lundi 3 juin 2019

Le pied de nez à Sartre


Roman de Marcel Aymé paru en 1946, Le Chemin des écoliers présente une particularité curieuse, et à ma connaissance unique. Il est agrémenté d'une quinzaine de notes-en-bas-de-page, non pas dues à un éditeur envahissant mais à l'auteur lui-même. Chacune d'elles concerne un… j'allais dire : un personnage. Or, non, même pas. Ces notes sont presque toutes accrochées à des silhouettes fugitives, qui traversent le roman sans rien dire, le temps d'un paragraphe, un peu comme des figurants de cinéma qui passent sur le côté du cadre ou au fond de l'écran. Parfois, même, elle concernent un simple nom propre, que le lecteur vient d'entendre prononcer par l'un des véritables personnages, en grande conversation téléphonique. 

Que disent-elles, ces notes ? Quelle est leur fonction ? Leur effet ? Ce qu'elle disent, c'est le destin d'un être à qui le roman n'aurait pas suffisamment accordé vie sans elles : en quelque sorte, elles réparent une injustice, elles adoucissent une discrimination criante. Elles donnent de l'épaisseur à des fantômes, en arrêtant le cours du roman pour nous faire brusquement bifurquer dans un ruisseau transversal dont on ne devinait même pas l'existence. Et elles le font en nous disant, froidement, avec une neutralité de document administratif, une placidité de procès-verbal, ce qui attend ces silhouettes fugitives. Donnons un exemple. (Observation liminaire : le roman se passe durant l'occupation allemande.)

À la page 57 de l'édition du Livre de Poche, nous accompagnons l'un des principaux protagonistes se rendant au cinquième étage d'un immeuble où il a à faire. Voici ce que dit le texte : « Pendant qu'il gravissait l'escalier, l'ascenseur le dépassa. Une belle jeune femme longue, blonde, le corps pris dans un harnais de grand couturier, s'y tenait droite et immobile. Le mouvement de l'ascension étira sa silhouette qui se perdit dans les étages tandis que Michaud marquait un temps d'arrêt pour humer la trace d'un parfum distingué. » C'est tout. La belle jeune femme est apparue, puis a disparu, elle ne reviendra plus de tout le roman. Seulement, elle bénéficie d'un appel de note et, au bas de la page, nous lisons ceci :

« Un jour de décembre 1943, la belle jeune femme rencontra, dans un magasin des Champs-Élysées, un important fonctionnaire de la Gestapo française, qui lui offrit de coucher avec elle. Ayant essuyé un refus, il la fit arrêter et transporter dans un local où il la viola et la dépouilla de ses bijoux. Au bout d'une quinzaine, il la repassa à ses subordonnés et au bout d'un mois, la fit mettre à mort. Le cadavre fut jeté à la Seine après avoir été coupé en plusieurs morceaux pour la commodité du transport. »

Le destin de ces figurants à peine entrevus n'est pas toujours aussi dramatique, on s'en doute. Cependant, il est assez rarement agréable. D'autre part, certaines de ces notes ouvrent sur de véritables gouffres. À la page 116, nous sommes dans un appartement. Devant une fenêtre, un personnage (le fils du Michaud précédemment évoqué) regarde la pluie tomber. Aymé écrit ceci : « L'eau d'une gouttière crevée chantait sur le trottoir. Quelques parapluies se hâtaient dans la rue Durantin. Au quatrième de la maison d'en face un gamin se penchait et s'efforçait de cracher sur le parapluie de la concierge. S'approchant à pas de loup, son père l'arracha de la fenêtre par le col et le calotta […]. » Petit tableau qui serait aussitôt oublié, si au mot “gamin”, un appel de note n'était accroché. La note dit ceci :

« Le gamin, qui avait sept ans, s'appelait René Tournon. Affectueux, prévenant, espiègle un peu, il vivait heureux entre ses parents et sa grand-mère. Tournon, le père, recevait chez lui une fois par semaine trois ou quatre camarades, comme lui communistes et résistants, avec lesquels il s'entretenait librement en présence de sa famille. Un jour de septembre 43, René arrêta un jeune officier allemand sur le boulevard de Clichy et lui remit une lettre dans laquelle il dénonçait son père et les camarades de celui-ci en fournissant sur leurs activités les renseignements les plus pertinents. N'eût été de l'écriture et de l'orthographe, on aurait pu croire que la lettre avait été rédigée par un homme très averti des questions politiques. L'officier, un lieutenant autrichien, ne put se décider à faire parvenir la dénonciation à la Gestapo et la déchira le lendemain. Pendant deux mois, le petit René vécut dans une anxiété de chaque instant et néanmoins, son visage restait calme et rien dans sa conduite ou son attitude ne trahissait son angoisse. Six mois plus tard, lorsque son père mourut d'une pneumonie double, il eut un profond chagrin dont se ressentit sa santé. »

Que de questions à partir de là ! Est-ce la “calotte” du père qui a provoqué la dénonciation du fils ? Et, sinon, quoi d'autre ? Est-ce bien le chagrin du deuil qui a altéré la santé de l'enfant ? Pourquoi pas plutôt le remords ? Et cet officier autrichien : pourquoi a-t-il détruit la lettre ? Par antinazisme camouflé ? Par un sens de l'honneur “à l'ancienne” ? On aimerait le connaître mieux, celui-là, on se prendrait presque à regretter l'absence d'une note-en-bas-de-page dans la note-en-bas-de-page…

Toujours est-il que, tout au long du roman, l'auteur se comporte comme une sorte de tyran, d'autocrate tout puissant, à qui rien ni personne ne peut se soustraire, pas même ces êtres à peine visibles, qui pensaient naïvement pouvoir rester libres en se faisant minuscules : nul ne doit échapper à la poigne de fer de l'Être suprême, tous les destins sont tracés. Si bien qu'on en vient à se demander si cette “trouvaille” de Marcel Aymé ne constituerait pas une sorte de pied de nez à Sartre, la réponse romanesque à son célèbre article de 1939, dans lequel, prenant son ton le plus professoral, le philosophe reprochait à François Mauriac de n'être pas romancier, parce qu'il n'accordait aucune liberté à ses personnages, se comportant comme Dieu qui, lui-même, toujours d'après Sartre, n'est pas romancier non plus.

On imagine le fin sourire d'Aymé : « Vous exigez que mes personnages soient libres, sinon vous me rayez du nombre des romanciers, vous me retirez la carte ? Puisque c'est comme ça, pour vous montrer à quel point je me fous de vos oukases, je vous balance un roman à l'intérieur duquel je supprime toute liberté à tout le monde, y compris, gratuitement, parce que c'est mon bon plaisir de Dieu Pancreator, à tous ces malheureux dont je n'ai même pas besoin, qui ne sont même pas des personnages. »

Le savoureux paradoxe, c'est que toutes ces notes s'ouvrant sur des vies et des destins réglés une fois pour toutes donnent finalement au roman des allures de jungle imprévisible, où le moindre pas en avant peut vous faire sortir de la route principale et vous révéler des sentes capricieuses et proliférantes. Au fond, on se dit que, à la place du Chemin des écoliers, Marcel Aymé aurait pu, si le titre n'était déjà pris, appeler son roman Les Chemins de la liberté.

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