samedi 6 août 2022

Revenons à Houellebecq

Si je devais qualifier Anéantir en trois mots, je dirais que c'est : un roman ambitieux manqué. Contrairement à ce dont je pensais me souvenir de ma première lecture il y a quelques mois, le livre n'est pas composé de deux mais bien de quatre histoires différentes : 1) les mystérieux attentats terroristes, 2) les rapports familiaux et conjugaux des Raison, 3) la campagne électorale présidentielle de 2027 et la personne de Bruno Juge, le ministre des Finances, 4) le cancer de Paul Raison. 

En soi, cette abondance n'est évidemment blâmable en aucune façon. Après tout, il n'en va pas autrement dans Guerre et Paix, par exemple. Le problème est que, dans le roman russe, la puissance de Tolstoï parvient à unifier ses différentes histoires, à les fondre dans le creuset de son génie, si je puis dire. Chez Houellebecq, ça tire un peu à hue et à dia. Certes, les quatre histoires sont plus ou moins reliées entre elles… mais le lecteur se rend assez vite compte qu'elles le sont plutôt moins que plus, si bien que toutes les quatre ont tendance à s'ensabler, à s'évanouir comme un fleuve qui, en son delta, se sépare en tellement de bras qu'ils finissent par disparaître avant d'avoir atteint la mer. 

C'est vrai en particulier de l'histoire des attentats terroristes, qui ouvre le roman avec une force hégémonique, revient ensuite de manière épisodique et déjà moins convaincante, avant de s'évaporer totalement dans l'air. Il est vrai que, dans les cent ou cent cinquante dernières pages, tout tend à disparaître, et que le roman “polyphonique” que l'on vient de lire mute brusquement et complètement en une sorte de “monographie du cancer” que rien ne laissait prévoir (ou anticiper, pour jargonner comme Houellebecq, qui semble raffoler de ce verbe imprécis et malgracieux…).

Mais roman manqué n'est pas synonyme de livre sans intérêt, et Anéantir en a beaucoup – que je pourrais détailler si j'en avais envie ou si j'étais grassement payé pour le faire. Disons que Houellebecq, là, fait un peu penser à un homme qui aurait conçu et fabriqué tout un assortiment de matériaux précieux, à la fois ingénieux et élégants, souvent introuvables ailleurs, mais qui, avec eux, n'aurait finalement réussi qu'à bâtir une maison toute de guingois et, pratiquement, peu logeable – mais néanmoins très séduisante.

Qu'on se débrouille avec ça.

21 commentaires:

  1. Eh bien je continue de penser que vous vous trompez, que vous confondez le décor et le sujet, mais je n'ai pas la force d'argumenter.

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  2. Il me semble qu'il y a au contraire un facteur unifiant qui va à l'encontre de cette impression de chaos et de dispersion, la mort. C'est la mort qui est la seule issue possible du cancer de Paul Raison. Elle est au bout de la première visite chez le dentiste. C'est la mort qui rend futile l'affaire des attentats terroristes (au moment où vous mourez, que vous importent les mystères, les complots, les histoires qui vous ont passionné toute votre vie ?), et encore plus la vie politique (pour ceux que cela intéressait encore). C'est la mort qui est annoncée dans la vie du père, des beaux-parents... et le coup de génie de Houellebecq, qui avait présenté dans Soumission l'Islam comme une issue ingénieuse à la crise de civilisation, au point que la presse mainstream a choisi de faire semblant de le lire au premier degré, c'est de décrire la mort de Paul Raison comme un conte de fée. En principe, il devrait mourir seul, abandonné, dans le désespoir et la douleur. Or la mort lui fait retrouver l'amour, le sexe, la complicité perdue avec la femme de sa vie... bref, la mort, c'est comme l'islam, c'est super, on se demande bien pourquoi on en dit tant de mal.

    Je sais que vous ne publiez pas les anonymes, mais la publication n'est pas le but de ce message. Alors...

    NV

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    1. Oui, le fait nouveau dans ce roman (je crois l'avoir noté lors de ma première lecture), c'est la possible renaissance de l'amour, et spécialement de l'amour conjugal. Pour ce qui est de la mort, en revanche, le thème est tout sauf inhabituel chez l'auteur. Et je trouve même que, au fil des romans, il a un peu tendance à abuser du cancer…

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    2. Ben voilà, anonyme a argumenté à ma place...

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  3. J'ai décroché vers la 150e page. J'avais aimé Soumission. Je serais moins indulgent que vous. J'ai eu l'impression de manger une bouillie infâme, faite au lait caillé.

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    1. Mais c'est très sain, le lait caillé !

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    2. J'ai été élevé au jus de carottes. J'aurais dû préciser.

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    3. Ça se sent quand on vous lit…

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    4. Mon côté catho de gauche, non rancunier ?

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    5. Tendance "illuminé", alors ; puisque, si j'en crois le dernier paragraphe de votre billet d'aujourd'hui, vous avez déjà vu se multiplier… des petits pains !

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    6. J'ai évité la correctionnelle. Vous auriez pu aussi me qualifier l'illuminati. Vous êtes trop bon.

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  4. L'ADN de Houellebecq a été séquencé, et ce plumitif est le chainon manquant entre l'homme et le singe : 55% humain et 45% simiesque.
    J'en avais l'intuition, mais la science le confirme.
    Vlad

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  5. Je reviens à Houellebecq :
    Pour moi qui suis grand public, Houellebecq reste facile à lire. J'ai lu tous ses romans (sauf Sérotonine),
    Comme "anéantir" est encore frais dans ma mémoire de poisson rouge je commente, enfin j'essaie 🥵 :

    Ce qui est nouveau dans ce MH ?
    - il y est moins provocateur, plus humble , moins désespéré je trouve.
    - comme vous et le commentateur NV, je pense que le sujet c'est l'amour: familial, conjugal, l'amour de son métier et aussi la fin de vie, la maladie et la mort ( le cancer c'est bien pratique , c'est souvent évolutif et celui qu'il a choisi pour Paul lui permet de restituer tout son travail de documentation sur le sujet)
    - c'est très contemporain mais "anéantir" est quand même un roman d'anticipation (comme le prochain?)
    -c'est très ésotérique : les attentats terroristes satanistes, les religions classiques et alternatives, le mystère de la foi, la réincarnation et tous ces rêves ...
    -il a fait de son "objet préféré" de 736 pages, un bel objet collector, c'est qu'il devait être content de son travail, lui ?
    Moi aussi je suis satisfaite, je ne me suis pas ennuyée !

    Bibi

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    1. Le dernier argument est contestable : un gros pavé se vend facilement plus chercqu'un petit livre.

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    2. Correction : un gros pavé se vend facilement plus cher qu'un petit livre.

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    3. Heureusement que vous étiez là pour nous alerter sur ce fait, étrange et paradoxal entre tous…
      Dans le même ordre d'idée (si on peut dire), nous noterons qu'une Bentley se négocie généralement plus cher qu'une Renault.

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    4. Peut-être parce qu'elle le vaut, tout comme l'Étranger vaut plus que le pavé d' Houellebecq ( pas lu ) ?

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    5. Le jour où vous aurez enfin compris (il ne faut jamais désespérer) que L'Étranger est un mauvais roman, vous aurez fait un grand pas en avant dans la formation de votre goût littéraire…

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    6. Vous étiez au bord du gouffre aux chimères, mais, grâce à M. Goux, vous allez faire un grand bond en avant.

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  6. En toute honnêteté je n'ai pas la moindre idée en écrivant ces lignes de ce qui peut faire un bon roman, ou au contraire, un roman "manqué" comme vous qualifiez le petit dernier de votre idole. Je n'ai pas lu assez de roman, mon goût est sans doute peu sûr, je n'ai pas la formation suffisante, les romans m'ennuient...et d'ailleurs, si je caresse parfois moi même l'idée d'écrire quelque chose qui pourrait ressembler à un roman, le simple fait d'imaginer les premières lignes suffit à m'ennuyer et à repousser rapidement cette folle idée. La curiosité m'amène ici, et c'est elle encore qui se demande ce que pourrait être un bon roman pour Didier Goux. Le bon gout est un art inférieur car on peut savoir ce qu'est un bon roman sans être capable de l'écrire, de même qu'on peut déceler le talent d'un peintre sans peindre soi même et ainsi de suite. Et ce qui vous permet de nous éclairer sans être vous même un grand romancier.

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