jeudi 12 juillet 2018

Le modernisme anti-moderne



 À Juan dit Sarkofrance.


Le titre que j'ai choisi est celui de l'une des sous-parties de l'essai de Milan Kundera qui s'appelle Le Rideau. La partie de l'essai contenant ce court chapitre s'intitule Die Weltliteratur. (Pourquoi me suis-je mis, voilà deux jours, à relire les essais de Kundera, principalement consacrés au roman ? Ce serait une histoire sans grand intérêt, un peu longue car faite de ricochets appelant chacun sa propre explication : Cervantès, Diderot, Carlos, Kafka…) Dans le modernisme anti-moderne, Kundera part de ce savoureux personnage de Ferdydurke que Gombrowicz a baptisé “la lycéenne moderne”, laquelle a bien entendu un père, mais surtout une mère qui s'essouffle à demeurer – ou devenir – aussi moderne que sa fille : elle est, par exemple, un membre actif et plein d'enthousiasme du Comité pour la protection des nouveau-nés… Après avoir exposé cette sorte de préambule descriptif, Kundera poursuit ainsi :

« Gombrowicz a saisi dans Ferdydurke le tournant fondamental qui s'est produit pendant le XXe siècle : jusqu'alors, l'humanité se divisait en deux, ceux qui défendaient le statu quo et ceux qui voulaient le changer ; or l'accélération de l'Histoire a eu ses conséquences : tandis que, jadis, l'homme vivait dans le même décor d'une société qui se transformait très lentement, le moment est venu où, soudain, il a commencé à sentir l'Histoire bouger sous ses pieds, tel un tapis roulant : le statu quo était en mouvement ! D'emblée, être d'accord avec le statu quo fut la même chose qu'être d'accord avec l'Histoire qui bouge ! Enfin, on put être à la fois progressiste et conformiste, bien-pensant et révolté !

« Attaqué comme réactionnaire par Sartre et les siens, Camus a eu la répartie célèbre sur ceux qui ont “placé leur fauteuil dans le sens de l'Histoire” ; Camus a vu juste, seulement il ne savait pas que ce précieux fauteuil était sur roues et que, depuis un certain temps déjà, tout le monde le poussait en avant, les lycéennes modernes, leurs mamans, leurs papas, de même que tous les combattants contre la peine de mort et tous les membres du Comité pour la protection des nouveau-nés et, bien sûr, tous les hommes politiques qui, tout en poussant le fauteuil, tournaient leurs visages riants vers le public qui courait après eux et riait lui aussi, sachant bien que seul celui qui se réjouit d'être moderne est authentiquement moderne.

« C'est alors qu'une certaine partie des héritiers de Rimbaud a compris cette chose inouïe : aujourd'hui, le seul modernisme digne de ce nom est le modernisme anti-moderne. »

Je reprends la parole, un bref moment, uniquement pour encourager vivement tous ceux qui s'intéressent au roman (mais aussi à la musique, à la culture, à l'Europe et à deux ou trois autres sujets aussi peu importants) à lire les essais de Kundera, au minimum les deux premiers : L'Art du roman, puis Les Testaments trahis.

L'interrogation écrite qui suivra comptera dans la moyenne générale du trimestre, je préfère que vous en soyez prévenus.

12 commentaires:

  1. Désolée, jamais je n'ai pu lire Kundera. Et bien sûr, en ce moment j'ai des piles de bouquins passionnants qui m'attendent...

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    1. Les essais sont – c'est un peu leur nature qui le veut – différents des romans.

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  2. Pas mal du tout. Je crois avoir lu cela il y a plus de 20 ans, je n'en ai pas retenu grand chose à l'époque, le souvenir d'une vent de liberté dans les romans de Kundera.
    Cette histoire de roulette et de sourire moderne m'évoque notre Muray et son homo festivus, que je n'ai pas lu, naturellement.

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  3. Désolée moi aussi, je ne suis pas dans Kundera, mais dans le N°5 de la revue Le Serpent à Plumes, je relève cependant pour vous :

    "L'idée du nouveau me laisse froid. La plupart des avancées en littérature me font plutôt l'impression d'avancées dans un cul-de-sac…"

    Bruce Chatwin 1940-1989
    Dernier livre paru : "Qu'est-ce que je fais là" en 1989 !

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    1. Encore un écrivain dont j'ignore tout !

      (Je sens bien que vous le faites exprès pour m'humilier, je le sens bien…)

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    2. Ce que je viens d'en lire ne m'incite guère à y aller voir : j'ai toujours une sorte de vague problème avec les écrivains dits "de voyage"…

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    3. Loin de moi l'idée de vous humilier, Parrain ! J'en serais tout à fait incapable eu égard à cette affection que j'ai développée pour vous au cours de ces années, laissant derrière l'admiration - qui n'est pas dans mon tempérament - et que j'abandonne donc à d'autres.

      P.S. Pour ce qui est de mes lectures, j'ai éliminé depuis longtemps ce qu'on appelle couramment les "pavés", pour ne me consacrer qu'à de tout petits livres par le format, et, à ma grande honte, par le nombre. Mais pas par la qualité !
      Ainsi dans ce N° 5 de la revue Le Serpent à Plumes qui mesure 14 x 10 x 1cm, je l'ai mesuré pour vous) intitulé BRITANNIQUES - on trouve :
      Graham Greene - Un Jour de gagné
      Pier Paolo Pasolini - Romans - 1 (bizarrement perdu parmi les Britanniques !)
      Doris Lessing - Salle des Utérus
      Mohamed Choukri - Défense de parler des mouches (là c'est traduit de l'arabe)
      Ian McEwan - Premier amour, derniers rites
      Martin Amis - Les Comptes de Vernon
      Olivier Delau - Heures en dehors du Temps (là, ce doit être un francophone)
      Kazuo Ishiguro - L'Été après la Guerre (traduit de l'Anglais !!!)
      Michael Ignatieff - Entretien avec Bruce Chatwin

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  4. C’est bizarre, dans sa liste, le petit enquêteur a oublié Kundera…

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  5. Comme dsl, le vent frais de liberté et l'érotisme qui se dégageaient des pages de l'insoutenable légèreté... et du rideau émoustillaient mon goût pour les anticonformistes en littérature. J'ai aimé, j'ai oublié et j'en suis resté là avec Kundera.
    Vos deux propositions de lecture, qui ne sont qu'encouragement, m'intéressent vivement.

    Dans "Les Souvenirs de Pologne", Gombrowicz éclaire Ferdydurke sur la genèse de l'œuvre, la difficulté d'écrire, les remaniement, les renoncements, l'irrésistible envie de tout jeter à la corbeille, la réception auprès de ses amis/ennemis écrivains polonais façonnés par ce qu'il appelle la polonité, et sa manière de s'en sortir. C'est passionnant, tout comme sa manière d'y parler de l'éducation de la jeunesse.

    "Un révolté qui tend à la liberté absolue peut être à la patrie que ceux qui se soumettent docilement au destin."

    "Je me méfiais des croyances, des doctrines, des idéologies, des institutions. Je ne pouvais donc m'appuyer que sur moi-même. Et pourtant j'étais polonais, façonné par la polonité, et je vivais en Pologne."
    P. 217. Folio. N° 3802.

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    1. Le journal de Gombrowicz est de bout en bout passionnant.

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