lundi 22 février 2010

La longue steppe derrière le point final

Personne, s'il ne l'a fait, ne sait exactement ce que c'est. Ce qui se passe quand on inscrit le mot "fin" au bas d'un livre (je parle par image frelatée : personne n'inscrit réellement le mot "fin", bien entendu). En réalité, je crois que les gens qui n'écrivent pas pensent qu'il doit s'agir d'une sorte de soulagement. Ou d'explosion de joie, de liberté, de... Une explosion en tout cas. Il ne s'agit évidemment de rien de cela. Quand on poinçonne ce point final, après lequel on a couru des jours (quand on était jeune), des semaines (aujourd'hui), des mois (je n'ai encore jamais connu), évidemment qu'on s'attend à quelque chose de conflagratoire – Or, non. Rien. Du grisâtre. Du pâteux qui fuit sous le doigt. Le livre est fini, waouh ! Non, pas de waouh !, justement. Ou alors un waouh.

C'est comme ça : on a poussé la charrue au long de 240 sillons parallèles, on atterrit à la ferme, à la table du maître – il n'est même pas impossible qu'on soit le maitre soi-même. Mais comment le savoir ? Bref : on se voit passer une soirée, n'est-ce pas... Une soirée comme... Et puis non. Depuis quelques semaines que je suis plongé dans le Journal des Goncourt, je lis cela presque chaque jour, chez les écrivains cherchant (c'est une caractéristique de ceux du XIXe siècle) à se faire une carapace d'immortalité, pensant à y parvenir par le théâtre, tremblant face aux metteurs en scène, dont plus personne en notre siècle n'a rien à faire, tous, les plus roides dans leurs bottes, les Goncourt, les Daudet – et même Zola, éreinté par les deux précédents : le théâtre est un boyau qui les attire, autant qu'ils en expriment l'horreur.

Là-dessus, je ne sais plus trop ce que je comptais dire au départ. Parler d'Edmond de *** ? Oui, probablement. D'Alphonse *** ? Pas impossible non plus. Enfin, quoi, ces trois gros volumes du Journal des deux frères, irremplaçables, foisonnants – et aussi cet effet miroir, lorsqu'on les a lus, de la première à la dernière ligne, ce qui est proche d'être mon cas, ce flamboyant renvoi que sont les deux pastiches de Proust. Dont j'ai hâte de me repaître, après les avoir grignotés il y a longtemps, lorsque j'ignorais encore tout d'Edmond et Jules.

Mais, déjà, il faut penser à l'histoire du prochain BM, commencer d'en imaginer l'intrigue et ses ressorts. On n'a jamais la paix.

10 commentaires:

  1. Moi quand j'écris fin à un de mes livres, je pense "ça s'arrose".

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  2. C'est bien entendu ce qu'on a fait. Mais on s'attend toujours à une joie particulière, à quelque chose de plus. Or, non...

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  3. Pourquoi?
    Je pense que vous êtes pourtant satisfait de ce que vous avez écrit? Même si c'est "en bâtiment". Et au moins, le soulagement de la tâche accomplie.
    Pour l'enseignement de l'islam, voir le lien chez le Pélicastre et mon comm sur l'article précédent.

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  4. Marine : non, justement, il n'y a pas de soulagement, juste une sorte de vide désemparé, qui dure en général toute la journée du lendemain (aujourd'hui, donc). Et c'est ça qui est un peu frustrant.

    Merci pour le lien : je cours chez le Pélicastre !

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  5. Pour ce qui est des ressorts, vous avez ça en magasin.
    J'ai idée que ce point envoie à la prochaine page blanche et aux angoisses qui s'y rattachent, c'est un faux point final, un genre de point virgule amputé.

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  6. C'est un peu la même chose pour un tableau. A la fin, il brûle les mains, il s'échappe. le lendemain on ne le reconnaît plus. On n'en veut plus. On est content de le revoir queqle part, longtemps après, alors qu'on l'avait oublié.
    A propos, c'est quoi ce livre?

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  7. Mère Castor : non, je ne pense pas que ce soit ça, car dans ces moments le BM suivant me paraît extrêmement lointain, comme s'il ne devait jamais arriver.

    Hermès : ce n'est rien : de méchants romans que j'écris depuis plus de vingt ans afin de mettre des épinards dans mon beurre (ou des glaçons dans mon pastis), et qui font partie d'une collection appelée Brigade mondaine.

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  8. "non, justement, il n'y a pas de soulagement, juste une sorte de vide désemparé, qui dure en général toute la journée du lendemain"
    ça ressemble fort au blues de la parturiente, non? un vide désemparé, c'est ça.

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  9. Pas lu les commentaires.
    J'ai l'impression qu'en matière d'écriture, le point final d'une histoire n'est jamais que le début d'un autre livre. L'auteur écrit et ça se découpe en livres physiques mais dans son cerveau, c'est un tout d'écriture. Non ?
    :-)

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  10. « J'ai l'impression qu'en matière d'écriture, le point final d'une histoire n'est jamais que le début d'un autre livre. L'auteur écrit et ça se découpe en livres physiques mais dans son cerveau, c'est un tout d'écriture. Non ? »

    C'est exactement ça. Et l'œuvre d'une vie est souvent une vaste variation autour de deux ou trois thèmes obsessionnels.

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