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vendredi 12 décembre 2008

Tu reviendras aux Beatles

C'est comme ça, on se promène. D'un blog à l'autre. Et soudain, on tombe sur une phrase de ce genre : « Je suis un fan de Jean-Sébastien Bach. »

Un fan de Jean-Sébastien Bach, n'est-ce pas. On comprend bien, tout de suite, que ce garçon (car c'est un garçon) a peut-être déjà écouté Bach, mais qu'il ne l'a jamais entendu. Car on ne peut pas être fan de Jean-Sébastien Bach. De même qu'on ne peut pas être pote avec Charles de Gaulle, ni hyper-client de Jésus-Christ, par exemple.

Je suis moi-même ce que Stravinsky appelait un illettré de la musique. Mais je sais néanmoins qu'on ne peut pas être fan de Bach. On peut l'être des Beatles, ou de Bashung, de Gainsbourg, ou de qui vous voudrez, dans ce domaine, finalement, mais pas de Bach : c'est proclamer à tout vent sa surdité irrémédiable. Les mots jurent, s'entrechoquent ; on fait la preuve d'une espèce de sottise, dont on n'est finalement pas du tout responsable, mais qui vous colle aux semelles et ne vous lâchera jamais, jusqu'à la fin de vos jours.

Je suis moi-même aussi con que ce garçon dont je parle, aussi frappé de surdité. Mais il me semble que je le sais. Ça ne me donne aucun avantage sur lui, et Bach se fout de moi comme de lui.

mercredi 18 mars 2009

Fan de Bach (dans l'ascenseur)

Donc, pour justifier mon titre, dans l'ascenseur, il y a une petite heure. Deux filles (plus moi, qui ferme ma gueule et me tiens coi – roide dans mes bottes). L'une est en train d'expliquer à l'autre que, dans son clapier de salope de pauvre, un voisin d'elle prend un malin plaisir à foutre sa zone sonore, tous les dimanches, dès huit heures du matin. L'autre : « Alors, tu sais ce que tu fais ? Dimanche prochain, tu branches ta chaîne et tu lui balances du Bach à fond la caisse : il comprendra vite ! » Ce que j'ai compris, moi, c'est que Bach était, au tréfonds de cet esprit vaguement vertical, la pire des punitions auditives que l'on pouvait infliger à un voisin indélicat. Je me suis, durant la dernière partie de l'ascension où je demeurais seul, salué de n'habiter point dans l'environnement de cette piteuse grognasse.

lundi 15 décembre 2008

Tu reviendras sur le sujet

Près de cinquante commentaires, donc, à seule fin de savoir si on peut être "fan" de Jean-Sébastien Bach (de lui ou de sa musique, du reste ?) ou non. Quelques-uns m'approuvant, beaucoup contestant l'avis que j'avais exprimé, plus les amusantes variations habituelles (tout à fait dans le ton, pour le coup), sans compter la petite rafale de Kalachnikov d'usage. Avec, en toile de fond, l'inévitable élitisme, ce mot devenu gros.

Enfin, une remarque de M. Balmeyer, de tonalité plutôt critique et qui, me semble-t-il, élargit un peu la perspective, ou, plus exactement, quitte la question initiale pour en poser une autre, située dans un champ différent. Voici le commentaire qui m'est fait :

« Mais moi j'ai trouvé qui était le "fan de Bach" ! Et je l'aime beaucoup ce garçon là. Oh, je n'ai pas eu à chercher bien longtemps dans nos "lectures communes", connaissant bien les "bouquets missaires" de Didier...

« D'ailleurs Didier, vous êtes - et je n'aurais pas le prix Nobel pour cette révélation - un chieur ! Mettre une citation sans préciser la source, histoire de faire de nous les complices involontaires de vos humeurs, ce n'est pas très... cool. Et je ne suis pas très... fan ! »

D'abord, pourquoi, en effet, n'avoir pas cité nommément le blog où j'avais puisé mon inspiration ? Pour une raison fort simple : je n'avais, au fond, aucune raison d'en stigmatiser le tenancier, qui ne m'a fourni qu'un prétexte à réflexion (courte, la réflexion, je vous l'accorde), et auquel je ne m'intéresse que pour des motifs que l'on pourrait qualifier de blogo-anthropologiques. J'ai d'autres réservoirs du même tonneau, si je puis dire .

(Du reste, dans le même ordre d'idée mais en sens inverse, je dois bien avoir deux ou trois visiteurs qui ne viennent me lire, régulièrement ou non, que pour vérifier la manière dont "fonctionne" un gros con réac : je les comprends fort bien et les accueille de grand coeur.)

Revenons à ce que dit M. Balmeyer, ou plus exactement à ce qu'il me reproche. Une chose simple : d'avoir cité un garçon qu'il aime bien (lui et son blog, je suppose) sans dire qu'il s'agissait de lui. Et donc, précise-t-il, d'avoir fait de lui, Balmeyer, le complice involontaire de mes humeurs.

Que signifie cette plainte ? Je ne vois pour ma part qu'une explication : que, me lisant, M. Balmeyer s'est trouvé d'accord ("complice") avec moi et a ri de ma "cible anonyme". Qu'il a, à un degré ou un autre, trouvé le syntagme "fan de Bach" en effet un peu ridicule. Mais voilà que, dans un deuxième temps, il découvre que l'expression malheureuse émane d'un garçon qu'il aime beaucoup.

Du coup, c'est contre moi qu'il se retourne (gentiment, certes) ; moi qui deviens à ses yeux coupable de son propre rire. Et l'on comprend, on croit deviner, que, si j'avais d'entrée cité l'auteur de la formule, M. Balmeyer n'aurait pas ri, se serait astreint à gommer le comique de la formule employée par le garçon-qu'il-aime-beaucoup. Il aurait eu toute lattitude, en bref, de fermer les yeux et les oreilles, possibilité dont je l'ai un peu sadiquement privé en ne révélant pas le nom du garçon-etc. Par conséquent, il m'en veut, sans moi rien ne serait arrivé : on n'est pas très loin du messager grec, exécuté pour la mauvaise nouvelle qu'il apporte.

Et je trouve cette attitude, malgré sa résonance antique, éminemment moderne.

vendredi 23 octobre 2009

Didier Goux dégaine son Bach à bouchons

Je ne sais pas si c'est le résultat d'une conspiration, ou plus simplement l'effet d'une négligence de ma personne. Il n'empêche : on ne me dit jamais rien, à moi. Par exemple, aujourd'hui, nul n'avait cru bon de m'avertir que les vacances de Toussaint des crétins boutonneux commençaient ce soir. Quand je l'ai su, j'étais déjà dans la nasse. Coup de fil de l'Irremplaçable : “ Au fait, Monsieur Futé (Bison de son prénom) vient d'appeler : il prévoit que tu seras à la bourre pour l'apéro, à cause des bouchons. ”

Je quitte donc Levallois à six heures, en serrant considérablement les miches. Dès le souterrain de la Défense, je comprends ma douleur : six à l'heure, à peu près. Immédiatement, balançant souplement mon bras droit vers la banquette arrière, j'empoigne ma veste pour en extraire mon putain d'iPod. Reste à choisir la musique.

On ne peut écouter n'importe quoi, dans les bouchons. Le jazz ? Mouais... D'abord, sur les trois files de l'autoroute A13, il y a déjà des nègres partout autour, inutile de s'en coller un de plus dans les esgourdes (smiley...). Ou alors, éventuellement, un nègre sous calmants à doses massives ; genre : les ballads de Ben Webster – le souffle, le regard lointain, le sourire en demi-teinte, le génie tranquille.

Je déconseille pareillement les musiques “d'énervés” : pas de Mahler, qui multiplie la densité de la circulation, encore moins de musique contemporaine : là, après trois morceaux de Varèse, cinq pièces de Stockhausen, vous vous prenez pour Michael Douglas, sortez de votre voiture et allez flinguer le premier épicier sud-coréen ayant eu l'imprudence de passer sa face de citron dans l'embrasure de sa porte. Encore, si vous trouvez un Sud-Coréen entre Meulan et Mantes-la-Jolie, vous pouvez flinguer à peu près tranquille : ces gens n'ont pas encore d'association de défense. En revanche, explosez la tronche à n'importe quel épicier arabe, et c'est la chaise électrique direct : les bouchons sont dangereux, principalement dans leurs conséquences juridiques.

Bref, comme à chaque fois, je choisis l'arme absolue et je dégaine mon Bach anti-bouchons. Je vous le dis : lorsque vous oscillez entre la première et la seconde durant vingt kilomètres, dans ce cauchemar absolu qu'on appelle la banlieue, il n'est de supportable que les cantates de Bach, ou la Messe en si, ou l'une des deux Passions. Si vraiment le bouchon s'éternise, n'hésitez pas à verser dans les drogues dures et plongez dans L'Offrande musicale (voire dans l'Art de la fugue, mais, là, faut éviter d'avoir à souffler dans le ballon).

Moi, j'ai de la chance : je suis fan de Jean-Seb' – hyper client, on va dire. Jean-Seb', c'est le mec, tu vois, même au fin fond de l'Essonne, on s'éclate à l'écouter. D'ailleurs, des fois, ils en passent des bouts, dans la back room où que je vais le samedi. Si tu t'es jamais fait éclater la rondelle en couinant les Variations Goldberg, alors, mon camarade, tu sais pas ce que c'est d'avoir une bite dans l'cul – crois-moi. Du coup (si je puis dire), pourquoi pas entre les Muraux et Mantes, hein ? Eh ben, je vais t'dire : ça s'est hyper bien passé, ce trajet. T'auras beau dire, mon lecteur-que-je-l'aime-tellement-que-je-le-tutoie, mais Jean-Seb', eh ben c'était un révolutionnaire. C'est not' contemporain, en fait. Tiens, s'il revenait, Jean-Seb', il f'rait du rap, tellement il est bon et en prise directe. J'peux pas mieux dire. Bordel.

vendredi 1 janvier 2010

Les Bidochon du Plessis prennent une caisse (billet à haute teneur en beaufitude)


Je n'ai pratiquement pas été présent sur ce blog aujourd'hui, et j'adresse mes plus humbles excuses à l'honorable pratique. Mais j'avais une bonne raison : j'étais en séminaire de formation accélérée. Dès potron-minet, je me suis donc installé dans la bidoshow room (communément appelée salon), afin de m'attaquer à la partie théorique de l'épreuve. En guise d'amuse-bouche : technique de pré-sélection de quelques stations de radio sur la machine à sons de la nouvelle voiture, passage en mode CD, exploration des diverses options de spatialisation du son, etc. Puis, le plat de résistance : tenter de comprendre quelque chose au fonctionnement de ce putain de GPS. Le tout avec, en fin de matinée et après moult cafés, une première approche des travaux pratiques : enregistrer des trajets “favoris”, corriger la luminosité, rabattre d'une poignée de décibels son caquet à la madame qui cause dans la boîte – personne fort agréable ma foi, que nous avons baptisée Roselyne parce qu'elle parle tout le temps : comprenne qui doit.

Cet après-midi, premier véritable exercice en temps et espace réels, en mode C.I.E. : Conduite avec Irremplaçable Embarquée, je me permets de le rappeler. La dite Irremplaçable me tannait depuis déjà des mois pour que je l'emmène au Bec-Hellouin (non, Nicolas, laissez tomber : j'ai déjà fait l'astuce foireuse à laquelle vous pensez...). Donc, nous programmîmes la destination et partâmes. Premier bras-de-fer entre Roselyne et moi : comme je ne m'étais pas avisé que le GPS était pré-programmé pour choisir l'itinéraire le plus rapide, Roselyne a voulu à toute force nous diriger vers l'autoroute, ce à quoi je me suis refusé avec une mâle énergie, malgré le côté émollient de sa voix de pétasse indifférente. Le résultat est qu'il a fallu ressortir en catastrophe la carte en papier plié : mon Irremplaçable de plein air ricanait, pas mécontente de sa revanche sur sa rivale de batterie.

Finalement, on arrive au Bec-Hellouin, le ciel s'étant miraculeusement (ou pas, d'ailleurs) dégagé peu après notre départ du Plessis (Dans... trois cents mètres, tournez à... droite). Première constatation amusante : pénétrant dans l'enceinte de l'abbaye (qui n'est pas une bonniche de moinillons engrossée par le prieur), nous nous avisons en même temps, Catherine et moi, que nous sommes déjà venus ici mais que nous l'avions parfaitement oublié. Deuxième constatation : la fière tour qui se dresse en avant de l'église est toute emmaillotée d'échafaudages, défigurée, pratiquement invisible. Mais en fait, on s'en fout, dans la mesure où le vrai but de cette sortie était de batifoler avec Roselyne, tout en écoutant des cantates de Bach. (Bach se laissant interrompre par une greluche vous signalant le rond-point que vous auriez très bien vu sans elle : il faut avoir vécu jusqu'au début du XXIe siècle pour connaître une expérience de ce calibre.)

Au retour, afin de corser encore l'affaire, j'ai jonglé avec les régulateur et limiteur de vitesse, ce qui fait qu'on s'est traîné à des allures de papy-casquette (le mot composé papy-casquette reste invariable : on l'oublie trop souvent). Là où Roselyne a vraiment failli s'énerver, c'est lorsque, au lieu de tourner à droite vers le Plessis, au sortir de la RN 13, j'ai pris à gauche pour aller chercher du ravitaillement liquide chez l'épicier divers : on la sentait prête à toutes les bassesses pour que je consente à faire demi-tour. Mais l'enjeu était trop important, je n'ai pas cédé. Finalement elle s'est tue, après que j'ai eu trouvé la touche appropriée à son mutisme.


Addendum : La semaine dernière, je vous avais détaillé notre menu de réveillon de Noël, mais sans illustration. Aujourd'hui, vous avez droit à la photo de ce que l'Irremplaçable nous a servi hier soir afin de colmater les brèches ouvertes par le pouilly-fuissé et le chablis, mais je ne vous dirai pas ce que c'est, parce que j'ai la flemme de m'en souvenir. De toute façon je n'ai pas le temps : il faut que j'aille faire prendre son bain à Roselyne, pendant que Catherine prépare le risotto.

jeudi 14 octobre 2010

Le dernier zapéro des vallées perdues (Alan Ladd n'est pas très loin)

Il y a déjà quelque temps que je ne me suis plus servi de ce libellé : Zapéro, qui dans mon esprit évoque un clown – pas n'importe lequel : un auguste maladroit et peinturluré, avec de gigantesques chaussures ; un genre de Francini (du “couple” Alex & Francini de La Piste aux étoiles de mon enfance – présentation : Roger Lanzac, le Grand Sympathique (les vieux me comprendront)).

Donc, utilisons-le une dernière fois, puisqu'il va disparaître. Pourquoi va-t-il disparaître ? Vous verrez bien : lisez le journal d'octobre, vers la fin de novembre.

Là, normalement, si je voulais respecter les lois du genre, me plier au libellé, je devrais vous relater ce qui s'est dit entre l'Iremplaçable et moi, durant cette petite heure suspendue. Lorsqu'elle m'a quitté pour se transporter devant la télévision, elle m'a dit en substance : « Eh bien, je te souhaite bon courage, vu ce qu'on s'est dit ! » J'ai fait le faraud : « Pas grave : je vais magnifier, comme d'habitude... »

Magnifier, donc. Mais magnifier quoi ? Le fait qu'on a décidé d'en finir avec les chiens de race qui coûtent la peau du cul, pour aller, la prochaine fois (dans ce “prochaine fois”, il y a la mort contenue de l'un des trois vivants, déjà), dans le refuge le plus proche et en ramener (pas rapporter !) le laissé-pour-compte qui aura eu la bonne idée de nous regarder et d'agiter sa queue au bon moment ? Oui, bon...

Magnifier nos frissons à propos de ce putain de mariage du 23 prochain ? Certes, aussi : ce n'est tout de même pas rien, de se marier, même quand on l'est depuis 16 ans, vous aurez beau dire. Et surtout pour un traqueur dans mon genre. Imaginez cela, cette image ridicule : cent cinq kilos de viande qui s'éveillent en pleine nuit et ne parviennent plus à se rendormir (alors qu'elles devraient bien le faire) simplement parce qu'il n'est pas entièrement certain que SIX petits fours par tête soient suffisants, ou parce qu'il y a un “trou” de vingt minutes dans l'emploi du temps de cette journée et que, donc, les amis invités vont s'évanouir à jamais, sourcils froncés, lèvres pincées – qu'ils se rendront compte, là, enfin, de ce qu'on vaut...

Et, du coup, on ne se rendort pas, ou pas tout de suite. C'en devient amusant tellement c'est con.

Enfin, voilà, j'ai magnifié. On a parlé de ça, entre autres sujets déjà évaporés. Et ç'a eu lieu durant cette période suspendue que j'aime : entre mon arrivée et le moment où le monde semble s'endormir – et s'endort en effet, en tout cas dans ce petit coin de Normandie. Il me reste à justifier mon libellé :

Carburant : Moi : Ricard.
Catherine : Coca light, puis Muscadet.

Environnement : Shirley Horn, puis Bach (Offrande musicale).

vendredi 26 juin 2009

Les églogues me conduiront à l'asile

À Olivier Deprez, resté sain d'esprit...


Il n'est pas loin le temps où P.O.L se verra contraint de fournir une cellule de soutien psychologique (à ses frais) à tout acheteur d'un volume des Églogues. Car celles-ci peuvent rendre fou, il est important de le savoir et de le faire savoir.

Longtemps, j'ai cru que ces livres, “cœur nucléaire” de l'œuvre camusienne, étaient écrits en mandarin, ce qui était commode pour expliquer ma non-comprenitude d'iceux. Je gardais cette appréciation pour moi, ne tenant pas spécialement à m'offrir une raison supplémentaire de passer pour un imbécile. Mais depuis qu'un autre lecteur de Renaud Camus a fait son coming out à ce sujet, je me sens plus libre de l'avouer – moins seul en tout cas.

Or, voilà que, suite à la lecture de L'Isolation, où il est abondamment question de lui, j'ai repris L'Amour l'Automne voilà quelques jours. Meilleure disposition d'esprit ? Lueur passagère ? Domestication de la bête ? Toujours est-il que, contrairement à ma première lecture en 2007, faite entièrement à la cravache et aux éperons, j'y trouve cette fois une excitation nouvelle – et qui va grandissant à mesure que je m'enfonce dans ce maquis – et, pour tout dire un plaisir que je désespérais d'y prendre. Peut-être parce que je me suis enfin décidé à considérer cela comme un jeu (jeu de pistes, jeu de l'oie, jeu de lois, Monopoly chaotique dans lequel, sitôt que vous édifiez une maison ou un hôtel (surtout un hôtel et surtout à Morar) le long d'un sentier à grand-peine défriché, vous pouvez être assuré du tremblement de terre qui, trois ou sept pages plus loin, va flanquer à bas votre hâtive construction).

Il n'empêche que c'est un jeu dangereux, car la folie guette (et l'ombre gagne). Un sentier a quelque chose de rassurant, voire de dormitif ; deux ou trois vous donneront à bon compte le sentiment de l'aventure, de l'aventure sans risque : c'est généralement la configuration des romans simplement talentueux (un roman peut-il être talentueux ? J'en doute, en fait...) ; mais cent, mille, dix mille chemins qui s'engendrent les uns les autres, s'annulent, se recoupent, se superposent, se masquent ou se révèlent, là, il y a de quoi perdre la raison.

Le lecteur commence à douter de son bon sens lorsqu'il se pose la question de savoir si tel rapport, tel "lien" qu'il croit voir a bel et bien été voulu par l'auteur, ou s'il ne serait pas plutôt le simple produit de son imagination en surchauffe. Je prends un exemple (partez pas, y a rien d'autre). À la page 173 de L'Amour l'Automne (dans la troisième églogue, sur sept que compte le volume), on tombe sur le court paragraphe suivant (je souligne en gras) :

« Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Elle adorait ces jardins. Chez l'homme, c'est le cancer du côlon qui est de loin le plus fréquent. Mon chien Horla ne me quittait plus guère. Quelques années plus tard, dans son livre Mysteries, Wilson s'étendit plus longuement sur la théorie du professeur Bach en tant que conflit intérieur. »

Bien. Le lecteur dont le cerveau, après 173 pages, est déjà proche du point d'ébullition remarque tout de suite le surgissement du chien Horla dans le récit. (Encore que même de cela, du fait qu'il s'agirait d'une première occurrence, il ne peut être certain tout à fait : il a pu lire trop vite, être distrait au moment précis où Horla apparaissait pour la vraie première fois.) Il se dit donc que bientôt, dans les prochaines pages, quelque chose va se produire en relation plus ou moins directe avec Horla. (Juste aussitôt, la pensée lui vient que le chien pourrait au contraire rester isolé, qu'il pourrait ne plus du tout en être fait mention. Auquel cas Horla se muerait en hapax [autre chien de Renaud Camus, frère du Horla, ndla].)

Conditionné à donf, le lecteur poursuit sa marche à coups de machette de droite et de gauche, pour déboucher au milieu de la page 176. Là, il lit ceci (c'est encore moi qui souligne) :

« (...) matin comme l'une de ses [Là, le lecteur repère ce qui ne peut être qu'une coquille (mais laissée par qui ? L'auteur ? L'éditeur ?) : "ses" au lieu de "ces"] voitures régulières ou l'un de ces autocars ou l'un de ces petits trains réguliers qui (...). »

Le lecteur tressaille : cet "autocar", bien sûr, est mis là pour nous renvoyer à "Ottokar", [encore un chien, de la génération actuelle...] lequel nous ramène au Horla de la page 173. Ou bien non ? Après tout, si l'on veut désigner un autocar, on est bien obligé d'utiliser le mot "autocar" ! Oui, mais pourquoi parler d'autocar alors que l'on vient justement d'évoquer Horla, hmm ? Le lecteur s'enfonce dans le doute, la folie est au bout de l'allée, et pas de clairière en vue.

D'autant que d'autres questions viennent se greffer : ce lien que nous venons d'établir est-il pertinent ? Fécond ? D'abord, a-t-il été réellement voulu par Renaud Camus ? Et, sinon, est-ce qu'un lien non voulu par Renaud Camus, un lien accidentel si l'on peut dire en parlant d'autocar, a moins de valeur, moins d'existence, que ceux dûment établis par lui ? Au contraire, pourrait-il en avoir davantage, en ce sens qu'il serait une "valeur ajoutée" à l'oeuvre ? L'espace d'une poignée de secondes, le lecteur s'est-il mué en auteur ? Et parviendra-t-il, expérience faite, à redevenir simple lecteur ?

Je vais devoir vous laisser : on m'attend pour me passer une camisole propre. À mon retour, je vous narrerai comment j'ai raté une marche dans la troisième églogue : c'est un bien édifiant fabliau.


Rajout de six heures : ayant repris ma lecture de L'Amour l'Automne, je tombe presque immédiatement, à la page 229, sur cette phrase : « Et cet asile a ceci de particulier : ceux qui y entrent ne sont pas toujours fous. » Et, plus loin, page 304 (nous sommes entretemps passés de la troisième à la quatrième églogue), sur celle-ci : « (Vous ignorez sans doute que je suis directeur d'un asile d'aliénés.) »

Tout commence donc à s'éclaircir.

jeudi 24 novembre 2011

Ne cherchez pas dans les pianos ce qu'il n'y a pas


Hier, suite à un embouteillage épouvantablissime, dû à des causes sans intérêt mais tragiquement conséquentes, il m'a fallu deux heures et demie pour franchir les dix-huit derniers kilomètres me séparant encore de Levallois. Passé le premier quart d'heure où je fus immobilisé avec tous mes petits camarades d'infortune à l'intérieur du souterrain de l'A 14, il m'apparut que la gaîté primesautière de Charles Trenet, qui m'accompagnait depuis Le Plessis, n'allait pas tarder à entrer en conflit violent avec l'humeur nouvelle que je me sentais poindre. Je l'ai donc fait taire et remplacé par la Passion selon saint Matthieu, dirigée par Karajan.

Eh bien, je vous le dis pour le jour où il vous arrivera semblable mésaventure cauchemardesque, Jean-Sébastien Bach est un remède souverain contre les tortures de l'existence moderne, du moins contre celles qui se vivent à l'intérieur d'une automobile. Et s'il n'a pas tout de même le pouvoir de faire sauter les bouchons, il vous permettra de regarder celui dans lequel vous serez englué d'un peu au-dessus.

dimanche 14 décembre 2008

Tu éteindras les polémiques

Alors, au final, comme disent les ralentis de la pensarde, peut-on être fan de Bach ou pas ? Qui a raison, qui a tort ? Les sympas ont-ils écrasé les réacs ? En commentaire du billet concerné, ma soeur, Isabelle, qui apprend depuis quelques années à jouer du violoncelle, vient de clore le débat en déclarant que, pour sa part, elle était cello-fan.

lundi 5 novembre 2007

Les scarabées de Witold

Mon très précieux gisant, je sais bien que tu es mort sans avoir la moindre idée de qui pouvait être Witold Gombrowicz. Ce n'est pas très grave. Surtout quand on est mort. D'ailleurs, lui aussi est mort, vous êtes à égalité, d'un certain point de vue.

Néanmoins, ma poule, il est un passage extraordinaire dans le journal de l'écrivain polonais en question.

[Pause : je précise "écrivain polonais", parce que, sinon, je pourrais toujours me retrouver face à une quelconque Manue, me reprochant de parler d'écrivains que personne ne connaît. Ce qui n'est pas étranger à la mort de l'ancien blog, enfin bon.]

Oui, donc, le journal de Gombrowicz (1903 - 1969, pour ta gouverne). Un passage extraordinaire. Witold se trouve à Mar del Plata (je crois), chez Victoria Ocampo. Il est allongé sur le flanc d'une dune. Soudain, il avise, à quelques centimètres de sa main, un scarabée sur le dos, agitant frénétiquement ses pattes, mais incapable de se remettre d'aplomb...

[Pause, 2 : Bien sûr que ce passage me ramène en Algérie, aux mêmes dunes qui, en 1970, existaient à l'est d'Oran, comme elles étaient, je suppose, au sud de Buenos Aires dans les années 40 du même siècle...]

Donc, que fait Witold Gombrowicz ? Bien entendu, il remet le scarabée sur ses pattes. Au moment où ses yeux vont se refermer, il avise un autre scarabée, vivant le même drame, quelques dizaines de centimètres plus loin de lui ; il le remet également sur ses pattes. Juste avant d'en découvrir un troisième encore un peu plus loin, qui l'oblige à se redresser ; il le fait. Mais, évidemment, il y en a un autre un peu plus loin encore. Et encore un autre, à quelques mètres...

La question posée par Gombrowicz est simple et terrible : devenu Dieu (pour les scarabées), à quel moment va-t-il s'arrêter de leur sauver la vie ? Au nom de quoi, de qui, va-t-il sauver CE dernier et laisser mourir le suivant ?

Je suis bien certain qu'il s'agit là d'un problème qui t'aurait maintenu violemment éveillé, alors qu'il va faire rire les rares personnes qui passeront par ici.

Mais, ce que j'aimerais savoir, c'est comment, tout à l'heure, dans le salon, écoutant une cantate de Bach, je suis passé de Gombrowicz à cette comptine allemande que tu avais apprise lors d'un séjour outre-Rhin, et que tu m'avais pour ainsi dire refilée (comme un virus), et dont je me souviens, 23 ans ans plus tard, et que je retiens dans des filets de plus en plus troués, il faut bien le dire, et dont je suis (là, ce soir) persuadé que si je l'oublie, alors tu seras mort pour de bon, comme un crétin de lâcheur que tu es. J'entends ta voix, malsonnante, peu assurée, qui essaie ceci :


Hänselein
Geht allein
In die weite Welt hinein
Stock und hut
Steht ihm gut
Er ist...

Er ist quoi ? Je ne sais plus. J'ai dans l'oreille (ta voix) quelque chose comme "Voll Gemut"; en deux mots ? en un seul ? On verra, si Guillaume passe par ici, il nous dira. En réalité, je m'en fous un peu. Le petit Hans, tu penses bien, par rapport à toi, ça ne pèse quand même pas lourd, même avec son stock und hut...

[Là, et c'est un hasard, dans mon oreille, il y a une plainte de violon, soutenue par un piano, d'Arvo Part - et j'ai presque les yeux humides d'écouter ça sans toi, il me devient difficile d'écouter certaines choses, et en ce moment, celle-là, particulièrement (et je m'interromps pour faire un petit message timide à Jérôme Vallet)...]

Il va m'être difficile de dire pourquoi la langue allemande me rapproche de toi : tu ne la parlais pas, moi non plus. Mais, moi, j'aurais pu ; j'aurais dû. Si, durant les six années que j'ai passées dans ce pays, il n'y avait pas eu d'école française, aujourd'hui, je lirais Hölderlin et Goethe et mon cher Joseph Roth, dans la langue où ils ont écrit, souffert sans doute, et joui peut-être. Écrit, en tout cas.

Mon pauvre Bergouze, il n'y a plus de langue, entre nous. La musique ? Non plus. Rien. Ou alors autre chose. Un langage qui reste à inventer - mais nous savons bien que nous en sommes incapables. Le sourire demeure, néanmoins. Pas toujours, pourtant. Pas ce soir.

mercredi 24 décembre 2008

Elle est née, Ludivine enfant

Réveillon bouclé ? Réveillon bouclé ! De retour devant cet écran, à neuf heures moins cinq, j'ai une pensée émue et attristée pour tous les ceusses d'entre vous contraints de se taper un interminable repas de famille, absurdement retardé jusqu'à dix ou onze heures du soir, se terminant donc sur les coups de deux heures, convives verdâtres après avoir ingurgité à huit ce qui suffirait à nourrir quinze personnes, cent cinquante dans le tiers-monde – et je me refuse même à évoquer les malheureux cousus d'enfants, qui vont devoir se lever demain aux aurores, l'estomac barbouillé et l'esprit au bord de la tombe, afin d'affronter la cérémonie du déballage de cadeaux et les hurlements hystériques qui vont avec. Bref, chacun sa croix, comme on dit à Noël quand on prévoit l'avenir.

Nous, on s'est installé à l'apéro vers six heures et demie : champagne pour l'Irremplaçable, chablis premier cru pour moi, qui déteste le champagne, bien que né au milieu du dit vignoble. J'avais choisi des cantates de Bach, dont je suis total client, ainsi que nul n'ignore. Une heure plus tard, Catherine est allée chercher les oeufs de caille en gelée, préparés par ses soins l'après-midi même et accompagnés d'oeufs de truite : d'habitude, ce sont des oeufs de saumon, bien meilleurs et plus chers. Mais, en période de crise, les commerçants des régions de salauds de pauvres ne proposent même plus d'oeufs de saumon, et les riches souffrent beaucoup – les saumons aussi, mais ils ont la décence de se taire.

On a enchaîné avec un petit plateau de fromages sur mesure qui comportait :
- Du gruyère (du vrai, suisse et sans trou)
- Du livarot
- Un roquefort à tomber
- Un chaource à ne pas se relever
- Un fromage corse au lait de brebis, rond, orangé, à croûte lavée, très odorant mais un peu décevant en bouche.

Là-dessus, il était neuf heures ou presque, et on a décidé d'un commun accord que le sacrifice aux traditions avait assez duré : Catherine s'est trouvé un film, et j'ai quant à moi décidé de me réfugier entre le boeuf et l'âne, c'est-à-dire entre deux blogueurs – mais je ne citerai aucun nom, j'ai assez de procès comme ça en souffrance.

Allez, tiens, pour finir, comme on est au jour de la plus grande fête chrétienne, une réjouissante nouvelle : les travaux indispensables à la réfection de la cathédrale de Strasbourg, inscrits au budget de 2002, ont été interrompus faute d'argent, et les dégâts causés par la tempête de 1999 n'ont toujours pas été réparés. En revanche, le chantier de la grande mosquée de cette même ville, financée à hauteur de 26 % par des subventions publiques, devrait se terminer en temps et heure.

Bonne dinde, mes frères.

(Et pensez à cliquer sur la photo : elle vaut la peine...)

mercredi 28 juillet 2010

La phrase qui réchauffe le cœur et ravigote l'optimisme


Consultant il y a cinq minutes l'article de Wikipedia consacré à Jean Sibelius (pas de lien, débrouillez-vous), je suis tombé sur cette phrase qui me ravit :

Devenu alcoolique, il meurt en 1957 à l'âge de quatre-vingt-douze ans.

Si en plus il avait fumé, il aurait peut-être doublé le cap de la centaine, allez savoir. D'autre part, il est réconfortant de constater que ce Finnois était, lui aussi, comme nos sympathiques modernes, fan de Bach...

dimanche 6 juillet 2008

Guten tague ! (Et il n'est pas le seul.)

Bon, puisqu'il paraît qu'on dit comme cela, je viens donc d'être « tagué » par Didier B. Le thème de cette chaîne est : les cinq CD que vous emporteriez sur l'île déserte, qui est notre lot à tous, comme nul ne l'ignore. Déjà, vous noterez la sottise de la chose : que peut-on faire avec des CD - ou même avec des vinyles - sur une île déserte, à moins d'être certain qu'elle est équipé d'un gros générateur et du dernier matos de chez Bang & Olufsen ? Enfin, admettons...

1) Une sonate de Beethoven. Soit l'opus 106, jouée par Gilels, soit l'opus 111, par Kovacevich ou par Serkin. Sans doute la 111, finalement.

2) La deuxième symphonie de Mahler par l'orchestre du festival de Lucerne dirigé par Claudio Abbado.

3) La Passion selon saint Matthieu, de Bach. Oui, je sais, c'est tricher vu que l'oeuvre ne tient pas sur un seul CD.

4) La Nuit transfigurée de Schönberg, dans la version pour orchestre symphonique, dirigée par Karajan.

5) Le premier acte de La Walkyrie de Wagner enregistrée en 1935 par Bruno Walter, avec Lotte Lehman et Lauritz Melchior dans les rôles du frère et de la soeur.

Et si par hasard j'avais droit à un sixième, j'emporterais peut-être un disque de jazz, pour changer un peu. Par exemple, Money jungle, de Duke Ellington, avec Max Roach et Charles Mingus. Ou alors A love supreme, de John Coltrane.

Mais, de toute façon, sur mon île, je suis certain que le générateur sera en rideau, alors...

jeudi 9 octobre 2008

Hommage, jalousie et (à venir) camembert généreusement tartiné

À Balmeyer, pour le texte ; à Dorham, pour l'environnement musical


Comment reconnaître un écrivain ? Ou, plus exactement, un possible écrivain ? À ceci qu'il fait (parfois, pas toujours) jaillir des formules qu'à première lecture vous trouvez simplement amusantes, bien trouvées, comme on dit. Ensuite, vous en parlez à votre Irremplaçable (si vous en avez une, ce qui n'est pas donné à tout le monde, loin s'en faut). Et, là, discourant, vous vous apercevez, les phrases se déroulant, que cette image qui vous a d'abord fait sourire présente des étages, des arrière-plans, des tiroirs secrets ; et que, plus vous l'évoquez, plus elle acquiert de richesse. Et, même, au risque du ridicule, de profondeur. Prenons par exemple, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, cette image de Balmeyer, parlant d'une banale gueule de bois que, comme chacun l'a fait au moins une fois dans sa vie (ou alors, sortez d'ici : vous n'êtes pas assez franchouillard et je vous envoie la police...), il a soignée "par le mal", le lendemain matin :

On aurait dit une petite voiture compressée par César qui reprenait peu à peu sa forme initiale.

Peu de mots, mais qui, à mesure qu'on se les répète, prennent forme et prolongements, exactement comme ces papiers japonais dont parle Proust, dans Du côté de chez Swann, au moment du célébrissime épisode de la madeleine, qui, d'informes qu'ils sont au départ, deviennent, trempés dans l'eau chaude, des maisons, des jardins, etc.

Cette phrase en gras que je viens de citer a ce genre de pouvoir de déploiement ; elle rend compte, avec une superbe économie de moyens, d'une réalité plus profonde qu'il n'y paraît - et sans quitter le sourire. C'est une phrase d'écrivain. Peut-être.

Une certaine jalousie me point : je vais reprendre une bière, ce sera de sa faute, à ce con.


Consommations : 1/2 bouteille de muscadet sur lie pour l'Irremplaçable ; quatre bières Goudale pour moi.

Environnement musical : Sarah Vaughan (compilation), Louis Armstrong (Good Book et extraits du concert au Town Hall de New York, 1947). Écrivant ce billet et lisant les vôtres : l'oratorio de Pâques, de J.S. Bach.

samedi 2 février 2008

Les épreuves du Bach

De toute façon, quand je commence à ne plus pouvoir écouter autre chose que les suites pour violoncelle et L'Offrande musicale, c'est qu'il y a un truc qui déconne...

samedi 24 décembre 2011

La double veillée de la rue de l'Église

 Ce soir, pour cause de Nativité, l'Irremplaçable quittera notre chaumière ouatée de neige virtuelle pour aller se joindre à la procession aux flambeaux qui parcourra les rues de Pacy, avant d'assister à la messe qui, elle aussi, à ce que j'ai bien cru comprendre, aura un rapport étroit avec ladite Nativité. Durant ce temps, le mécréant dans sa tanière organisera pour soi seul une procession au chablis sans sortir des étroites limites de son salon, en une sorte de Voyage autour de ma chambre délicatement alcoolisé. Pour montrer son respect des mystères divins, il remplacera néanmoins les habituelles chansons à boire et de salle de garde par un oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach, suivi sans doute d'une ou deux cantates du même. 

Durant cette heure et demie qu'il passera seul, il pensera sans doute fort peu au petit Jésus, parce qu'il n'est pas fou des enfants au berceau ni des squatteurs d'étable qui choquent son respect de tout ordre établi et des richesses honnêtement gagnées. Cela ne veut pas dire que ses réflexions décousues seront dénuées de mysticisme, mais on ne peut jurer de rien. 

Lorsque l'Irremplaçable sera de retour, l'agnostique perturbé fera sauter le bouchon de la bouteille de champagne qu'il aura préalablement mise à fraîchir pour elle ; et il en profitera – on peut considérer la chose comme assurée – pour gravir en sa compagnie une seconde Montée de Tonnerre, en devisant nonchalamment et en gobant les petits œufs de caille en gelée qui auront fait leur apparition sur la table du salon. Pour finir, les deux vieux mariés se féliciteront d'avoir traversé cette année à peu près sans encombre – et même avec quelques bonheurs discrets. Ils iront se coucher, parce qu'il faut bien que tout rentre dans l'ordre à un moment donné.

samedi 16 octobre 2010

Zapéro balzacien (avec deux Z, s'il vous plaît)

Dans la mesure où l'apéro est appelé à disparaître dans un avenir dramatiquement proche, on s'en est repris un petit ce soir, évidemment. Durant lequel, à cause de Félicien Marceau, je me suis mis à parler de Balzac. (Note à l'intention des gens qui pourraient m'avoir chez eux à déjeuner ou à dîner : il ne faut jamais me faire parler de Balzac. Ou alors, il faut attendre que j'aie fini de picoler. Mais enfin, je suis capable de faire chier tout le monde rien qu'avec Balzac...)

Bref, j'ai découvert cette puissance de Balzac : on peut très bien (et nous l'avons fait ce soir, Catherine et moi) parler de ses personnages comme s'il s'agissait de personnages presque réels. On peut détester (c'est mon cas) Lucien de Rubempré, même souhaiter qu'il lui arrive encore plus de malheurs que ceux que Balzac a prévus pour lui. On peut aussi s'agiter de la même manière à propos de la princesse de Cadignan (qui nique sa race à Daniel d'Arthez, cet écrivain à manche à balai dans le cul) ou de Victurnien de j'ai-oublié-quoi, ou...

Bref, durant cette heure de zapéro, on a parlé de ces personnages balzaciens comme s'ils existaient. Or, en effet, ils existent. Ils sont très exactement entre rêve et réalité. Et, à ce moment, j'ai dit à Catherine que les personnages balzaciens étaient tellement vivants qu'ils ressemblaient aux blogueurs : pas tout à fait réels mais vivants néanmoins.

Alors, elle m'a dit : « Note-le, c'est une idée intelligente. »

Je ne suis pas certain que ce soit une idée intelligente, mais enfin, c'est ce qui est ressorti de cet apéro...

Carburant :

– Catherine : whisky
– Moi : Ricard

Environnement sonore :

– Bach, Clavier bien tempéré, par Richter.

mercredi 4 mai 2016

Vers le soir


Et surtout, il y a cette douceur, certains soirs, de paraître maîtriser le temps ; mieux : de le stopper ; un très court instant, en ce moment même. Catherine, récupérée souffrante et manchote, est allée se coucher, après deux larmes de whisky que le très-excellent Dr Pluton l'a encouragée à prendre. Comme elle ne peut, pour quelques jours, que dormir assise, je lui ai arrangé des montagnes d'oreillers,  et ce fut une répétition de l"époque assez proche où nous serons très vieux, si nous y parvenons ensemble. Le soleil s'attarde, l'obliquité de ses rayons incite évidemment à penser à la fin de toute chose, mais les derniers chants d'oiseaux semblent aller à l'encontre de cette vision naturellement pessimiste de notre vie humaine. Il est possible, pendant que j'écoute L'Offrande musicale, que Catherine grimace de douleur en tentant justement d'amoindrir celle qu'elle ressent par un mouvement millimétrique : je n'en sais rien, je suis ailleurs, loin, à deux pièces d'elle, avec cette puérile impression de veiller. Le vent léger vient de s'éteindre, tout se tait sauf Bach et le cliquetis de mes doigts sur ce clavier qui n'est pas le mien. Une sorte de paix s'étend sur le monde. Mais des bruits de moteurs, doucereux, me parviennent.

lundi 14 juillet 2008

La route, Cormac McCarthy

Comment parler d'un roman dont il est impossible de ressortir, pour la simple raison qu'il n'y a plus rien en dehors de lui ? D'un livre dans lequel le lecteur est pris au même piège que les personnages ? Et, déjà, les mots trahissent l'apprenti critique. Car il n'y a pas de piège dans La route, le roman de Cormac McCarthy. Un piège, ce serait encore trop de chance. Cela signifierait qu'il y a autre chose, une existence possible en dehors du piège, un au-delà du piège. Or, il n'y a rien, et on le sait dès les premières lignes. Il y a un homme et son jeune fils qui marchent vers le sud d'un pays dévasté par une apocalypse dont on ne saura pas les causes mais dont on va devoir supporter tous les effets. À travers des paysages calcinés, noyés sous la cendre (je reviendrai sur cette cendre, si je m'en crois capable), détruits, rouillés, terriblement froids, ils vont vers une mer dont ils ne savent même pas si elle sera encore là lorsqu'ils y parviendront. L'enfant, lui, marche plutôt vers une idée de mer, à travers des rêves de paysages. Car sa mère était enceinte de lui lorsque le cataclysme (humain ou naturel ?) s'est produit, et il n'a jamais rien connu d'autre que ce que ses yeux peuvent voir.

Les règles, d'une certaine manière, sont simples : il y a des jours gris, auxquels succèdent des nuits noires (l'écriture elle-même me semble grise et noire, mais jamais "blanche"). Durant les premiers, on avance, on cherche de quoi se nourrir dans un monde qui ne produit plus rien, sauf des dangers mortels auxquels on essaie d'échapper. La nuit, on se cache, on dort, en tentant de survivre au froid, à la peur. Le lendemain, on recommence.

En dehors du manque de vêtements et de nourriture, le principal ennemi de l'homme et de l'enfant, ce sont les autres hommes et l'absence d'enfant. Parmi les autres hommes, il y a ceux que l'enfant appelle les Gentils, que l'on cherche sans les trouver, et il y a les Méchants, sur qui l'on peut tomber à chaque moutonnement de la route, et qui mangent les enfants. Qui les mangent vraiment. C'est pour cela qu'il n'y a pas d'enfant dans le monde qui nous attend, qui nous précède de très peu. Si, il y en a un tout de même. Mais il n'est pas sûr que ce ne soit pas un simple rêve de l'enfant réel. Un désir un instant matérialisé. D'ailleurs, l'homme ne l'a pas vu. Trop affairé à trouver de la nourriture, de l'eau, une bâche pour s'abriter, des outils pour réparer le caddie de supermarché qu'il pousse devant lui, sur la route, jour après jour, et qu'il ne faut surtout pas se faire voler par d'autres ombres errantes. Trop occupé, aussi, à endiguer la peur de l'enfant, en de nombreux et brefs dialogues, dépouillés à l'extrême, comme l'est l'écriture de McCarthy lui-même, en tout cas ici (c'est le premier livre que je découvre de lui).

L'enfant a peur, mais bien davantage, semble-t-il, du passé que de l'avenir. Peut-être parce que tout le monde sait, lecteur compris, qu'il n'y a plus d'avenir : on est déjà dedans et il n'y a pas de plan B. Le passé, en revanche, lui est effrayant. Lorsqu'ils arrivent devant la maison où l'homme a grandi, dans le monde d'avant, l'enfant est terrifié à l'idée d'y pénétrer, même à celle que son père y entre. Et, une fois dedans, il s'emploie à museler les souvenirs de l'homme et à tirer celui-ci au dehors de ce morceau de passé. Un passé qui ne peut absolument rien lui apprendre.
Quand les hommes ne peuvent plus rien apprendre du passé, ils sont condamnés à avoir très peur de lui.

L'avenir n'est pas pour autant le sujet de La route, qui n'est lui-même pas du tout un roman de science-fiction. On est tout entier dans le présent, mais un présent situé légèrement en avant de nous, si peu en avant qu'il ne peut décemment porter le nom d'avenir. Et, au-delà, il n'y a plus rien, que la route. Avec, au bout, peut-être, la mer. La mer, mais pas d'espérance.

Y a-t-il seulement un dieu ? Y a-t-il Dieu, sous la route ? C'est là que l'affaire se complique, semble-t-il. Dans la très bonne critique qu'il en a fait, Ygor Yanka nie la présence divine dans le roman. Juan Asensio, dans la sienne, et en commentaires chez Yanka, l'affirme hautement, dans sa manière propre. Je m'étais gardé de lire l'un et l'autre avant d'avoir terminé le livre (j'ai tout de même craqué, peu avant la fin...), me méfiant de ma propension à adopter trop facilement les points de vue des uns et des autres. Au bout du compte, je pencherais plutôt, sur ce point précis, du côté du Stalker.

J'ai eu, tout au long de ce cheminement (ce mot même, n'est-ce pas...) la sensation d'une présence, muette c'est vrai, mais presque toujours là. Celle d'un dieu qui "fait le mort" mais qui observe. Un dieu qui n'a peut-être plus la volonté ou le pouvoir d'être psychopompe mais n'aurait pas tout fait renoncé à être psychostase. Et je me suis demandé, en commentaire chez Ygor Yanka, si Dieu, plutôt que de se situer au bout de la route, n'était pas la route elle-même ; ce sur quoi il est encore possible d'appuyer ses pieds pour avancer, quand tout le reste disparaît sous la cendre.

Je comprends la forte réticence d'Ygor Yanka, dans la mesure où il s'agit toujours de Dieu invisible, inactif, de Dieu muet ; de Dieu sans Bach, si l'on veut. Néanmoins, McCarthy a introduit dans son roman quelques figures dont il me paraît difficile de ne pas discerner les aspects christiques. Tel ce vieillard presque centenaire, qui chemine lui aussi, avec sur le dos un sac vide. Lorsque l'homme lui demande comment il parvient à se nourrir, le vieillard lui répond que les gens "lui donnent des trucs". Or, dans cet après-monde, dans ce déjà-futur, aucun homme ne nourrit un autre homme. Donc... Et la scène se poursuit par ce dialogue :

Les gens qui vous ont donné à manger. Où sont-ils ?
Il n'y a personne. J'ai inventé ça.
Qu'est-ce que vous avez inventé d'autre ?
Je suis sur la route, tout simplement. Exactement comme vous.
C'est votre vrai nom Élie ?
Non.
Mais vous ne voulez pas dire votre nom ?
Je ne veux pas le dire.
Pourquoi ?
Je ne pourrais pas vous le confier. Vous pourriez vous en servir. Je ne veux pas qu'on parle de moi. Qu'on dise où j'étais ou ce que j'ai dit quand j'étais à cet endroit-là. Vous voyez, vous pourriez peut-être parler de moi. Mais personne ne pourrait dire que c'était moi. Je pourrais être n'importe qui. Je crois que par les temps qui courent moins on en dit mieux ça vaut. S'il était arrivé quelque chose et qu'on soit des survivants et qu'on se soit croisés sur la route alors il y aurait quelque chose à dire. Mais ce n'est pas le cas. Alors il n'y a rien à dire.

Le prénom d'Élie peut-il être là par hasard ? Choisi d'un doigt pointé dans l'annuaire ? Et ce personnage qui ne veut pas dire son véritable nom, qui se cache derrière le masque d'Élie, et qui dit à l'homme qu'ils auraient pu se croiser mais que rien, en réalité, n'est arrivé, est-ce qu'il ne ressemble pas à un dieu, mais un dieu qui aurait sinon "jeté l'éponge", en tout cas renoncé à se révéler à l'homme, à l'homme ancien ? Un dieu qui ne veut plus que l'on puisse utiliser ses paroles ou son nom, ni même se les rappeler. Il est vrai que, juste après le fragment de dialogue que j'ai retranscrit, lorsque l'homme émet l'hypothèse que son fils est peut-être un dieu, le vieillard annonce :

Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s'en tirent pas mieux. Vous verrez. Il vaut mieux être seul. Alors j'espère que ce n'est pas vrai ce que vous venez de dire parce que se trouver sur la route avec le dernier dieu serait quelque chose de terrible, alors j'espère que ce n'est pas vrai. Les choses iront mieux lorsqu'il n'y aura plus personne.

Il me semble que les allusions à la divinité se multiplient à mesure que le roman avance vers sa fin, que les oscillations de la figure christique se font de plus en plus rapides, entre l'homme et l'enfant. Mais je préfère ne pas trop parler de la fin. Donc, laissons Dieu sur le bord de la route, au moins pour l'instant.

Il nous reste le monde et les hommes. Et la cendre. La cendre qui noie les contours, efface les couleurs, abolit les différences. On va bien sûr ricaner que je suis obsédé, monomaniaque, mais comment ne pas voir là une sorte de prophétie girardienne ? L'enfer sera nôtre lorsque nous serons devenus tous rigoureusement semblables, lorsqu'il n'y aurait plus d'autre. Il semble qu'on travaille activement et avec enthousiasme à ce "prochain présent", de nos jours. Alors, la guerre de tous contre tous pourra se répandre librement. De fait, dans le roman de McCarthy, à cause de la cendre omniprésente justement, tous les hommes portent sur le visage un masque, qui les rend parfaitement interchangeables. De là le meurtre et, "crise alimentaire" oblige, la résurgence de l'anthropophagie. Il est tout de même à noter que si McCarthy montre à plusieurs reprises l'homme ajustant son masque sur son visage, il ne le fait jamais pour l'enfant. L'enfant, né dans le "déjà futur", ne porte pas de masque.

Je disais, en commençant ce texte sans plan ni structure ni queue ni tête, que l'on ne pouvait pas ressortir de La route, parce qu'il n'y avait rien en dehors d'elle, de même qu'il n'y a rien en dehors du monde sous la cendre, de ce futur dans lequel nous avons déjà mis un pied. Cormac McCarthy semble être là pour nous avertir que cela ne nous portera pas bonheur.

jeudi 15 juin 2023

Cormac sous la cendre

Cormac McCarthy, 20 juillet 1933 – 13 juin 2023.

 Grand écrivain ou non ? Éludons, éludons… J'ai beaucoup aimé, il y a une quinzaine d'années, les romans de McCarthy, mort il y a deux jours. Voilà deux ou trois ans, j'ai voulu les relire, spécialement La Route, qui m'avait réellement soulevé d'enthousiasme. C'est toujours une expérience à risque, la relecture. Parfois, le livre que l'on rouvre s'est bonifié, enrichi, approfondi de lui-même, tel un grand cru dans sa cave bourguignonne ou bordelaise (c'est ce qui est arrivé, par exemple, à Dame Crevette) ; parfois non. 

Un à un, les romans de McCarthy que j'ai repris me sont tombés des mains après moins d'une centaine de pages – tous. Et j'ai regretté l'idée funeste qui venait de me faire les rouvrir : j'aurais préféré rester sur mon admiration première, plutôt qu'avec cet arrière-goût de déception, dont je ne discerne même pas précisément la cause. Et toujours la même question qui resurgit, dans ces cas-là : le changement de perspective, le renversement du jugement qui vient de s'opérer est-il imputable à un goût plus sûr, plus acéré… ou au contraire à son racornissement ?

Peu importe ; de toute façon, la question demeurera sans réponse. Comme je ne renie pas mes admirations passées, même ne les partageant plus, je remets ici le texte écrit en 2008, après ma première lecture de La Route. Si ma mémoire ne me trompe pas, je l'avais déjà repris en 2014 dans En territoire ennemi. C'est donc une resucée de resucée que je prétends maintenant vous imposer. La voici :


Comment parler d'un roman dont il est impossible de ressortir, pour la simple raison qu'il n'y a plus rien en dehors de lui ? D'un livre dans lequel le lecteur est pris au même piège que les personnages ? Et, déjà, les mots trahissent l'apprenti critique. Car il n'y a pas de piège dans La route, le roman de Cormac McCarthy. Un piège, ce serait encore trop de chance. Cela signifierait qu'il y a autre chose, une existence possible en dehors du piège, un au-delà du piège. Or, il n'y a rien, et on le sait dès les premières lignes. Il y a un homme et son jeune fils qui marchent vers le sud d'un pays dévasté par une apocalypse dont on ne saura pas les causes mais dont on va devoir supporter tous les effets. À travers des paysages calcinés, noyés sous la cendre (je reviendrai sur cette cendre, si je m'en crois capable), détruits, rouillés, terriblement froids, ils vont vers une mer dont ils ne savent même pas si elle sera encore là lorsqu'ils y parviendront. L'enfant, lui, marche plutôt vers une idée de mer, à travers des rêves de paysages. Car sa mère était enceinte de lui lorsque le cataclysme (humain ou naturel ?) s'est produit, et il n'a jamais rien connu d'autre que ce que ses yeux peuvent voir.

Les règles, d'une certaine manière, sont simples : il y a des jours gris, auxquels succèdent des nuits noires (l'écriture elle-même me semble grise et noire, mais jamais “blanche”). Durant les premiers, on avance, on cherche de quoi se nourrir dans un monde qui ne produit plus rien, sauf des dangers mortels auxquels on essaie d'échapper. La nuit, on se cache, on dort, en tentant de survivre au froid, à la peur. Le lendemain, on recommence.

En dehors du manque de vêtements et de nourriture, le principal ennemi de l'homme et de l'enfant, ce sont les autres hommes et l'absence d'enfant. Parmi les autres hommes, il y a ceux que l'enfant appelle les Gentils, que l'on cherche sans les trouver, et il y a les Méchants, sur qui l'on peut tomber à chaque moutonnement de la route, et qui mangent les enfants. Qui les mangent vraiment. C'est pour cela qu'il n'y a pas d'enfant dans le monde qui nous attend, qui nous précède de très peu. Si, il y en a un tout de même. Mais il n'est pas sûr que ce ne soit pas un simple rêve de l'enfant réel. Un désir un instant matérialisé. D'ailleurs, l'homme ne l'a pas vu. Trop affairé à trouver de la nourriture, de l'eau, une bâche pour s'abriter, des outils pour réparer le caddie de supermarché qu'il pousse devant lui, sur la route, jour après jour, et qu'il ne faut surtout pas se faire voler par d'autres ombres errantes. Trop occupé, aussi, à endiguer la peur de l'enfant, en de nombreux et brefs dialogues, dépouillés à l'extrême, comme l'est l'écriture de McCarthy lui-même, en tout cas ici.

L'enfant a peur, mais bien davantage, semble-t-il, du passé que de l'avenir. Peut-être parce que tout le monde sait, lecteur compris, qu'il n'y a plus d'avenir : on est déjà dedans et il n'y a pas de plan B. Le passé, en revanche, lui est effrayant. Lorsqu'ils arrivent devant la maison où l'homme a grandi, dans le monde d'avant, l'enfant est terrifié à l'idée d'y pénétrer, même à celle que son père y entre. Et, une fois dedans, il s'emploie à museler les souvenirs de l'homme et à tirer celui-ci au dehors de ce morceau de passé. Un passé qui ne peut absolument rien lui apprendre. Quand les hommes ne peuvent plus rien apprendre du passé, ils sont condamnés à avoir très peur de lui.

L'avenir n'est pas pour autant le sujet de La route, qui n'est lui-même pas du tout un roman de science-fiction. On est tout entier dans le présent, mais un présent situé légèrement en avant de nous, si peu en avant qu'il ne peut décemment porter le nom d'avenir. Et, au-delà, il n'y a plus rien, que la route. Avec, au bout, peut-être, la mer. La mer, mais pas d'espérance.

Y a-t-il seulement un dieu ? Y a-t-il Dieu, sous la route ? J'ai eu, tout au long de ce cheminement (ce mot même, n'est-ce pas...) la sensation d'une présence, muette c'est vrai, mais presque toujours là. Celle d'un dieu qui “fait le mort” mais qui observe. Un dieu qui n'a peut-être plus la volonté ou le pouvoir d'être psychopompe mais n'aurait pas tout fait renoncé à être psychostase. Et je me suis demandé si Dieu, plutôt que de se situer au bout de la route, n'était pas la route elle-même ; ce sur quoi il est encore possible d'appuyer ses pieds pour avancer, quand tout le reste disparaît sous la cendre.
 

Il s'agit toujours de Dieu invisible, inactif, de Dieu muet ; de Dieu sans Bach, si l'on veut. Néanmoins, McCarthy a introduit dans son roman quelques figures dont il me paraît difficile de ne pas discerner les aspects christiques. Tel ce vieillard presque centenaire, qui chemine lui aussi, avec sur le dos un sac vide. Lorsque l'homme lui demande comment il parvient à se nourrir, le vieillard lui répond que les gens “lui donnent des trucs”. Or, dans cet après-monde, dans ce déjà-futur, aucun homme ne nourrit un autre homme. Donc... Et la scène se poursuit par ce dialogue :

Les gens qui vous ont donné à manger. Où sont-ils ?
Il n'y a personne. J'ai inventé ça.
Qu'est-ce que vous avez inventé d'autre ?
Je suis sur la route, tout simplement. Exactement comme vous.
C'est votre vrai nom Élie ?
Non.
Mais vous ne voulez pas dire votre nom ?
Je ne veux pas le dire.
Pourquoi ?
Je ne pourrais pas vous le confier. Vous pourriez vous en servir. Je ne veux pas qu'on parle de moi. Qu'on dise où j'étais ou ce que j'ai dit quand j'étais à cet endroit-là. Vous voyez, vous pourriez peut-être parler de moi. Mais personne ne pourrait dire que c'était moi. Je pourrais être n'importe qui. Je crois que par les temps qui courent moins on en dit mieux ça vaut. S'il était arrivé quelque chose et qu'on soit des survivants et qu'on se soit croisés sur la route alors il y aurait quelque chose à dire. Mais ce n'est pas le cas. Alors il n'y a rien à dire.

Le prénom d'Élie peut-il être là par hasard ? Choisi d'un doigt pointé dans l'annuaire ? Et ce personnage qui ne veut pas dire son véritable nom, qui se cache derrière le masque d'Élie, et qui dit à l'homme qu'ils auraient pu se croiser mais que rien, en réalité, n'est arrivé, est-ce qu'il ne ressemble pas à un dieu, mais un dieu qui aurait sinon “jeté l'éponge”, en tout cas renoncé à se révéler à l'homme, à l'homme ancien ? Un dieu qui ne veut plus que l'on puisse utiliser ses paroles ou son nom, ni même se les rappeler. Il est vrai que, juste après le fragment de dialogue que j'ai retranscrit, lorsque l'homme émet l'hypothèse que son fils est peut-être un dieu, le vieillard annonce :

Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s'en tirent pas mieux. Vous verrez. Il vaut mieux être seul. Alors j'espère que ce n'est pas vrai ce que vous venez de dire parce que se trouver sur la route avec le dernier dieu serait quelque chose de terrible, alors j'espère que ce n'est pas vrai. Les choses iront mieux lorsqu'il n'y aura plus personne.

Il me semble que les allusions à la divinité se multiplient à mesure que le roman avance vers sa fin, que les oscillations de la figure christique se font de plus en plus rapides, entre l'homme et l'enfant. Mais je préfère ne pas trop parler de la fin. Donc, laissons Dieu sur le bord de la route, au moins pour l'instant.

Il nous reste le monde et les hommes. Et la cendre. La cendre qui noie les contours, efface les couleurs, abolit les différences. On va bien sûr ricaner que je suis obsédé, monomaniaque, mais comment ne pas voir là une sorte de prophétie girardienne ? L'enfer sera nôtre lorsque nous serons devenus tous rigoureusement semblables, lorsqu'il n'y aurait plus d'autre. Il semble qu'on travaille activement et avec enthousiasme à ce “prochain présent”, de nos jours. Alors, la guerre de tous contre tous pourra se répandre librement. De fait, dans le roman de McCarthy, à cause de la cendre omniprésente justement, tous les hommes portent sur le visage un masque, qui les rend parfaitement interchangeables. De là le meurtre et, “crise alimentaire” oblige, la résurgence de l'anthropophagie. Il est tout de même à noter que si McCarthy montre à plusieurs reprises l'homme ajustant son masque sur son visage, il ne le fait jamais pour l'enfant. L'enfant, né dans le “déjà futur”, ne porte pas de masque.

Je disais, en commençant ce texte sans plan ni structure ni queue ni tête, que l'on ne pouvait pas ressortir de La route, parce qu'il n'y avait rien en dehors d'elle, de même qu'il n'y a rien en dehors du monde sous la cendre, de ce futur dans lequel nous avons déjà mis un pied. Cormac McCarthy semble être là pour nous avertir que cela ne nous portera pas bonheur.