jeudi 5 avril 2012

En présence d'un clown


Depuis hier soir, j'ai envie d'écrire ici sur le téléfilm tourné par Bergman en 1997, dont le titre est celui que j'ai choisi pour ce billet. (Je sais qu'accoler le mot “téléfilm” au nom de Bergman a quelque chose d'incongru, mais qu'y faire ?) Écrire aussi, un peu, à pas de loup, sur la sonate D 960 de Schubert, parce qu'on en entend quelques fragments dans le film et que Schubert lui-même, après avoir été évoqué, devient finalement un personnage à part entière de l'œuvre. Durant mon heure de trajet coutumier, je n'ai cessé d'y penser, d'essayer de “carcasser” l'affaire, d'en articuler les parties : sans grand succès, je dois le dire – mais il est vrai que je devais conduire en même temps. Je savais qu'il me faudrait parler du découpage en trois actes ; des “couleurs grises” qui sont la dominante du premier, situé dans une grande chambre de l'asile d'Upsala, en 1925 ; de celles chatoyantes, lumineuses et ardentes du second ; et de la clarté bleue et froide qui conclut l'ensemble. 

Il aurait fallu aussi établir des correspondances avec Fanny et Alexandre ; essayer de montrer les ressemblances – le théâtre comme refuge et évasion tout à la fois, le personnage de l'oncle Carl qui passe de l'un à l'autre film, des acteurs qui sont pour partie les mêmes – et les écarts. Je comptais aussi, bien sûr, évoquer le clown du titre, celui qui apparaît à Carl, une première fois lorsqu'il est enfermé dans son asile, puis à quelques reprises ensuite, plus fugitivement, comme un rappel ; un clown blanc femelle, aux dents et aux gencives noires – bouche d'ombre – qui est certes la mort, mais encore bien plus sa représentation, le masque qu'elle se donne, le personnage qu'elle a décidé de jouer ; la mort qui demande à être enculée (le mot est bel et bien prononcé) et qui l'est effectivement, physiquement, brutalement, par ce même Carl.

Bien sûr, on n'aurait pas échappé au théâtre ni au cinéma, puisqu'ils sont au cœur du film, ils en sont l'objet sinon le sujet. Ces personnages, qui pour certains sortent de l'asile afin de créer le premier film parlant de l'histoire du cinéma, il aurait été nécessaire de montrer que, l'incendie ravageant la modeste salle où ils projettent leur œuvre – dont le personnage principal est Schubert –, ils sont obligés de revenir au théâtre, afin de raconter aux quelques spectateurs ce qu'ils auraient dû voir sur l'écran. Il aurait fallu bien mettre en lumière que l'on se retrouve finalement devant un film découpé comme une pièce, qui raconte une pièce de théâtre, qui elle-même raconte un film.

Et puis, donc, je voulais essayer de parler de Schubert. D'abord parce que celle de ses œuvres que Bergman utilise je n'en finis pas de la récouter ; cette sonate ultime, dont les deux premiers mouvements me semblent être ce que l'on peu entendre de plus intensément mélancolique, déchirant, douloureux, tandis que les deux derniers sont d'abord un tourbillonnement d'allégresse, une allégresse d'après la douleur, ou plutôt d'au-dessus de la douleur, et ensuite une superbe affirmation par le créateur de sa propre puissance, au bord même du précipice. 

Ensuite, il y a que Schubert est le “véhicule” d'une question que pose au début du film l'oncle Carl à son médecin aliéniste : il veut savoir ce que, d'après lui, le musicien a dû ressentir lorsqu'il a découvert sa syphillis en 1823. Le docteur finit par lui répondre qu'il a dû se sentir couler. À la toute fin du film, Carl, devenu Schubert, grimé en Schubert et agonisant, donne lui-même la réponse : « Non, je ne coule pas… je m'élève… » – et c'est bien ce que semble dire le compositeur, par le troisième et surtout le quatrième mouvement de la sonate D 960.

Voilà, j'aurais voulu tenter de mettre tout cela en forme, de donner envie à quelques-uns de regarder ce presque dernier film de Bergman, jamais sorti en salle et rarement programmé à la télévision. Je comptais faire tous mes efforts pour y parvenir plus ou moins. Alors, arrivé devant ce clavier, j'ai commencé par taper le titre : En présence d'un clown.

À ce moment précis, en relisant mentalement ces cinq mots, c'est le visage de François Hollande qui m'est apparu. Et plus rien n'a été possible.

35 commentaires:

  1. Hé ho, commencez pas à taper sur Hollande pour des bêtises comme ça avant qu'il ne soit élu...

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  2. Richter, l'insoumis (DVD) D560 aussi, en générique.

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    1. C'est lui qui avait défini l'échelle de la connerie ?

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  3. Hollande, même pas un clown , tout juste un chicon amer.

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  5. Vous parlez de clown a propos de Hollande, je cherche encore mes mots pour tenter d'exprimer la vacuité du discours de cet homme hier à Rennes ainsi que de mon abattement face à tant de démagogie, tant de creutitude, tant de...voyez , je cherche encore

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  6. Très habile numéro de prétérition qui s'achève sur un "in cauda venenum" totalement inattendu. Chapeau M. Goux !

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    1. La forme s'est imposée d'elle-même, dans la mesure où je ne parvenais effectivement pas à entrevoir comment faire un billet cohérent et rigoureux à partir de mon sujet (ou bien que je manquais du temps nécessaire pour y arriver), et qu'en outre, à un moment, songeant au titre du film, je me suis réellement dit que si j'intitulais un billet comme cela, tout le monde allait se précipiter pour voir de qui je disais du mal aujourd'hui… et repartir assez penaud et muet.

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  7. Eh bien, écoutez, ce n'est pas si mal que l'évocation de Schubert et de Bergman fasse apparaître le visage de Hollande, avec "Camping" et "Camping 2" sur une musique de Barbelivien, c'eut été sans doute le visage de Sarkozy qui vous serait apparu.

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    1. Le président des riches, l'homme du Fouquet's, du yacht de Bolloré, vous l'associez au camping ? Soignez-vous, Léon ! Votre logique fait naufrage !

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    2. C'est vrai, Jacques Etienne, vous faites bien de rappeler le Fouquet's et le yacht de Bolloré.
      Didier Goux aurait pu voir surgir la tête de Sarkozy derrière le slip de Bigard, la frange de Mireille Mathieu, sur des paroles et musique de Doc Gyneco.

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    3. C'est vrai qu ' avoir le soutien d'un évadé fiscal comme Noah et un petit repas avec BHL dans un restaurant ou la salade coûte plus cher que mon budget nourriture pour 3 jours.

      Dîtes moi mon beau Léon, combien coûtez les montres d'un certain Julien Dray, la Porsche du secrétaire de DSK. etc...

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    4. Hugues Escqulin6 avril 2012 à 08:01

      Dites-moi, mon beau grandpas, combien coûtent les morts de Karachi à vos yeux? Plus ou moins qu'une toquante?
      Entre une montre au poignet et du sang sur les mains, votre coeur balance?

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  8. Je le verrais bien en 'ravi' de la crèche...

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  9. Normalement les clown sont comiques. (lui aussi c'est vrai, mais il ne le fait pas exprès)
    Après cinq ans avec le nabot on va se farcir un clown… très réjouissant.
    Cela nous fera une raison de plus de s'abandonner à la mélancolie de Schubert.

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  10. Granpas, là je comparais deux cultures de chefs d'état, si vous voulez qu'on parle d'argent indu, ou volé à la vieille dame, ou rétrocédé, c'est un autre chapitre.

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  11. Hollande est un clown sans présence.

    Une effigie de Ronald Mac Donald's en matière plastique, trônant à l'entrée d'un Mac Drive, dégage plus de charisme et d'énergie que le candidat sus-mentionné.

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  12. Hugues Escqulin6 avril 2012 à 08:33

    L'art de la communication (la propagande donc) s'est à ce point perfectionné qu'il est malaisé de distinguer tel ou tel trait de caractère sans se demander s'il ne nous est pas très consciemment suggéré par la Propagandastaffel des candidats.
    Seul l'accident, dans cette mécanique bien huilée, devient alors significatif.
    J'évoque aussitôt De Villepin, à l'Assemblée Nationale, qui avait violemment pris Hollande à partie et la réaction formidablement révélatrice de ce dernier: il s'était littéralement décomposé pour se métamorphoser en une petite chose rouge-rose de peur.
    Chez les militaires, on dirait que ce n'est pas un dominant, on le renverrait gentiment chez lui et on en resterait là, pour le bien de tous.

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  13. Mélanchon, c'est pas mal non plus en matière clownesque. Mais sa montée en pantomine est tellement fulgurante qu'il va finir par s'auto-caricaturer, voire s'autodétruire, y compris aux yeux de sa famille politique.

    Duga

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    1. Après quarante ans de Jean Marie Le Pen on va se farcir quarante ans de Mélanchon qui est devenu son digne successeur, celui qui regroupe tout les votes "protestataires" de ce pays de paumés. Le FN étant maintenant un parti "normal" il essai de lui piqué son ancien électorat.Un coup à l'extrême droite et un à l'extrême gauche…

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    2. Reste à savoir ce qu'est un parti "normal".De toutes façons, on ne se "farcira" ni l'un ni l'autre. Ils sont tellement caricaturaux et irresponsables dans leurs genres respectifs qu'il faut espérer que les français reprendront leur sang froid au moment d'accomplir l'acte démocratique fatidique, à savoir glisser le bulletin dans l'enveloppe.
      Mais le pire n'est jamais sûr. En attendant, ils auront amusé la galerie, à moins qu'ils ne lui aient fait peur.
      Ces deux partis servent de caractérisation et d'exutoire momentanés à certaines colères, dont quelques-unes peuvent paraître parfois légitimes selon le milieu ou les conditions dans lesquels on vit. Par contre, les solutions proposées sont parfaitement grotesques. Dans 1 mois, Mélanchon et Le Pen retourneront dans leurs grottes fomenter leur prochaine pseudo-révolution.

      Duga

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    3. Il ne faut pas oublier qu'un des principaux motifs de l'action politique chez les hommes est d'obtenir des gratifications sexuelles qu'on n'aurait pas eu sinon... La durée de la carrière politique de Mélenchon dépend de la longévité de certaines de ses fonctions physiologiques.

      Didier, vous écoutez quelle version de la D 960?

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    4. J'en possède deux : Pollini et Arrau. Je crois bien que je préfère la première, mais ne me demandez surtout pas pourquoi : je suis un complet béotien en matière de musique…

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    5. Ah, je ne sais pas, il faudrait que je l'écoute plusieurs fois. Mais comme ça, à la première écoute, je lui trouve quelque chose d'un peu heurté, ou peu-être d'un peu trop "volontaire", je ne sais trop comment dire. si vous voulez, dans le cas de Pollini, j'ai l'impression (c'est mon petit critère absolu personnel…)qu'il n'y a pas de pianiste, que c'est l'esprit de Schubert qui actionne les touches du piano sans aucun intermédiaire humain. Vous voyez ce que j'essaie de dire ou c'est totalement abscons ?

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    6. Oui, Sofronitsky la joue rubato (avec des variations de vitesse) et Pollini plus legato (en liant les notes). Ce sont deux styles différents.

      Schubert/Maurizio Pollini, 1987: Klaviersonate B-dur, D. 960

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    7. Didier, je vois très bien ce que vous voulez dire. Essayez Richter.... Je ne sais pas si vous entendrez Schubert ou Richter, mais vous entendrez quelque chose de nouveau...

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  14. Voyez-vous Monsieur Didier Goux, j'aurais bien été tentée de taper Bergman ou Shubert dans mon moteur de recherche et je vous aurai certainement épatée, remplie de sons et de nourritures lettrées histoire de m'empiffrer jusqu'à l'overdose, et rendre.

    Je choisis en ce jour saint de rester vierge et dire que si rien n'est possible d'écrire sans référence à l'un ou à l'autre, sans souffrir de quelconque maux intestinaux ou intellectuels, ou bien encore mentaux, il n'en va aucun talent que de laisser la page vierge pour cause d'heureux sortilèges.

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  15. C'est trop beau pour être vrai ! Sand est un automate débranché ?

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  16. Georges, une étoile filante ça me dirait bien !

    En parlant de binômes, puisque nous y sommes, confidence pour confidence il y a un couple qui m'a profondément enrichie d'étudier ces deux dernières années, Chritophe Rocancourt et Catherine Breillat, je viens tout juste de terminer, intéressants, sinon plus... comme dirait l'autre !

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  17. Pardon, j'ai écorché Christophe, j'ai omis un "s"

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  18. Surtout, n'arrêtez pas de me parler, Sand. Je ne comprends strictement rien à ce que vous dites, et je trouve ça très reposant.

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  19. Didier Goux, je viens de m'apercevoir que j'étais dans votre "blogroll", au milieu de ces crétins et de ces belles âmes qui sont vos amis et vos ennemis, ce qui fait peu de différence. Je vous demande d'ôter mon nom de cette sale chose.

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  20. Oh oui ôtez Georges ! Remettez-nous le pd bleu dans la sale chose ! Sand est George !

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