samedi 11 février 2012

Pierre Dumayet mis en abyme

Il y a quelques jours, Arte redonnait une émission datant du début des années 2000 et consacrée à Pierre Dumayet – ou, plus exactement, à d'anciennes émissions de Dumayet commentées par lui à trois décennies de distance. Amusante mise en abyme, puisqu'on y voyait le vieil homme assis devant un téléviseur, à l'intérieur duquel apparaissait le jeune lui-même interrogeant tel ou tel écrivain. Le comble de ce jeu était atteint avec Marguerite Duras, laquelle avait demandé, dans les années quatre-vingts ou quatre-vingt-dix à revoir une émission des années soixante où c'était elle qui se trouvait sous le feu des questions. Si bien que l'on pouvait voir alors le Dumayet de 2000 contemplant sur son écran Marguerite Duras et le Dumayet de 1980 (mettons), eux-même se regardant et s'écoutant sur un autre écran et un quart de siècle plus tôt : on se serait cru sur un couvercle de boîte de Vache qui rit.

L'un des extraits de Lecture pour tous proposés avait pour invité François Mauriac, qui y expliquait ce qu'il voulait dire par l'expression : écrivain habitable. Il s'agissait dans son esprit de ces auteurs à qui l'on revient régulièrement, y entrant par n'importe quelle ouverture, lisant vingt ou cent pages, avant de ressortir cavalièrement par la porte-fenêtre du jardin. Comme exemple d'écrivain habitable, Mauriac citait Balzac – et je me sentais en plein accord avec lui –, mais aussi Dostoïevski. Et je me disais que je pourrais sans doute pas habiter Dostoïevski comme j'habite Balzac et, au moins autant, Proust. D'abord relire un roman du Russe n'est pas une envie qui me vient très souvent et elle est rarement impérieuse. Ensuite, quand il m'arrive de passer à l'acte, je sonne poliment à la porte, vérifie mon nœud de cravate, prends les patins, fais attention à ma cendre de cigarette, etc. : je n'habite pas, je visite.  Chez Balzac, en revanche, il m'arrive d'ouvrir le frigo pour voir s'il ne resterait pas un peu de rillettes – ou d'autres fois une vieille madeleine rassise dans le buffet de Marcel.

Pour exemple d'écrivain a contrario inhabitable, pour lui, François Mauriac donnait Kafka. Et il disait ceci : « J'ai beaucoup aimé les livres de Kafka, mais plutôt crever que de devoir les relire un jour… »

Ce “plutôt crever” dans la bouche  du maître de Malagar m'a ravi durant au moins cinq minutes.

18 commentaires:

  1. J'ajouterais que l'on habite pas assez souvent François Mauriac.

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  2. D'accord pour le Bloc-Notes et les écrits autobiographiques (notamment les superbes Nouveaux Mémoires intérieurs). Les romans, bof, bof…

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  3. Étrange jugement que celui de Mauriac sur Kafka. Pour ma part je le trouve (Kafka) très habitable, ne serait-ce que par l'abondance, chez lui, du fragment et de l'inachevé. Le tome 2 des œuvres complètes en Pléiade est par excellence ce qui peut être relu n'importe quand et par n'importe quel bout. Mais j'ignore le détail de l'histoire éditoriale de Kafka, et peut-être Mauriac en son temps ne disposait-il pas de tant de matériau kafkaïen habitable.

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  4. Je crois surtout qu'on est là dans le domaine du personnel, de l'intime, du goût dans ce qu'il a de plus individuel, et qu'en discuter ne nous mènerait sans doute pas bien loin.

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  5. Je veux dire que cette notion d'habitable me paraît être tout entière du côté de la subjectivité et, par là, couper court à toute discussion.

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  6. Ben comme ça, on n'a plus besoin de discuter.

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  7. D.F,
    Pour le coup je ne pense pas que Kafka soit un écrivain ''habitable'' ! Je dirai même plus que ''l'inhabilité'' est l'une des caractéristiques de son œuvre. Il s'agit justement pour ses personnage de tout tenter pour rendre le monde habitable (je pense à cette extraordinaire texte qu'est ''Le Terrier''.

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  8. Didier,
    Pour Mauriac, je suis d'accord avec vous mais peut-être faudrait-il jeter (rejeter) un coup d’œil aux romans.

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  9. ...cet extraordinaire texte...

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  10. P/Z : oui, bien sûr qu'il faudrait. Je dois d'ailleurs en avoir un ou deux, quelque part.

    D'un autre côté, j'ai suivi le même raisonnement, il y a un mois ou deux, avec ceux de Julien Green et j'en ai été assez mal récompensé…

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  11. Gaston : mais si, on peut discuter sur la notion elle-même ! Après cela, chacun habite qui il veut…

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  12. C'est d'autant plus intéressant, il me semble, que l'on peut, si l'on suit Mauriac, habiter un écrivain, mais aussi, bien sûr, être habité par lui – et les deux notions ne sont certainement pas équivalentes.

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  13. Didier,
    j'ai eu la même expérience avec les romans de Gracq auteur qui pourtant me semble ''habitable''. Comme quoi !
    Ceci dit les ouvrages critiques de Gracq (notamment En lisant en écrivant) sont très beaux (de très belles pages sur Balzac...)

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  14. Ah, pour Gracq c'est beaucoup plus net, dans mon cas : les romans de lui que j'ai tenté de lire (il y a longtemps…) me sont tous tombés des mains.

    Mais j'ai repris plusieurs fois En lisant, en écrivant.

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  15. @P/Z : Oui, je suis d'accord, l'« inhabilité » est le sceau de Kafka, mais je prenais le mot d'« habitable » au sens assez restreint que lui prête ici Mauriac : « aisément lisible et re-lisible », en gros. Ce que Kafka est, me semble-t-il — à commencer par son style, limpide, simple, profondément universel, et dont la profonde lisibilité, ou la lisibilité profonde, traversera probablement quelques siècles sans trop de mal.

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  16. DF : non, je ne pense pas que ce soit exactement cela que veut dire Mauriac. D'après ce que j'ai compris, il s'agirait plutôt de ces écrivains avec qui on entretient une certaine familiarité. On y entre n'importe où, on relit un ou deux chapitres, on sort, on y revient plus tard par une autre porte, etc. Et à quelque endroit que l'on ouvre leurs livres, on se sent tout de suite “comme chez soi”.

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  17. C'est à peu près ce que j'avais compris aussi, et par « aisément lisible et re-lisible » j'ai caricaturé à gros traits ce que vous explicitez. Cependant, affaire de goût personnel sûrement, j'incline à croire que Kafka s'inscrit bien dans cette catégorie de « classiques aisément fréquentables », que ces classiques soient largement reconnus, comme c'est son cas, ou tout à fait personnels, intimes, « familiers » — ce qui n'est bien sûr pas incompatible. En plus de la limpidité du style déjà évoquée, l'homogénéité de la vision kafkaïenne du monde tout au long de l'œuvre participe à ce sentiment de familiarité, ou de proximité immédiate. Aussi Kafka peut-il bien, à mon sens, être un « auteur de chevet », si c'est bien ce que Mauriac lui reproche de ne pas être.
    (Cela dit, j'ai bien conscience que ces débats n'ont pas de fin décelable...)

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  18. Et l'expression qu'il a, Mauriac, quand il dit « J'ai beaucoup aimé les livres de Kafka, mais plutôt crever que de devoir les relire un jour… » ! Le sourire dans la moustache, et un air gamin, charmant ! et... "Bordeaux, c'était une ville de province, ce n'était pas rigolo, Bordeaux!" Tout est dans le regard qui pétille. Je ne savais pas que Mauriac gagnait à être vu.

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