais pu prévoir, même dans ses plus lovecraftiens cauchemars. Et ce qui survient soudain va chambouler le jeu des pensionnaires de l'asile-monde aussi sûrement que le Woland de Boulgakov débarquant dans la Moscou stalinienne. Son nom, à ce Diable, à cet ancestral et implacable ennemi des philosophes depuis des amas de lustres, est encore plus terrible qu'aucun de ceux que l'on connaissait dans les siècles passés, nul ne peut le prononcer sans trembler, tant sont noires les perspectives de destruction qu'il fait planer sur notre château de cartes biseautées.

Il s'appelle… le RÉEL.

Parvenu à ce stade, le critique ne peut que s'arrêter et rentrer dans le silence. Car les effets de l'irruption que l'on vient d'évoquer passent les pouvoirs de sa plume – et même les touches de son clavier ont tendance à sauter toutes seules hors de leur support métallisé. Et puis, il sait que ce n'est pas à lui, ni même à l'auteur,  d'apporter la réponse à la question posée dès l'entrée du roman, « imposteurs ou héros ? ». C'est désormais au lecteur de s'y coller. Qu'il pense à se munir d'une gourde de gnôle et d'un gilet de sauvetage : ça va tanguer méchamment durant la traversée.