Les progressistes-sans-tête (comme on parle d'oiseaux-sans-tête pour désigner les paupiettes de veau) ont un irrépressible besoin d'idoles rédemptrices. Ils ont éliminé Dieu et le trompettent à tous les carrefours. Rentrés chez eux, ils tremblotent, ont froid, se couchent, ne dorment pas et se bricolent de petits radiateurs transcendantaux, qui vont de Lénine à Arlette Laguillier (paix à son âme), en passant par tous les Staline, Mao, Pol Pot, Guevara, sous-adjudant Narcos que vous voudrez. Le totem du jour est évidemment Nelson Mandela. On génuflexe à tour de rotules depuis hier, à ma gauche, et même à ma droite, on se croit obligé de rendre hommage au saint du jour, qui s'est révélé incapable d'empêcher son pays de sombrer dans la violence ethnique, et dont les héritiers ont déjà commencé à se disputer la dépouille, chiffrée, me dit-on, en millions d'euros.
Je dis ça, mais je m'en fous, en réalité. Par une espèce de solidarité raciale à laquelle je reste attaché, j'espère que les Africains du Sud qui ont bâti ce pays réussiront à s'en extraire avant l'étripage qui se profile, mais en dehors de ça…
Tiens, ce qui m'étonne, c'est de ne pas avoir encore entendu cet agité malin ayant bien compris où était le filon et qui se faisait complaisamment appeler le Zoulou blanc : Johnny Clegg. Les gens de mon âge se souviennent sans doute d'avoir vu débouler du jour au lendemain, dans toutes les émissions de variétés (où était en effet sa place) ce guignol pompeux, avant-garde du Bien absolu, maniant la sagaie vers le plafond pour en faire tomber les droits d'auteur. Quand j'y songe, il me semble que ce clown était la préfiguration parfaite de notre monde-tel-qu'il-est : pour l'amour contre la haine, la fraternité contre la guerre, le cassoulet mitonné contre le Big Mac de la veille ; emphatiquement parfait.
Il est où, ce Zoulou ?
Espérons en tout cas qu'il aura donné assez de gages pour sauver sa peau. Parce que, pour les autres, ça semble désormais très mal barré. Mes amis les plus réactionnaires vous diront que c'était déjà très mal barré pour les blancs qui ont inventé, créé et fait prospérer ce pays, mais vous savez comment ils sont : toujours portés à l'exagération…
Enfin… en attendant le chaos irrémédiable et à peu près programmé, il est tout de même réjouissant et hautement risible de voir nos petits accroupis lécher la terre au pied de leur totem du jour. Dommage qu'ils n'aient pas un plus joli cul, tiens…
Neuf heures et demie du soir, hier : Je suis en train de regarder un “documentaire” sur Arte, consacré au totem et datant de 1999. Le but est évidemment de nous convaincre à quel point ces malheureux communistes ont été martyrisés par ces salauds de blancs. Sauf que, si l'on repense à Chalamov et à ce qu'il a dit du goulag, de la Sibérie, etc., c'est-à-dire à ce qu'ont été capables d'inventer les camarades de Mandela, on voit bien que ce qu'il a vécu aurait, à ce même Chalamov, semblé être une plaisanterie, presque une récompense.
Au moment où j'écris, un petit blanc à lunettes d'une quarantaine d'années dit qu'il a eu le souffle coupé lorsqu'il a découvert la cellule où son idole a été incarcérée, qu'il ne comprend même pas comment le totem a pu survivre à cela. La caméra montre la cellule : Evguenia Guinzbourg aurait été ravie de s'y trouver enfermée avec seulement une douzaine d'autres prisonnières.
Juste après, on nous explique que Mandela impose sa volonté à ses gardiens, qu'il ne laisse rien passer. Voilà encore une chose qui aurait bien diverti Chalamov et Soljénitsyne. D'autres disent que le totem et ses camarades ont fait plusieurs fois la grève de la faim ; que Mandela ne cesse d'adresser des plaintes au gouvernement, et que le ministre des prisons finit par lui répondre.
Rien de tout cela n'a de sens : ces militants communistes violents se sont retrouvés dans des prisons qui auraient fait rêver n'importe quel Russe entre 1920 et 1953. On voit la “cellule” de Mandela : des photos de famille, des livres, etc. Lisez Chalamov, Soljenitsyne ou Guinzbourg. Et vous verrez à quel point les dirigeants d'Afrique du Sud étaient ignobles, par rapport aux camarades communistes de Mandela durant les années folles.
(Au point où je m'arrête, à la limite du haut-le-cœur, on est en train de me tracer le portrait en pied et en icône de sainte Winnie…)
Neuf heures et demie du matin, aujourd'hui : On lira avec un grand profit l'article de Bernard Lugan consacré au totem…
