jeudi 11 février 2010

La nostalgie, camarades !

On restait quatre. Comme les mousquetaires mais en moins flambards. C'est-à-dire moi, et les trois autres, arrivés en ce journal un peu plus tôt, une poignée de semaines ou de mois avant cet octobre 1982 où j'ai fait mon entrée. L'un de ces mousquetaires se retire en son couvent, et nous allons “fêter” cela tout à l'heure. Il y aura du vin, il y aura à manger, il y aura des petits discours convenus et cafards, il y aura des rires complices ; et même des phrases chaleureuses, certainement.

Je n'ai rien envie de fêter. On peut compter les disparus, et on le fait, mais de là à se réjouir d'être un de moins, un de plus dans la pré-tombe, comme il y a des pré-retraites (et du reste l'enbaumement est à peu près le même)...

Bientôt, si le cancer et la crise cardiaque massive font preuve d'assez de distraction à mon endroit, je resterai le dernier. Le plus vieux. Le premier arrivé. La mémoire vivante, comme dit généralement le faiseur de discours en veine d'inspiration, face au sur-le-départ qui retient à quatre yeux son émotion, ce qui lui donne ce visage figé et comiquement vieilli.

Je refuse. Ils ne m'auront pas. Je partirai en douce. Un soir, je laisserai les autres rentrer chez eux, je leur répondrai “à demain !” lorsqu'ils me diront “à demain !”. Sauf si c'est un vendredi, alors nous nous dirons “bon week-end, à lundi !” Puis, seul dans le bureau, je ferai grincer les deux tiroirs une dernière fois, afin d'ensacher les quelques livres que je garde encore ici.

Et je partirai. La veille ou la semaine d'avant, j'aurai pris soin de changer de numéro de téléphone, à la maison, et de me mettre sur liste rouge, si une telle chose existe encore. Ils auront beau faire, ils ne me retrouveront pas – je serai mort pour eux, tiroirs vides, esprit éteint. Mais, de toute façon, nul ne me cherchera : sortir du bureau, après trente ans, équivaut à franchir une porte intensément lumineuse dans un mauvais film de science-fiction : pas de retour ni de trace – une envolée en poussière.

En tout cas, quoi que réserve cet au-delà du seuil, je puis vous assurer d'une chose : on ne prendra pas un verre en mon honneur sur le paillasson. Et personne ne m'enterrera sous ses phrases pauvrement branlées.

9 commentaires:

  1. Et votre blog alors... ils viendront... ils vous traqueront jusqu'à Plieux et puis imaginez un type un peu plus vicieux qu'un autre, qui irait sur votre blog, remonterait jusqu'à votre adresse IP... et puis un matin...non, vous y aurez droit jusqu'au bout...on ne peut partir sans laisser de traces...

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  2. Et m.... ! On pourrait quand même vider quelques quilles en douce, quelque part dans le Plan-de Dieu...

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  3. Cherea : non, non ! Heureusement, on s'indiffère trop les uns les autres pour lever le petit doigt. Dès que vous disparaissez, c'est comme si vous n'étiez jamais venu. Et heureusement, encore !

    Pluton : ah, mais oui, on videra ! Mais pas en salle de réunion, avec collègues dont on n'a rien à foutre (et réciproquement)et discours du boss qui, en même temps, compte mentalement combien votre départ va lui faire économiser.

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  4. Je comprends, les résumés de carrière vite torchés font flipper...

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  5. T'as raison Didier, ils n'ont qu'à aller se branler plus loin !
    Un pour tous...

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  6. Vous enterrer sous des phrases ? Impossible, vous auriez toujours, jaillissant, le dernier mot.

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  7. Histoire vraie:
    lors du pot de départ en retraite de deux collègues dames (des profs de maths, alors c'était pas grave, je plaisante oh!), je me souviens du chef d'établissement disant à leur sujet:
    (à peu près)
    "Honneur à nos collègues qui ont usé sous elles 23 ministres de l'éducation (nationale) ...etc...."
    Depuis, je me suis dit la même chose que vous, je partirai sans pot ni trompette. Je veux pas qu'on me prenne pour une fille de saloon.

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