samedi 21 juin 2014

L'enfant qui veut devenir un homme

« Dans tous leurs divertissements, même quand ils cassent ou dégradent par caprice, l'on peut discerner chez les enfants un instinct créatif (schaffenden Trieb) : le garçon sent qu'il est né Homme, que sa vocation est de Travailler. Le meilleur cadeau que vous puissiez lui faire, c'est un Outil ; que ce soit un couteau ou un pistolet à bouchon, qu'il serve à construire ou à détruire ; il servira à Travailler, à Transformer. Dans les sports collectifs d'adresse ou de force, le garçon s'entraîne à la coopération, pour la guerre comme pour la paix, qu'il se sente l'étoffe d'un gouvernant ou qu'il préfère être gouverné : de même la petite fille, prévoyant sa destinée domestique, prend de préférence les Poupées. »

Ce texte se rencontre à la page 114 (éditions José Corti) du Sartor Resartus de Thomas Carlyle (1795 – 1881). Il ne traduit pas forcément, ou pas fidèlement, ce que pense l'auteur, puisqu'il s'agit là de l'un des fragments autobiographiques laissés par Diogenes Teufelsdröckh (“Crotte du diable”), professeur de Choses-en-général à l'université de Weissnichtwo (“Sais pas où”) qui vient de publier en Allemagne une somme intitulée Philosophie des Habits. Il n'est cependant pas interdit de penser que Carlyle est en accord avec son imaginaire professeur.

Ce qui m'intéresse est que ce court passage va à l'exact rebours de ce que croit penser notre époque, à savoir que ce serait à l'adulte de tout faire pour “conserver (ou retrouver) son âme d'enfant”, et non à celui-ci d'œuvrer pour sortir par le haut de sa condition d'enfant. C'est ainsi que l'on voit des quinquagénaires, voire davantage, parcourir les rues juchés sur des trotinettes, ou se coiffer d'oreilles de Mickey pour aller pousser de petits cris ravis sur les manèges de Disneyland. C'est confondre un peu vite le fait de retrouver on ne sait quelle “âme” de l'enfance avec celui d'y retomber – ce qui porte également le nom de gâtisme.

C'est de toute façon tourner radicalement le dos au véritable esprit de l'enfance qui, comme le dit Carlyle ici, n'aspire qu'à sortir de cet âge, à devenir grand. Si l'enfant joue, c'est faute de mieux, pour tromper son impatience, se masquer à soi-même sa pénible impuissance. Le garçon qui aligne de petites voitures dans un garage de plastique au milieu de sa chambre ne le fait que parce qu'il lui est à la fois impossible et interdit de s'évader vers le monde au volant d'une véritable automobile, comme Papa ; et s'il joue aux cowboys ou à Star Wars avec des épées lumineuses et des colts à amorces, c'est faute de mieux, en attendant la véritable guerre à laquelle il aspire. (Pendant qu'il s'agite, la petite fille à poupées dont parle Carlyle s'emploie, faute de pouvoir la hâter, à préparer sa nubilité.)

Les enfants ont un sentiment aigu de leur incomplétude, et leur affirmer qu'ils sont des êtres parfaits et parfaitement achevés ne peut que faire d'eux ces étranges gnomes de trente ans et d'un mètre quatre-vingts qui continuent de tuer pour de faux de méchants ennemis sur leurs playstations ; pendant que leurs compagnes empacsées jouent à la dinette avec des nourrissons vivants.

15 commentaires:

  1. Et que diriez-vous si vous aviez vu une grosse dame de cinquante ans sur une trotinette, comme j'en ai vu une pas plus tard qu'hier ?

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    1. Oh, mais j'en ai déjà vu aussi !

      (Vous avez remarqué que, dès que je fais un billet vaguement "littéraire", on se retrouve immédiatement seuls tous les deux ?)

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    2. Je me demande si ça ne mériterait pas de recevoir votre livre des Belles Lettres ?

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    3. Pour ça, il faudrait que les éditeurs se montrent un peu plus généreux en "exemplaires d'auteur"…

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    4. Ah mais pardon si vos billets vaguement "littéraire(s)" en laissent plus d'un -c'est mon cas- sans voix. Qu'ajouter à votre précédent billet sans passer pour un cuistre ?

      Comment signaler mon silence religieux à vos dialogues avec Mildred ?

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    5. "(Vous avez remarqué que, dès que je fais un billet vaguement "littéraire", on se retrouve immédiatement seuls tous les deux ?)"

      Ce n'est pas qu'on ne vous lise pas, mais il faut reconnaître que c'est en général plus difficile à commenter. Et puis, le match de catch virtuel entre Robert et Suzanne retient notre attention.

      Le passage que vous citez est doublement réactionnaire : il va à l'encontre des aspirations à l'enfance prolongée ET de la théorie du genre. C'est très mal. Vous pourriez provoquer le courroux d'une Euterpe quelconque.

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    6. Al : je sais bien, je disais ça juste pour titiller les "muets du sérail" !

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    7. Mat : J'ai failli couper la citation après le "deux points", mais mon petit démon taquin l'a emporté (essayez d'imaginer un petit DG tout rouge, avec une queue terminée par un trident et un front cornu…).

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    8. Il est effectivement doublement difficile de commenter lorsque 1) on n'a pas lu l'auteur dont vous parlez et 2) on est d'accord avec votre propos, à part pour dire cétoutaféskeujpense, ou un truc du genre. Mais comme nous avons notre fierté de commentateurs nous préférons ne rien dire pour pouvoir avoir l'air de n'en penser pas moins.

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  2. En tous cas le Thomas, il est swag avec sa barbe de hipster et sa vareuse de marin. tout vieux grincheux qu'il était je suis sûr qu'il a écrit l'île au trésor, mais se sentant partir, et ne voulant rien perdre de sa grandeur pour la postérité , il a refilé son manuscrit à ce bandit de Stevenson

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    1. Votre "vaguement litteraire" me paralyse, sonnée comme par un tyser. L'impression d'être décérébrée, enfin, l'inquiétude aussi que ce ne soit pas qu'impression...

      Vous savez pourtant mon cher Didier, ( ce "mon cher" là est cool, mais moyen cool), que si certains sont doués pour Les Belles Lettres et d'autres irrémédiablement choqués, au point d'avoir développé une phobie de ce qui ressemble de près ou de loin à un "truc littéraire".

      Je lis beaucoup, mais m'assure toujours de ne rien lire d'intelligent et surtout rien de bien écrit, mon mari, seul donc, a lu "En territoire ennemi", enfin pour le moment, on ne sait jamais, un jour j'aurais peut être l'incroyable légéreté de penser que j'arriverai

      1) à lire votre livre
      2) à le comprendre.

      Je crois que toute personne humaine normalement constituée peut péniblement arriver à lire "A la recherche du temps perdu", les plus vantards probablement affirmer qu'ils ont adoré , mais moi, j'ai bloqué dès les premières pages. J'en ai conçu un vrai sentiment d'infériorité.

      Je viens ici, le plus souvent c'est sur la pointe des pieds, et n'ose applaudir trop bruyamment, est ce bien là la fin d'un acte?



      Je pourais affirmer que je m'en fiche, mais je mentirais, je ne m'en moque pas, et j'admire les vrais littéraires.

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    2. M'enfin, qu'est-ce que c'est que ces bêtises ? Je suis bien certain que, comme la plupart des femmes, vous vous vous êtes arrangée pour épouser un type pas plus intelligent que vous, afin de le manœuvrer d'autant plus facilement. Donc, s'il a lu mon livre, vous en êtes a fortiori capable ! J'ai bien réussi à l'écrire, moi…

      Pour ce qui est du reste : vous avez bloqué sur Proust ? Et alors ? On vit très bien sans Proust. Éventuellement, on retente sa chance dix ans après, et on y plonge pour n'en plus jamais ressortir. J'ai fait quatre tentatives avant de parvenir à lire l'Ulysse de Joyce. J'en ai fait autant pour Sous le volcan de Malcom Lowry ; et quand enfin j'y suis parvenu, ce fut pour m'apercevoir que je n'avais sans doute rien compris et que ce roman m'avait emmerdé de bout en bout. Quelle importance ? Je suis incapable de lire Moby Dick, Faulkner m'ennuie, je n'ai jamais réussi à dépasser la première partie de Don Quichotte, les Essais de Montaigne me sont pour l'instant fermés, etc.

      Quelle importance ?

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    3. Ladywaterloo, lisez-donc la pluie, ce doit être dans les pages 180 (de tête ; je ne l'ai pas sous la main pour vous l'assurer). Si cela peut vous aider...

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  3. Si l'ambition de la quinqua à trotinette est de retomber en enfance, il serait bon qu'elle en paye le prix fort, celui du ridicule. Plus dure sera la chute.
    Ah ! ce refus de tenir sa place, c'est terrifiant. Nous vivons vraiment des temps insanes.

    «... il y aune irrépressible tendance dans tout homme à se développer selon la grandeur dont l'a fait la Nature, à exprimer au dehors, à exécuter au dehors ce que la nature a mis en lui. Ceci est juste, convenable, inévitable; bien plus, c'est un devoir, et même le résumé des devoirs pour un homme. La signification de la vie ici sur terre pourrait être définie comme consistant en ceci : Développer son moi, faire la chose à laquelle on est apte. C'est là une nécessité pour l'être humain, la première loi de notre existence. Coleridge remarque admirablement que le petit enfant apprend à parler par cette nécessité qu'il sent. – Nous dirons donc : Pour décider quant à l'ambition, si elle est mauvaise ou non, vous avez deux choses à prendre en considération. Non la convoitise de la place seulement, mais la convenance de l'homme pour la place aussi : voilà la question. »
    Thomas Carlyle, Les Héros, Conférence VI, Les héros comme rois. Armand Colin (1900).

    Sourions, silencieusement :

    « Les nobles hommes silencieux, dispersés çà et là, chacun dans son département, pensant silencieusement, agissant silencieusement, dont aucun Journal du Matin ne fait mention ! Ils sont le sel de la Terre. Un pays qui n'a que peu ou point de ces hommes est en mauvaise voie. »
    Thomas Carlyle, même référence.

    Le pays manque cruellement d'hommes silencieux comme Al West.

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