vendredi 21 février 2014

L'histoire tombée sous les coups de la justice


Nos jeunes gens ne se contentent pas de ne plus rien savoir de l'histoire de la France, ils sont devenus inaptes à sa connaissance même. S'y plongeraient-ils qu'elle leur demeurerait inintelligible, ils ne pourraient rien en tirer, dévorés qu'ils sont du besoin de juger, possédés du Bien et du Mal, notions fluctuantes qu'ils pensent avoir, eux et personne d'autre, fixées pour le reste de l'éternité humaine.

Écoutez-les parler, ou plutôt pérorer : il ne leur fait jamais le moindre doute que, vivant un siècle plus tôt que le leur, ils eussent été dreyfusards en 1895, en 1914 pacifistes et, cela va de soi, résistants dès juin 40. Or, qu'en savent-ils ? D'où leur vient cette certitude de rodomont ? Par quelle voie divinatoire leur échoit l'assurance que, nés en 1871 ou 1919, ils n'auraient pas réagi comme tout le monde, alors que c'est justement ce qu'ils font en ce siècle-ci ? Et puis, quand bien même, quel petit mérite à le proclamer aujourd'hui ! quelle modeste ambition ! la piteuse fierté que celle qui vous fait abattre toujours la bonne carte, quand sont connues d'avance les “mains” des autres joueurs et l'issue de la partie !

S'ils se placent avec constance du côté du vainqueur – ce que l'on nomme généralement le Bien, donc –, c'est aussi qu'il ne leur vient jamais à l'idée que le vaincu pourrait avoir, lui aussi, quelques parcelles de vérité dans sa besace ; que le point de vue qui fut le sien ne lui était pas forcément dicté par la haine ou le ressentiment, ni n'était le produit d'un aveuglement. Il n'est pas du tout impossible, par exemple – et dans son roman, Les Fiancées sont froides, Guy Dupré le fait avec une densité certaine –, pas impossible de soutenir que la réhabilitation de Dreyfus a entraîné un affaiblissement net de l'armée française ainsi qu'une durable suspicion à son égard, lesquels ont prolongé sans mesure la boucherie de 1914. Sans remonter jusqu'à Goethe, qui disait préférer une injustice à un désordre – et comme spectateur de la Révolution française il savait de quoi il parlait –, il n'est pas interdit de mettre ceci et cela dans la balance : un capitaine réhabilité (à juste titre) d'un côté, plusieurs millions de morts de l'autre.

Mais non, on ne peut pas. Parce qu'il faut toujours, et strictement, se cantonner dans le champ clos de la justice ; bien entendu de la justice telle que la conçoivent désormais nos jeunes gens. Et l'on s'aperçoit assez vite que tous ces mots dont ils usent comme des chewing-gum : justice, équité, humanisme, tolérance, valeurs, etc., ne sont que les  galets demeurant sur le sable lorsque la connaissance se retire. – Nous restons quelques-uns à attendre, sans trop y croire encore, la prochaine marée.

29 commentaires:

  1. Plein accord. Ce n'est même pas la peine de leur enseigner quoi que ce soit. C'est même devenu contre-productif, depuis quelques décennies.

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    1. Robert Marchenoir21 février 2014 à 16:56

      Pourquoi contre-productif ?

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  2. À propos de la réhabilitation de Dreyfus, De Gaulle, dans ses "Mémoires de guerre" (que je cite...de mémoire), disait exactement l'inverse : " J'ai vécu dans un milieu où on soutenait qu'il n'aurait pas fallu réhabiliter Dreyfus, même s'il était innocent, car cela a eu un effet néfaste pour l'armée française; j'ai toujours pensé le contraire: qu'il fallait réhabiliter Dreyfus, même s'il était coupable, pour mettre fin à cette vague d'antisémitisme qui divisait et affaiblissait inutilement la France".

    On notera que, dans les deux cas, il s'agit d'une vision de la Justice qui ne se préoccupe pas de la culpabilité ou de l'innocence réelles, mais uniquement de la raison d' Etat.

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    1. Bonne remarque, mon cher, bonne remarque ! La raison d'État, finalement, y a qu'ça d'vrai.

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  3. On sait ce que vaut un galet : rien

    Même pas poli
    Duga

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  4. Oh la la, mais il demande de raisonner, de penser le monsieur! Mais on fait comment déjà?

    Le Page.

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  5. Je vous trouve bien dur avec les jeunes. N'est-il pas dans l'ordre des choses qu'ils aient une vision manichéenne des choses ? Au temps lointain où nous souffrions de cette maladie passagère que l'on nomme jeunesse, n'avions-nous pas nous-mêmes des idées arrêtées et simplistes ? Vous avez moult fois déclaré avoir été longtemps un rien gauchiste. ce faisant, ne suiviez-vous pas une mode ?

    Faire de la jeunesse un bloc monolithique et incapable d'évolution est erroné. Ils sont divers et changeront. J'ai une fille qu'on ne saurait soupçonner de gauchisme, même à l'état embryonnaire. Il me semble qu'elle n'est pas seule dans son cas. Et si certains prennent pour argent comptant les billevesées que leur inculquent professeurs et media, font-ils autre chose que combler le vide éducatif qu'ont laissé en eux des parents démissionnaires qui n'ont plus, eux, l'excuse de la jeunesse ?

    Je ne crois pas qu'il faille désespérer davantage de la jeunesse aujourd'hui qu'hier. La vie est une école de laquelle elle n'a fréquenté que le cours préparatoire. Laissons lui sa chance : ses connaissances et son jugement évolueront (ou pas...) comme ont évolué (ou pas) celles des générations antérieures.

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    1. Je suis désolé, Maître Jacques, mais quand j'avais 17 ou 18 ans, d'une part je savais à peu près qui étaient Louis XI ou Charles 1er d'Angleterre, mais en outre, tout gauchiste que nous étions, il ne me serait jamais venu à l'idée d'accuser Voltaire d'antisémitisme, de reprocher à Philippe le Bel d'être contre le vivre-ensemble, etc.

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    2. Mais vous n'êtes pas la vieillesse à vous seul ! Le nombre d'ignares était déjà conséquent de mon temps... Qu'au fil du temps la connerie ait changé d'aspect ne signifie pas qu'elle ait changé de nature.

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    3. Bien sûr qu'il y avait des ignares dans les années cinquante et soixante mais l'histoire enseignée à cette époque dans les écoles et les lycées avait de la gueule et chaque éléve avait la possibilité de comprendre les événements dans leur évolution chronologique.

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  6. Si je dis que je suis d'accord, je passe pour réac ? Mais d'une manière générale, il faut être pour ou contre, voir blanc ou voir noir. Se mettre du côté du bien est plus pratique (et vaut deux tu l'auras).

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    1. D'accord, mais à condition que vous admettiez, en bon musicien que vous êtes, qu'une blanche vaut deux noires.

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  7. Tiens ! Je le suis toujours dit que pendant la guerre, je n'aurais jamais été résistant. Trop trouillard. Desproges en avait fait un bon sketch en disant qu'il avait passé la guerre à se poser la question et choisit son camp le jour de la libération de Paris.

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    1. Moi pareil, sans doute. Encore qu'on puisse aller porter deux ou trois lettres à des voisins pour faire plaisir à un pote et, sans même s'être aperçu qu'on l'avait été, se retrouver bombarder résistant à la fin des réjouissances…

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    2. Très drôle cette réaction. Et très juste aussi. Car comment peut-on raisonnablement prendre position sur des sujets apparemment si graves lorsqu'on n'est pas intello? On nous demande de juger uniquement d'après notre émotion.
      Ca fait 20 ans que les engagés à la petite semaine veulent nous inclure dans leurs combats.
      Il y a eu Israël/ Palestine, voilà que maintenant on doit choisir entre Russie et Europe.
      Ca va être quoi le prochain? Brésil/Ouganda?

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  8. A propos de la fameuse phrase (hors contexte) de Goethe, Maurras a justement observé que "une injustice est un désordre".

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    1. Ah, parce qu'en plus il faudrait que je sois dans le contexte ?

      Sinon, le point de vue de Maurras se tient, évidemment. Mais je crois que Goethe veut dire par là qu'un désordre engendre toujours des injustices multiples et plus importantes que celle initiale.

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  9. Il s'agit d'envoyer un message fort dans la gueule de nos Globaljugend qui réclament, avec tant d'innocente fureur, la Justice en tout temps et à toute heure !

    Blague à part, le point de vue de Goethe est très éclairant quant à ce qui le séparait des romantiques : soit Un au détriment de tous, soit le Tout au détriment de l'individu. Et le pire, c'est qu'il faut choisir...

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  10. Je n'ai pas l'impression que les "jeunes gens" soient plus atteints que la moyenne par les maux que vous mentionnez.

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  11. Ca ne contredit pas ce que vous dites, mais à mes yeux il ne fait aucun doute que l'affaire des fiches ait été au moins aussi préjudiciable à l'armée française que l'affaire Dreyfus.

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    1. C'est possible, oui. J'ai donné un point de vue sur l'Affaire, et non mon point de vue. Cela m'aurait dû reste été assez difficile : ne m'étant jamais vraiment intéressé à l'affaire Dreyfus, je crains bien de n'en avoir aucun.

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  12. Je trouve, au contraire, les vieux plus manichéens, moins ouverts et moins pragmatiques que les jeunes, et ça se comprend très bien; pas évident,au delà d'un certain âge, de se dire " Je vais changer de camp, j'ai milité toute ma vie à droite (ou à gauche), j'ai eu toujours tout faux".; vous croyez vraiment possible de voir un jour BHL devenir antisioniste, ou Alain Soral devenir antiraciste? Il arrive un âge où on ne peut plus exister qu'en gérant sa petite boutique qui vous vaut encore une certaine réputation, trop tard pour se lancer dans autre chose.

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    1. Mais Alain Soral est déjà antiraciste... Lisez ses textes ou écoutez ses propos sur internet et vous le constaterez par vous-même.

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  13. Mais où donc trouvez vous le temps de rencontrer ces jeunes gens dont vous parlez ?
    Ce qui serait utile pour les jeunes gens, ce serait d'enseigner une histoire critique, où différentes opinions pourraient cohabiter, une histoire pas seulement écrite par les vainqueurs, et au service de l'Etat et des valeurs qu'il souhaite inculquer. On peut toujours rêver.
    N'oubliez pas que cette génération est la fille de celle qui la précède, c'est à dire la votre, ce sont vos enfants que vous voyez ainsi, et s'ils sont ainsi vous en êtes en partie responsable.

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  14. Didier, comment voulez-vous que les djeunes de « ce pays » aient un quelconque sens de l’Histoire (universelle ou pas) quand une loi de « ce pays » interdit de remettre en cause (voire de vérifier ou de s’informer en profondeur de) certaines « vérités historiques » (dont les archives sont soit inaccessibles, soit étrangement « en cours de déplacements » ou disparues, du reste hein ! etc.) ?
    Puisque vous mentionnez Dreyfus, j’ose rappeler à tous une certaine affaire du même jus que l’on nommait « l’affaire Calas » : Dreyfus, Calas : même combat et même connerie de part et d’autre, d’ailleurs !
    Cela étant, pour en revenir à une Histoire plus récente, j’ose encore rappeler qu’en avril 1939, quand ça commençait à chauffer grave en Alsace, en Flandre et en Lorraine, il n’y avait dans la classe politique, militaire et intellectuelle française qu’une infime poignée de gens qui ne pouvaient plus hurler aux autre DE NE SURTOUT PAS ENGAGER LE COMBAT contre Hitler, parce qu’ils savaient que l’armée française n’était pas en état de le faire (un ramassis d’ivrognes et de jean-foutre armés de pelles et de râteaux sans manche commandés par les plus vaniteux et étoilés foutriquets du monde)
    Je délate ces pacifistes : Daladier, Léon Blum, Céline, le diplomate Alexis Léger-Léger (Saint-John Perce, pour les poètes et les intimes), le tout jeune général de Gaulle, le vieux maréchal Pétain, un certain Jean Giono et un jeune journaliste, collègue et ex-adepte de Maurras, nommé Lucien Rebatet — sulfureux fasciste antisémite dont je vous recommande quand même de lire « Les Décombres » car on y apprend des vertes et des pas mûres sur cette époque.
    Tous les autres (sauf les communistes hein ! — qui ne savaient rien comme d’hab, because pacte germano-soviétique) furent des va-t-en-guerre de première et dernière heures (mai 1945, notamment) et ont vite oublié les milliers de soldats français massacrés ensuite, à Saint-Cyr ou ailleurs, mon cadet, et qui n’eurent jamais le choix d’être résistants ou collabos.
    Par ailleurs, Maurras et Ponce Pilate, même combat (et même lavement de main aussi).
    Didier, comment voulez-vous que les djeunes de « ce pays » aient un quelconque sens de l’Histoire ?
    Bien à vous.

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  15. Si les jeunes avaient un jour envie d'en apprendre plus sur l'histoire de France, mieux vaudrait alors qu'ils trouvent un autre professeur que Didier Goux... Expliquer que la réhabilitation de Dreyfus est une cause décisive de "la boucherie de 14" est une thèse très farfelue... Les rivalités impérialistes entre les dirigeants politiques et économiques des divers pays européens, leur capacité de faire croire à leurs peuples que le patriotisme consiste a se laisser entrainer dans ces querelles, le manque de communication directe entre ces peuples, sont des explications plus banales, mais plus plausibles, de cette "boucherie".

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  16. " sans même s'être aperçu qu'on l'avait été, se retrouver bombarder résistant à la fin des réjouissances… "

    Ben alors , le chablis est mal passé ? : )

    Bonne journée !

    Jérôme

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  17. "Le temps ne fait rien à l'affaire" disait Brassens, je le vérifie tous les jours. Cette charge contre la jeunesse qui se détournerait du savoir académique sent le rance. Le "savoir" est une roue en constante évolution. Bien des jeunes vous feraient la leçon, peut-être pas sur Louis XI certes !

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