Au fond, contourner les oukazes, anathèmes et intimations au silence des enragés de l'antiracisme pénaliforme n'est pas si compliqué ; il est même assez simple de continuer à parler et à rire par-dessus ou dessous les bâillons dont ils s'emploient à nous affubler : il suffit de s'adosser à leur écumante sottise et de s'en servir comme d'un levier. Prenons l'exemple de ces populations françaises de très fraîche date et de peu d'accointances, arrivées en cohortes serrées d'au-delà des sables orangés où est allé se rencontrer le père de Foucauld et où Saint-Exupéry manqua se perdre. Comme sont désormais frappés d'interdit, en tout cas d'opprobre, les mots qui jusqu'ici servaient à les désigner, à les discriminer, il conviendra donc de leur en trouver d'autres, qui présenteront d'autant plus de garanties de virginité qu'ils sont très innocemment revendiqués par ceux qu'ils n'avaient encore jamais désignés ; c'est ainsi que notre méphitisme inhérent prendra des parures de fleur d'oranger. Nous pouvons par exemple décider que ces populations d'outre-erg dont nous parlions serons désormais désignées comme : les Lyonnais ; pour une raison qui échappera à certains de mes lecteurs mais en fera sourire d'autres. Peut importe d'ailleurs que l'on comprenne ou pas le choix de ce nom : l'important est son adoption générale. Nous parlerons donc, désormais, d'invasion lyonnaise, de délinquance lyonnaise, voire du formidable et inné sens du rythme des Lyonnais, ou de leur capacité à courir plus vite que les non Lyonnais.
Évidemment – j'entends l'objection – qu'adviendra-t-il le jour où l'on voudra parler des anciens Lyonnais, ceux correspondant au sens primitif de ce mot ? Diverses solutions s'offrent : on pourrait les désigner comme des Croix-Roussiens, des Bellecouristes, voire des Perrachons ou des Canuzards (on évitera cependant de parler de population des Terreaux, la sonorité de l'expression pouvant prêter à confusion et nous valoir d'autres séries de procès). Mais je crois que le plus simple, pour désigner les natifs d'entre Rhône et Saône, serait de recourir à l'appellation de vieux Lyonnais, comme il y eut, dans l'Espagne de jadis, des vieux chrétiens. Simple et directe, elle présente en outre, cette appellation, l'avantage d'être facilement adjectivable : on parlera ainsi, tout naturellement, de la gastronomie vétéro-lyonnaise, soyeuse et chantante au bec, par opposition à la cuisine lyonnaise, qui a tendance à emporter la gueule.
On fera tout cela en riant sous cape, attendant avec impatience et délices le jour où les habituelles officines lyonnaises prétendront nous interdire, par arrêts des tribunaux qui leur sont dévoués, de les désigner ainsi. Il nous restera alors à nous tourner vers une autre grande cité française, tout aussi arbitrairement désignée ; vu leur nombre, on n'est pas à la veille de voir se tarir les escarmouches intervilles.


