samedi 21 juin 2014

Le vieil homme inutile


À la mémoire de Jean-François Sers

Au fond, j'aurais bien aimé que survînt un type dans mon genre ; un ou deux, même. Le fait de ne parler à personne, à FD, hormis Nathalie, ne me gêne pas plus que ça, bien sûr : ma vie est ailleurs pour toujours. Mais enfin, j'aurais bien aimé. Un faux imbécile de 25 ans déboulant un matin à la rédaction. Présentation, un mot de bienvenue, début de reconnaissance. Ensuite, un dialogue qui s'instaure, entre le vieux con institué et le ludion agité ; une curiosité et un amusement à ma droite, une sorte de respect naturel à ma gauche. Un peu comme entre Michel Desgranges et moi, vers 1982.

J'étais le jeune qui aspirait à plus d'âge, quand je suis entré en cette chapelle qu'on appelait alors le rewriting de France Dimanche. En dehors d'elle, je passais pour cultivé. J'ai ressenti, je m'en souviens comme d'hier, une sorte de soulagement libératoire quand les gens qui se trouvaient là m'ont fait comprendre fort gentiment qu'il n'en était rien ; et il n'en était rien. Je me suis installé assez voluptueusement dans cette situation du dernier arrivé et de l'inculte ; et j'ai compris assez vite qu'une chance énorme m'était donné d'apprendre, de sortir du petit manège dans lequel je tournais en rond comme les autres, ceux de mon âge, la bande du CFJ – ces futurs journalistes qui, déjà à cette époque, étaient d'une fantastique ignorance ; et je ne tiens pas du tout à savoir ce qu'il en est aujourd'hui, je ne suis pas plus masochiste qu'un autre.

J'étais inculte tout comme eux (un peu moins que certains, tous de même), mais le hasard a fait que, deux ans plus tard, j'ai été intronisé dans ce service de cinq ou six personnes, le rewriting, dont chacun avait lu et compris environ quarante fois plus de livres que moi. – Et j'ai aimé cette infériorité féconde. Ça ne s'est pas produit tout de suite (j'étais alors plus préoccupé de décongestionner ma queue que de déployer mon embryon de cerveau), mais il m'est arrivé, à un moment, de comprendre la chance qui m'était donnée.

Il n'était pas question que de culture. Après deux années passées dans un marigot de jeunesse paresseuse, je me retrouvais au milieu de gens qui auraient pu être mon père ; avec toutes les figures que peut prendre un père, y compris celui qui s'écroule et que le fils doit prendre en charge (je ne donnerai pas de noms). 

Je crois, en tout cas j'espère, que je serais capable, aujourd'hui, de jouer ce rôle d'aîné. De passeur. D'initiateur. (Appelez ça comme vous voudrez.) Traiter d'ignare celui dont on a senti qu'il ne l'était pas. Unir nos deux âges. Parler.

Ça ne m'a pas été donné, dirait-on.

30 commentaires:

  1. Monsieur le directeur du rewriting des mails de son chef22 juin 2014 à 00:22

    Grâce à votre blog, c'est pas un type que vous avez initié, c'est des dizaines, peut-être même des centaines.

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    1. Monsieur le directeur du rewriting des mails de son chef22 juin 2014 à 11:45

      En tout cas, j'en connais au moins un.

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    2. L'affaire devient bien mystérieuse !

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  2. C'est émouvant ce désir que vous avez de devenir un "passeur". Je ne sais pas à combien de temps cela remonte, mais il me semble que c'est à partir de là qu'il se pourrait qu'apparaisse ce jeune que vous appelez de vos voeux, et qui vous choisira.
    Car c'est l'élève qui choisit celui qu'il considèrera comme son maître, et pas l'inverse.

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    1. Ça remonte à hier soir ! Et si l'élève veut profiter, il faudrait qu'il se magne un peu le train : dans deux ans maximum, je fiche le camp définitivement…

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    2. Vous devriez renoncer à découper votre vie en tranches comme vous le feriez d'un saucisson. Votre vie va poursuivre son cours et personne ne peut dire où vous serez, ce que vous ferez et quelles surprises vous sont réservées pour dans deux ans.

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    3. À propos de saucisson, il commencerait bien à faire faim…

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  3. Vous nous parlez d'un temps que les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent pas connaître. Là aussi, l'inversion a pris le pas. Les jeunes savent et vont vous en apprendre, les vieux disent "à quoi bon".
    Et en plus vous employez le mot "Maître", ça ne ferait pas de vous un justiciable ça?

    Le Page.

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  4. Si vous voulez, j'ai, chez moi, un jeune paresseux charmant et brillant, oui oui : je vous l'envoie, vous en faites ce que vous voulez, rewriting ou plonge quotidienne, l'essentiel est que vous le gardiez!!! En retour donnez-lui un os de poulet à rogner, une clope (soupir) et pourquoi pas un peu de vos bouteilles (il se servira tout seul de toutes les façons) Ne me remerciez pas.
    Il me semble que je n'en ai qu'un de ce genre mais il est plus "brillant" que les huit autres réunis...^^

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    1. Ne serait-ce pas un peu risqué d'adopter un petit crevette quand on a deux chats qui rôdent dans la maison ?

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    2. Ce "petit" là a déjà 22 ans...(re soupir)

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    3. Vous avez fait le plus gros…

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  5. Sébastien Tellibag22 juin 2014 à 10:39

    Rien à voir mais on parle de votre livre "En territoire ennemi" dans la revue "Réfléchir et Agir" de cet été. Avec toute cette pub , je sens qu'on va frôler la vingtaine d'exemplaires écoulés. A vous la gloire, les gonzesses et les p'tits fours avec Levy et Beigbeder!

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    1. Oui, l'auteur m'a envoyé son article voilà quelques jours. Merci tout de même de me l'avoir signalé.

      Quant à mes ventes, j'en suis à rêver, par moment seulement, rassurons-nous, d'un nombre à trois chiffres, c'est vous dire la folie des grandeurs qui m'empoigne.

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    2. Les "petits fours avec Levy" ??? Vous voulez dire quoi, là, exactement, hein ?

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    3. Sébastien Tellibag22 juin 2014 à 15:12

      Damned, je suis démasqué!

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  6. Vous savez que vous avez un lecteur de Porto Vecchio ? Bon, je sais que vous vous en moquez. Mais moi je le salue quand-même.

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    1. Je ne m'en moque nullement ! Vous le connaissez, ou c'est simplement une solidarité entre iliens de souche ?

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  7. Non, je ne le connais pas. Mais je voulais juste saluer un compatriote de ma petite mère.

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  8. "Je crois, en tout cas j'espère, que je serais capable, aujourd'hui, de jouer ce rôle d'aîné. De passeur. D'initiateur. (Appelez ça comme vous voudrez.)'"
    Moi, je veux bien,... mais j'ai bientôt 60 ans... suis-je admis à l'essai?

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  9. Cher Didier Goux
    Depuis le temps ancien où je me suis désaliéné d'un blog et que, le temps passant, la conscience montante, la liberté triomphante et un âge l'emportant sur le vôtre, je vis dans le rire d'un drôle de monde où la gauche n'est pas très droite, la droite très gauche et la politique comme esclavage, je vous convie à lire de la poésie, à contempler de l'art ( Ca existe encore si on veut le trouver!) La gauche prend un bon coup droit et vice versa.
    Je voulais juste vous dire que vous aviez raison.
    Vous étiez cultivé, moi aussi. Mais j'avais Derrida, etc; Mauvaise pioche!
    Il y a longtemps je me souviens de mes copains qui sont devenus "importants"; l'un rédacteur en chef à "Voici" (ex maoiste), un autre présentateur journal télé, aujourd'hui à l'Elysée...
    Merci à la vie de me laisser là où je suis, mes arbres, mes livres, mes colères douces et, surtout, ma résistance au temps, aux modes.
    Alors écrivez, soyez injuste, méchant et bon. Soyez comme tout homme, soyez vous-même.
    Nouvel hermes

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  10. Je ne veux pas trop vous désespérer mais me paraît que le secteur est assez peu porteur en termes d'emplois, pas sûr que FD embauche un jeune rewriter en cdi.
    Mine de rien, en termes de passeur, vous avez fait passer pas mal de choses ici. Aurai-je lu la grande déculturation de Renaud Camus, Sans patrie ni frontières de Jan Valtin, encore récemment Karoo de Steve Tesich ( en fait je suis tombé dessus par hasard dans le rayon d'une librairie et me suis rappelé que vous en aviez parlé...) et bien d'autres. En fait, plus j'y pense, plus je crois que vous êtes un des écrivains que j'ai le plus fréquenté et sous une forme totalement novatrice...lecture quotidienne de vos billets, lecture mensuelle de votre journal depuis des années...D'ailleurs, je trouve que de livrer votre journal sous forme mensuelle est tout à fait bonne...le bon calibre dirais-je. Donc oui, avec votre blog vous passez bien plus que vous ne le prétendez. Mine de rien, il n'y a pas beaucoup de professeurs (des vrais entends-je) qui ont plus fait passer de choses que vous (2 ou 3 qui mériteraient quelques louanges...).

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    1. Monsieur le directeur du rewriting des mails de son chef23 juin 2014 à 13:08

      Eh bien voilà, nous sommes au moins deux. Tout est dit ci-dessus et très bien dit.

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  11. Voilà, maintenant, on va m'accuser d'avoir écrit ce billet pour provoquer des louanges…

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  12. Je suis curieux, comment fait on comprendre gentiment à un jeune ludion de 25 ans qui s'imagine cultivé qu'il n'en est rien ?

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  13. Si ça peut vous consoler, j'ai déjà lu cinq ou six livres grâce à vous, que je n'aurais sans doute pas eu l'idée de lire autrement, et il y en a encore quelques autres que je pense lire suite à vos recommandations. Votre récente présentation de l'oeuvre de François Taillandier m'a séduit, par exemple. Charles Martel et compagnie, c'est un peu mon fief, en principe, mais sans vous, je serais passé à côté.

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    1. D'abord, je ne demande pas à être consolé, n'étant pas plus triste que cela ! Ensuite, je sais très bien que je n'aurai pas été tout à fait inutile, à vous et à deux ou trois autres. Mais, dans ce billet, je pensais précisément, et exclusivement, aux gens que je côtoie professionnellement…

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  14. DSL : Mais on ne fait rien comprendre, voyons ! C'est à "l'inculte" de découvrir avec délices qu'il l'est. Et que ces gens que le hasard lui donne à fréquenter vont lui permettre, peut-être, de le devenir moins. Les "passeurs" n'y sont pas pour grand-chose, en fait ; ils ont juste à être là.

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