dimanche 23 février 2014

Le vieil homme, la jeune femme et une dédicace

Allez savoir pourquoi cette anecdote m'est revenue tout à l'heure, cependant que je finissais d'essuyer la vaisselle qui égouttait gentiment sur l'évier (le partage des tâches ménagères, ici, n'est pas un vœu pieux…) ; je la tiens de Philippe Bernalin (photo en haut de la colonne de gauche de ce blog…), elle remonte au tout début des années quatre-vingt. Philippe fréquentait alors un couple de jeunes journalistes, dont la culture ni l'intelligence n'étaient les traits dominants ; j'ai oublié leurs nom et prénoms. Un soir que Philippe dînait chez eux, elle entreprend de lui raconter sa visite au Salon du livre, ou à une autre manifestation du même acabit, lui raconte comment elle a fait la rencontre d'un très vieux monsieur charmant, avec qui elle n'a pas tardé à se lancer dans une grande discussion. De quoi ont-ils bien pu parler ? On n'en saura rien. Mais elle est tombée sous son charme et lui sous le sien, fort visiblement, raconte-t-elle. Au moment de se quitter, le vieillard lui dit qu'il va lui dédicacer et lui offrir un de ses livres. Sans masquer sa méfiance, elle demande : « Ce n'est pas trop ennuyeux ? » (Je serais surpris qu'elle ait employé cet adjectif-là, néanmoins…) Lui, très empressé : « Non, non, pas du tout ! Vous verrez, c'est même très amusant… »

Deux ou trois soirs plus tard, voulant peut-être authentifier l'histoire qu'elle vient de raconter, et qui n'en avait pourtant nul besoin, elle se lève de table, va chercher le livre en question et le brandit sous le nez de Bernalin. Il était signé par Philippe Soupault.

Que l'on soit incapable d'identifier physiquement Soupault n'est pas choquant ; moi-même, n'est-ce pas… Mais que l'on puisse demeurer inerte en découvrant son nom sur la couverture du livre qu'il vient de vous dédicacer m'avait, à l'époque, fort étonné. Rappelons que cette jeune personne était journaliste.  Et l'on en vient à se demander, se remémorant cette histoire, si l'effondrement culturel actuel, que mes amis réactionnaires et moi-même déplorons un peu plus chaque jour, comme à plaisir, ne commencerait pas un peu à dater.

13 commentaires:

  1. Ben, vous savez, tout le monde ne peut pas être expert en peinture...

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  2. Robert Marchenoir23 février 2014 à 13:31

    D'un autre côté, c'est un peu naïf de penser qu'un journaliste est censé tout savoir sur tout d'avance. Et il y a un biais français en faveur de la littérature. Peut-être cette créature avait-elle des connaissances particulières sur la polymérisation des monomères vinyliques ? (*)

    Non, ce qui est plus gonflé, c'est d'accepter un livre dédicacé en demandant si ce n'est pas trop ennuyeux.
    ___

    (*) Je rassure les populations : je viens de le copier sur Wikipédia.

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    1. Tout savoir sur tout, sans doute pas, mais tout de même : il me semble qu'à cette époque, tout lycéen ayant poussé jusqu'à la classe de seconde ou de première avait entendu parler des surréalistes et, donc, de Soupault. Même s'il n'en avait jamais lu une ligne, ce dont on ne peut le blâmer.

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  3. Car "prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels"...

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    1. Si on inverse, c'est aussi bien : « Prisonniers des animaux… », etc.

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  4. Ça aurait pu être pire, elle aurait pu trouver Soupault laid.

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  5. Il parait que Soupault était très laid.
    Ok, je sors.

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  6. Peut être que les gouttes d'eau de la vaisselle sont à l'origine de cette remémoration ?

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  7. Quoiqu'il en soit, j'ai l'impression que c'était plus facile avant. Aujourd'hui, les livres publiés en français n'ont jamais été si nombreux, et ils sont une minorité face aux publications de langue anglaise, comment s'y retrouver ?

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  8. J'ai relu ce texte 3 fois sans rien n'y comprendre.
    La dialogue sur l'exercice de la dédicace, ennuyeuse ou amusante m'avait même semblé surréaliste.
    Avant que je finisse par googler...

    Amike

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  9. Jamais entendu ce nom auparavant. Vous lire apprend à rester humble et modeste Monsieur Goux, ce n'est pas la première fois que je vous vois écrire dans un de vos textes "mais enfin, ne pas connaître Machin ou Truc c'est tout de même incroyable". Et pourtant à chaque fois je n'ai aucune idée de qui vous pouvez bien parler. Et dire que je passe pour "cultivé" dans mon entourage...

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  10. J'ai quatre ans de moins que vous et j'ai eu des profs de français qui ignoraient tout ce qui avait été produit après 1880, alors Soupault j'en ai entendu parler en prépa, car Aragon était au programme des concours...
    Pour la dégénérescence culturelle, mon père trouvait ses enfants ignares, parce qu'ils ne connaissaient pas Corneille et Racine par cœur, et j'ai été effarée par les programmes scolaires des miens, à part en biologie où ils sont beaucoup plus forts que nous

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