samedi 24 janvier 2015

Misère du clocher sur scène


Debout, dos à la porte fermée de la Case, seul avec ma cigarette, et une espèce de silence. Au-dessus de moi quelques étoiles, car le ciel est dégagé ; dix fois moins sans doute que dans l'œil de mon arrière-grand-père, et de ses propres aïeux, à cause des lampadaires de la rue “de derrière”, dont j'ignore le nom, et du halo diffus qui monte de Pacy. En face de moi, légèrement décalé sur la gauche, le clocher de l'église du Plessis, avec son petit coq tournant au sommet. Là non plus, pas moyen de me raccorder à aucune des générations mortes, pour qui, en ce moment, le clocher aurait déjà disparu dans la nuit, quand le mien est éclairé, mis en valeur, par des projecteurs. Et tout va ainsi.

La véritable nature d'un clocher est certainement de se fondre dans le soir, puis de disparaître dans la nuit, quand tout le monde le sait là. Je suppose que, dans les temps anciens, mais fort proches, le clocher n'avait nul besoin d'être éclairé : il était sa propre lumière, même dans la nuit, quand on ne le voyait plus ; l'œil ne le discernait plus : l'esprit le savait là. Et si l'esprit était en berne, un moment, si la bestialité humaine prenait les guides, le clocher était tout de même là, d'autant plus présent qu'il était invisible ; terrible et bienveillant.

Les projecteurs ne sont pas mis en place et allumés pour montrer le clocher, mais pour l'annuler ; pour nier sa lumière propre : on n'éclaire que ce que l'on croit éteint et qu'on ne voit plus.

39 commentaires:

  1. Ah ! Mais vous savez, c'est pareil avec les minarets.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A part ça, c'est bien la peine que je me fasse chier à faire un billet contre les musulmans un samedi soir si c'est pour me faire traiter de connard ici...

      Supprimer
  2. Remarquable !

    ... au risque de vous paraître consensuelle, mais je m'en fous.

    hélène

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quelqu'un qui me dit que je suis remarquable n'est pas consensuel, il est d'une lucidité admirable.

      Supprimer
  3. dans certains clochers "lanternes" un feu brûlait toute le nuit pour guider les voyageurs égarés dans leds collines (notamment à l'abbatiale d'Issoire mais il y en avait d'autres)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Issoire est relié à mon enfance, figurez-vous.

      Supprimer
    2. et moi , à ma vieillesse :-)

      Supprimer
    3. Et Sam d'Issoire, vous connaissez ?

      Burp.

      Supprimer
    4. Issoire est une très belle ville.
      A Issoire, bon vin à boire, belles filles à voir. Enfin, c'est ce que dit le dicton...

      Supprimer
  4. Ben là pour le coup , j ' ose ne pas être d ' accord avec vous , M . Goux :
    on s ' est aperçu il y a peu que beaucoup d ' églises étaient peintes , et de manière
    plutôt flamboyante !
    Bon , peut-être pas les clochers , mais pas loin ...
    Vos derniers billets sont désespérants : un p'tit pet de travers ? : )

    Jérôme

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas d'accord avec quoi ? Vous avez dû lire trop vite, je pense…

      (Sinon, oui, comme vous dites, à propos du pet… j'y reviendrai dans le journal de janvier.)

      Supprimer
  5. Je sais que je vais paraître ridicule (mais je m'en moque) : " le clocher n'avait nul besoin d'être éclairé : il était sa propre lumière, même dans la nuit, quand on ne le voyait plus ; l'œil ne le discernait plus : l'esprit le savait là", est une phrase superbe et criante de vérité. Elle me touche énormément.
    Geneviève

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, une phrase qui m'a fait venir les larmes au yeux. Notre écrivain a ainsi des bonheurs d'écriture.

      Supprimer
  6. Je préfère les photos de dame Catherine même si votre texte est plein de nostalgie.

    RépondreSupprimer
  7. C'est magnifique. C'est profond à faire venir les larmes.
    C'est beau, mais ça fait mal.
    Et tout de même, ça fait grand bien. Merci donc ...


    RépondreSupprimer
  8. Je sens un début de conversion. Un effet "Catherine" ?
    Je suis moi aussi contre cette idée d'éclairer les idées mortes, les monuments historiques, de faire sonner les cloches avec un petit logiciel : s'il faut mourir il faut mourir.

    RépondreSupprimer
  9. "seul avec ma cigarette". Moi qui vous croyais en pleine cure de sevrage ou (et) complètement libéré du tabac.

    RépondreSupprimer
  10. Même Houellebecq, notre "génie de l'angoisse comique"- selon Sébastien Lapaque - est moins déprimé que vous puisqu'il parle de la "vue sur Notre-Dame illuminée...vraiment magnifique". Il faut vous ressaisir ! Cela devient une question d'intérêt général.

    RépondreSupprimer
  11. ... ça va pas fort, vous, en ce moment. Mais comme vous avez encore l'énergie de
    traiter Nicolas de connard, j'ai bon espoir.

    RépondreSupprimer
  12. Tu aurais pu prendre une photo récente feignasse !

    RépondreSupprimer
  13. Je trouve magnifique qu'on "annule les clochers avec de la lumière" : ils ne servent plus à rien.. "Contre tous les obscurantismes, rallumons les lumières" http://renepaulhenry.free.fr/obscurantisme.jpg

    RépondreSupprimer
  14. Et en plus vous prenez le temps d'écouter d'improbables experts en géopolitique ! Je vous ai en effet manqué à plusieurs reprises chez H16, ma cantine habituelle où sévis sous le pseudo botanique de Bonsaï. Et pour souligner ma déception d'avoir raté votre passage pendant que j'écoutais l'orateur infatigable, je vous y ai fait une pub d'enfer.
    Mais le plaisir et l'honneur étaient pour moi, fan de vous !


    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Eh ! oui, on ne peut rien vous cacher. Déçu ?

      Supprimer
    2. J'aurais préféré un arbre de taille normale, pour remplacer le défunt tilleul du jardin…

      Supprimer
  15. Ah! c'est beau. Cela me console de l'état du monde.
    D'ailleurs mon prosélytisme fait merveille, toujours sur Hashtable donc : je viens de vous acquérir un nouveau disciple, répondant aux pseudos de Quiet Desperation et Hussard Bleu (mélomane, littéraire et chasseur).

    RépondreSupprimer
  16. A Montville l'église porte cette inscription, visible à deux cent mètres: Liberté Egalité Fraternité.
    A Martinville le chateau qui héberge le musée public des traditions populaires est éclairé d'une batterie de projecteurs qui inonde l'espace d'une lumière violente à un kilomètre à la ronde.
    Quelquefois j'ai l'impression de vivre au milieu d'extra-terrestres.

    RépondreSupprimer
  17. Ha, le rugueux bâtiment cède la place à la dentelle architecturale digne du meilleur gothique, quasiment flamboyant!
    Merci mon Cher!

    RépondreSupprimer
  18. Du reste on n'a jamais fait autant de gabegies d'illuminations que depuis qu'il est question d'"économies d'énergie" et de "lutte contre la pollution lumineuse"[sic] , encore un symptôme parmi des milliers d'autres de la schizophrénie fondamentale de cette "époque épatante"...

    RépondreSupprimer
  19. Emprunté à Juan Asensio

    «Ce qui caractérise les faibles, à vrai dire, c'est moins le goût de l'abdication, du laisser-aller, l'obéissance servile aux moindres désirs, qu'une espèce de penchant fataliste pour le recommencement, un désir d'éterniser, une tragique impuissance à rompre. Ils meurent de ne pas savoir tuer.»
    Jean-René Huguenin, Journal

    RépondreSupprimer
  20. Didier Goux/Des Esseintes ?

    :
    Jean des Esseintes, après une vie agitée pendant laquelle il a fait l'expérience de tout ce que pouvait lui offrir la société de son temps, se retire dans un pavillon, à Fontenay-aux-Roses, dans lequel il réunit les ouvrages les plus précieux à ses yeux, les objets les plus rares, pour se consacrer à l'oisiveté et à l'étude. De l'ensemble de la littérature française et latine, il ne retient qu'un petit nombre d'auteurs qui le satisfont.

    RépondreSupprimer
  21. Les Charcuteries Olo27 janvier 2015 à 12:50

    On dirait qu'il est éclairé par les feux de l'enfer !

    Mauvaise blague à part: texte magnifique. Merci.

    RépondreSupprimer
  22. Vous voilà, par votre silence, relégué au fin fond des blogrolls. J'enrage !

    RépondreSupprimer
  23. Pas de rapport direct avec le clocher (quoi que...) mais je veux vous remercier d'avoir signalé la parution du bouquin de Laurent Obertone.
    J'ai commencé à le lire hier et je n'ai pas pu le lâcher avant de l'avoir fini. Il montre bien que l'idéologie dominante nous prend comme dans une toile d'araignée au moins aussi efficace que le système mis au point par les régimes totalitaires.
    Il y a aussi quelques morceaux de bravoure. Ainsi le passage sur Hollande est particulièrement soigné...

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.