lundi 9 juin 2014

Le vin du magistrat – Miscellanées

Dans sa Physiologie du goût, Brillat-Savarin emploie à plusieurs reprises le mot “esculence”, qui n'avait encore jamais croisé mon chemin, ni moi le sien. Comme il arrive à ce digne gastronome de forger lui-même les néologismes dont il a besoin, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de l'un d'eux ; mais non : le mot existe.

Il existe, mais à peine. Car si Littré nous apprend qu'il signifie : qualité savoureuse, la seule occurrence qu'il en propose, il la tire justement du livre où nous l'avons rencontré ; quant aux Robert, Petit et Grand, ils passent tous deux sans sourciller d'esculape à esculine, laquelle est un glucoside extrait du marronnier d'Inde, à action vitaminique P ; ce qui, à mon avis, ne méritait pas l'honneur qui est refusé à l'esculence.  

Et puisque nous sommes avec Brillat et sa Physiologie, restons-y un instant, le temps de ces deux petites anecdotes, trouvées aux pages 362 et 363 de l'édition Champs classiques.

« M. le Conseiller, disait un jour, d'un bout de la table à l'autre, une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, lequel préférez-vous du Bourgogne ou du Bordeaux ? – Madame, répondit d'une voix druidique le magistrat ainsi interrogé, c'est un procès dont j'ai tant de plaisir à visiter les pièces que j'ajourne toujours à huitaine la prononciation de l'arrêt. »

Un buveur était à table, et au dessert on lui offrit du raisin. « Je vous remercie, dit-il en repoussant l'assiette ; je n'ai pas coutume de prendre mon vin en pilules. »

On pourrait aussi bien revenir sur l'histoire de ce Français émigré en Angleterre au moment de la boucherie révolutionnaire, qui fit fortune comme confectionneur de salades ambulant, auprès de toutes les grandes tables de Londres ; mais il y faudrait un peu de temps, et l'heure d'apprêter le dîner s'en vient.

24 commentaires:

  1. Voilà bien un domaine dans lequel je refuse obstinément de discriminer malgré mon snobisme prophétique. Enfin ce n'est pas tout à fait vrai, en fonction de la situation, après les avoir goûté tous les 2, je choisirais bien entendu le meilleur disponible.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Personnellement, c'est plutôt entre blanc et rouge que je discriminerais.

      Supprimer
  2. En deux mots, es culence, @jegoun pourrait être très intéressé, moi aussi d'ailleurs

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Maître Jacques a le jeu de mot poussif aujourd'hui.

      Supprimer
    2. L'esculence me laisse dubitatif d'ailleurs.

      Supprimer
    3. On peut d'ailleurs se demander si ce n'est pas en raison de ses assonances fâcheuses que le mot est resté si discret…

      Supprimer
  3. Esculence se trouve dans le Dictionnaire des mots rares et précieux (Paris, 1965 et 1996 ) où vous trouverez la matière de nombreux billets quasiment tout faits.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce n'est pas drôle, s'ils sont déjà tout faits !

      Supprimer
  4. D'ailleurs, si, l'esprit curieux, l'on frappe "esculence" sur Google, le 5ème article proposé est un article de Didier Goux...

    RépondreSupprimer
  5. Du latin esculentus, bon à manger, diminutif de esca, chose à manger, dit l'étymologie.
    Je ne vois pas quel autre mot pourrait en dériver.
    En tous les cas, après la garrulité, la langue de Brillat-Savarin semble rare.
    Pour finir, ne méprisez pas non plus le marronnier d'inde, qui sait rendre service à ceux qui passent trop de temps à table.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous dites cela à moi, dont les repas, sauf exceptions exceptionnelles, n'excèdent jamais le quart d'heure…

      Supprimer
    2. J'adore entre autres l'esca lope, un mets moi-le....

      Supprimer
    3. Un mets-moi le la.

      Supprimer
  6. Brillat Savarin, cela me rappelle un fromage triple crème, esculent!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un peu trop fade et gras à mon goût.

      Désolé, comme dirait Duga.

      Supprimer
  7. Ne sachant pas faire la différence entre le Bordeaux et le Bourgogne - je ne bois que de l'eau - j'ai résolu le problème du choix du vin en expliquant à mes invités que s'ils voulaient boire du vin chez moi, ils étaient priés de l'amener avec eux.
    Ainsi samedi ils se sont régalés en descendant trois bouteilles à cinq, mais surtout ne me demandez pas ce que c'était, je n'en ai pas la moindre idée.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Trois bouteilles à cinq, c'est tout de même “petite bite”, comme dirait Nicolas.

      Et puis, si c'est pour écluser son propre vin, autant rester le faire chez soi : au moins, on n'a pas à “communiquer” et on peut se concentrer sur ce qu'on fait.

      Supprimer
    2. 3 bouteilles à 5 c'est l'apéro non?

      Supprimer
  8. Du "vin en pilule" pour parler du raisin. C'est drôle et génial comme expression. Soyez assuré que je la placerai des que l'occasion se présentera!

    RépondreSupprimer
  9. C'est pas tout ça, qui me dira d'où vient : escalope, dont je me sers plus fréquemment ?
    pardon, dsl a commencé à le faire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. si vous vous en servez fréquemment, vous devriez essayer l'escalope à la salade... Pourquoi tu tousses, tonton ?

      Supprimer
  10. J'ai trouvé à votre esculent une cousine potagère, la scarole : http://www.fracademic.com/searchall.php?SWord=escarole&from=fr&to=xx&submitFormSearch=Recherche%21&stype=0

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.