lundi 4 mars 2013

Précipité moral en deux cents pages au format de poche


De manière générale je n'aime pas beaucoup les abréviations canailles, bien qu'il m'arrive d'en user dans certains cas bien précis. Ainsi ne vais-je jamais au cinoche (remarquez, voilà bien vingt ans que je ne vais plus au cinématographe non plus), je ne connais pas de musicos et, quittant quelqu'un, ne lui dis jamais À plus ! Il est un mot, pourtant, dont il serait à mon sens bien ennuyeux qu'il disparût (heureusement le risque est très faible), et c'est polar.

Je leur trouve deux grands mérites, à ces courtes syllabes. D'abord elles sont fort laides. Et justement, la chose qu'elles désignent l'est aussi, la plupart du temps. Ensuite, je trouve vertueux et honnête de sa part, en abandonnant son ancienne appellation de roman policier, que le polar se soit de lui-même déconnecté du roman, car il y avait tromperie sur la marchandise, en quelque sorte.  Dans l'un de ses essais, Kundera, piètre romancier par ailleurs, surtout depuis qu'il écrit en français, a énoncé que le roman était “ce territoire où le jugement moral est suspendu”. Or, rien de plus moral que le polar, il n'est même à peu près que cela, c'est de la morale mise en phrases, mais qui se donne des airs de rébellion avec ses bourgeois obligatoirement pourris, ses politiciens toujours véreux, ses évêques pédophiles par essence, ses vertueux aux secrètes passions fascisantes, tous mis à bas finalement par le petit inspecteur désabusé et vaguement ivrogne mais animé d'une ténacité hors d'éloges et adossé, précisément, à cette morale en béton froid qui lui donne la force de balayer l'écurie et d'en dissiper les miasmes. On pourra toujours s'amuser à chercher les trois ou quatre contre-exemples nécessaires à la justification de cette règle. 

C'est sans doute pour cette raison que, le plus souvent, les consommateurs de polar ne sont pas effleurés par la tentation d'aller voir ailleurs, du côté du roman par exemple : seule leur importe leur dose de moraline, pour peu que celle-ci se présente sous les espèces violentes et agitées à quoi ils sont accoutumés. Le polar est ce que lisent les gens qui ne lisent pas. De même l'on voit rarement un héroInomane décider du jour au lendemain de troquer sa seringue contre un flacon de grand bourgogne.

22 commentaires:

  1. Je vais essayer de faire un billet (sur Partageons nos agapes, a priori) pour vous répondre. Vous avez peut-être raison à propos de la morale (le deuxième paragraphe) mais je ne suis pas trop d'accord avec la conclusion. J'ai été un gros lecteurs de polars mais je n'ai pas l'impression d'avoir été à la recherche de "moraline"... Etrange...

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    1. J'ai sans doute eu tort d'employer ce mot, par ailleurs stupide, de moraline : morale aurait amplement suffi. Tant pis pour moi, je le laisse.

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    2. J'avais dit que je ferai un billet mais je n'ai rien à y dire. C'est ballot. Toujours est-il que je fus boulimique de polars "américains" entre 1996 et 2003 (parce que les polars "de poche" cadraient très bien avec mon style de vie : lecture au lit le matin - le soir, hips... - et dans les transports en commun). Quand je découvrais un nouvel auteur et que son bouquin me plaisait, j'achetais toute la série sur FNAC.com. C'était plus par attachement pour les personnages qu'autre chose. J'étais d'ailleurs très déçu quand l'auteur "n'utilisait" pas ses personnages habituels... Avec le recul, je ne vois toujours pas votre histoire de "besoin de morale".

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  2. en fait, lecteurs de polars je suis et il y en a très bons, mais de moins en moins tout de même, cela est vrai. Après vous parlez de cette moraline insupportable qu'il y a dans tous les polars. Un filic qui arrête un tueur en série, c'est pas de la morale, c'est un type qui fait son boulot? est-ce de la moraline de faire son boulot? il ne me semble pas...mais pour aller dans votre sens, c'est vrai que le polar, et spécialement le polar en France est encore marqué de ce définitif « Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes » qui a tout sclérosé...suffit de voir qui sont les écrivains de polar en france, Thierry Jonquet, Didier Daeninckx, Izzo...votre billet c'est surtout pour les écrivains de polar français...moi je conseille d'aller voir ailleurs, les polars d'autres pays, il y a beaucoup moins de moraline, c'est juste des gens qui s'affrontent pour défendre leurs intérêts.

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    1. Je vous crois sur parole, n'ayant aucunement l'intention de me remettre à en lire. Mais enfin, lorsque cela m'arrivait, je ne lisais pas que des polars français, et même au contraire. J'ai pourtant le plus souvent trouvé que le genre lui-même était presque toujours moral.

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    2. Ah ben je ne suis pas d'accord avec Cherea. Notamment les polars américains, avec "le petit inspecteur désabusé et vaguement ivrogne" que décrit Didier, qui lutte contre des méchants plein de pognon, corrompus, ...

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    3. oui ça c'est bon pour ceux qui lisaient les polars dans les années 60-70-80, une mauvaise traduction dans la série noire et dans une autre collection aujourd'hui disparue... et puis aussi ces codes qui avaient été installés par Hammet et les Hard boil, l'inspecteur bourré qui va au bout quoiqu'il arrive, la femme fatale ...et consort, dont on a eu beaucoup de mal à sortir...sans parler des Jerome Charyn...maintenant le polar ce n'est plus forcément un flic, ça peut être un type qui va se venger, un médecin, un journaliste...les codes ont changé depuis longtemps même si le flic reste l'archétype du héros du polar, il y en a beaucoup d'autres modèles--- Mais c'est vrai qu'il y a souvent cette insupportable morale Bien/Mal, méchante extrême droite néo-nazie ( Les trucs de Millemium, Henning Mankell...). Mais ma définition du polar est plutôt large, je l'appelle aussi roman noir...en gros à chaque fois qu'il y a des crimes dans l'action, une enquête...par exemple, de sang froid est pour moi un polar, tout comme les deux que je viens de lire récemment:

      un recueil de nouvelles, crimes de Ferdinand von Schirach http://www.amazon.fr/product-reviews/2070129047/ref=dp_top_cm_cr_acr_txt?ie=UTF8&showViewpoints=1

      et

      Claustria de Régis Jauffret.

      Je réponds déjà á l'objection " Mais ce ne sont pas des polars selon les critères énoncés du Professeur Émérite d'Université Trucmuche" et bien je vous emmerde car je les lis comme des polars, en tournant les pages rapidement dans l'attente de la résolution du mystère.

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    4. Oui alors, à ce compte-là, à élargir à ce point, on peut aussi classer Dostoïevski parmi les auteurs de polars.

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  3. « ce territoire où le jugement moral est suspendu », dit Kundera
    C'est pas une "re-sucée" d'un commentaire chez CyCee du 2 mars?

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    1. Si je n'ai pas le droit de radoter à mon âge…

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  4. Moi je vais en Norvège quand je veux chasser le polar.
    Si je puis me permettre. Je pense que l'héroinomane peut désormais, dans un geste désespéré, à défaut d'avoir sa dose, s'injecter un grand Bourgogne grâce à la pompe toute neuve que lui aura donné, avec beaucoup d'humanisme, la toxico-stagiaire de la salle de shoot.

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  5. J'ai eu, moi aussi ma période "polar".
    J'ai commencé très jeune. j'avais lâché mes albums de "la Semaine de Suzette" pour piquer les polars de mon cousin qui avait six ans de plus que moi.
    Je me souviens des Peter Cheyney ou des James Hadley Chase.
    Je me souviens même avoir été complètement fascinée par ce qu'on n'appelait pas encore un serial killer, qui avait des "yeux jaunes comme des phares d'auto", dans un James Hadley Chase dont je ne me souviens plus du titre.

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    1. Des yeux jaunes comme des phares d'auto : et malgré ça, Chase passe pour l'un des “sommets” du polar ! C'est dire le niveau général du genre…

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  6. comment classez vous San-Antonio ? polar / roman policier . Et les autres romans de Frédéric Dard , à commencer par "kaput" , sont souvent dépourvus de toute morale .

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    1. Romans “noirs” (pas très bons…) pour les Frédéric Dard ? Quant aux San-Antonio, je les classerais comme des San-Antonio. Mais je me garderais bien de m'avancer plus !

      (Je précise que j'ai dû les lire à peu près tous, dans ma jeunesse ferroviaire. À mon avis, ceux de la période 1975 – 1985 (en gros) doivent être encore lisible. Avant, c'est vieillot, après ça s'écroule.

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  7. "Le polar est ce que lisent les gens qui ne lisent pas."
    Ah ouais? Je trouve cette affirmation péremptoire, fausse et malvenue! Non mais...

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    1. Cette affirmation est péremptoire, le plus souvent vraie et en effet malvenue !

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  8. On a aussi oublié de noter que les polars ne sont jamais écrits, tout au plus rédigés. C'est vrai aussi, du reste, pour la science-fiction.

    Peut-être, au fond, que tout ce qui fait partie d'un “genre” est par nature inférieur. De ce point de vue, les LGBT auraient raison de vouloir nous dégenrer

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  9. " ses politiciens toujours véreux, ses évêques pédophiles par essence, ses vertueux aux secrètes passions fascisantes, tous mis à bas finalement par le petit inspecteur désabusé et vaguement ivrogne mais animé d'une ténacité hors d'éloges et adossé, précisément, à cette morale en béton froid qui lui donne la force de balayer l'écurie et d'en dissiper les miasmes. "

    Ah, vous n'avez pas compris...

    Il y a eu d'abord l'époque des polars "déductifs", dans lesquels quelqu'un de spécialement intelligent (Dupin chez Poe, Sherlock Holmes, Hercule Poirot, etc.) comprenait ce que les autres ne comprenaient pas (genre porté à son sommet avec don Isidro Parodi, cet aveugle qui "voyait" ce que les voyants ne voyaient pas, par Borges, lui-même aveugle).

    Ce genre fut supplanté par l’apparition, aux Etats-Unis, du détective privé (Philip Marlowe, Sam Spade, etc.) né dans les années de la prohibition ; dans un univers de corruption généralisée à laquelle n’échappaient ni les politiques, ni les maires, ni les policiers, ce personnage, plus malin et débrouillard qu’intelligent, répondait à un besoin particulièrement vif à l’époque : celui de l’homme sinon honnête (il prenait souvent des libertés avec la loi, s’introduisant par effraction dans des domiciles ou volant des documents confidentiels) du moins moral et désintéressé : il ne fera jamais une crasse à la veuve, à l’orphelin ou aux faibles, et, lui même assez pauvre (il reçoit dans un cabinet minable et n’a jamais de quoi payer sa secrétaire), il risque souvent sa vie pour des clients encore plus pauvres ou insolvables ; dans une peinture sociologique assez cruelle et réaliste d’une société totalement corrompue à l'époque, il représente, en fait, le seul personnage vraiment imaginaire, celui de l’ « Incorruptible » (comme la série du même nom), celui de la société telle que les Américains auraient préféré qu’elle fût.

    Plus de détails ici:

    http://www.marianne.net/Noir-c-est-noir-histoire-du-polar_a205522.html


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  10. Didier, fut un temps où vous proposiez en lien un site dédié à René Girard. Or, ce site était tenu par un grand amateur de polar, qui écrivait des chroniques très intéressantes.
    Je crois aussi que votre amie Véhesse est amatrice de polar, et grande lectrice par ailleurs.
    Et moi-même...

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  11. Polar sur mauvais papier, a commencé à flatter le goût popu pour la crapulerie en simulant des énigmes de flics (Conan Doyle, Aghata Christie, Leroux, Simenon).
    Polar, alias thriller, s'y inventa le héros le plus démago, le flic " privé ", avec des signatures magnifiées (Chandler, Hammett).
    Polar expression romancée de l'actualité quotidienne peut passer pour le substitut sociologique de l'aventure dans le crime.
    Aujourd'hui, Polar occupe une part non négligeable de tous les films. Son intérêt réside dans la surenchère d'hémoglobine.
    Faussement modeste, Polar grimé de noir continue de prétendre percer les arcanes de l'oppression et du négatif, tout en palpant, et la ramène avec insolence en se croyant vertueux.
    Riche, pédant, parvenu, inepte, soumis à la pensée dominante des biens-pensants et se croyant jeune, Polar prolonge le vieillissement de la culture dans le mensonge modernisé.
    Crachons sur toutes les bonnes consciences qui nourrissent Polar et s'en nourrissent !

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  12. Parmi les exceptions qui confirment la règle, je ne peux que vous conseiller James Ellroy, écrivain américain qui se fout bien de la Morale...Je me souviens d'ailleurs d'une interview pendant laquelle il a "fait pleureur" ce fat de Demorand. Allez c'est cadeau :
    http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=4&ved=0CEUQtwIwAw&url=http%3A%2F%2Fwww.dailymotion.com%2Fvideo%2Fxbtgdu_james-ellroy-france-inter_news&ei=dV44UfG2FYbvOoOsgDA&usg=AFQjCNFuUgjkNDUeOTDYIE3DQLl29W486g&bvm=bv.43287494,d.ZWU&cad=rja

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