dimanche 11 novembre 2018

La perception du temps


Dans Une journée d'Ivan Denissovitch (page 84 de l'édition 10/18), on peut lire ceci : « Choukhov [tel est le nom du personnage éponyme] l'avait remarqué qui sait des fois : les journées, au camp, ça file sans qu'on s'en aperçoive. C'est le total de la peine qui n'a jamais l'air de bouger, comme si ça n'arrivait pas à raccourcir. »

Or, je me souviens fort bien que, quelque part (dans ses Récits de la Kolyma ? Oui, probablement), Varlam Chalamov affirme tout juste l'inverse, à savoir que, au goulag, les journées sont interminables, mais que les années, elles, passent très vite.  Qui a tort ? Et qui, raison ? Est-il possible que deux hommes, placés dans des conditions effroyablement similaires, aient des perceptions du temps diamétralement opposées ? Quel mystère plane ici ?

Il y a en tout cas un point sur lequel les deux écrivains se rejoignent tout à fait : le zek ne doit pas perdre son temps à penser à ce qu'il fera après le camp, puisqu'il est à peu près sûr que, quelques mois avant la date de sa libération, on s'arrangera pour lui coller dix années supplémentaires.

C'est l'inattendu et incongru point commun entre les bagnes communistes et les cheveux d'Éléonor : quand y en a plus, y en a encore.

15 commentaires:

  1. Les journées passent vite. Ce sont les heures qui paraissent longues.

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    1. Nuestras horas son minutos
      Cuando esperamos saber
      Y siglos cuando sabemos
      Lo que se puede aprender…

      (Antonio Machado.)

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  2. penser à ce qu'il fera après le camp
    Voilà bien le genre de question primitive qui occupe l'esprit des casseurs de cailloux bineurs de toundra, alors que s'ils avaient lu Proust, ils sauraient que ce qui compte vraiment, c'est ce qu'on fera après le goûter.
    Les glandeurs de salon auront toujours une longueur d'avance.

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  3. Chez Renault les ouvriers avaient tranché la question :
    La vie est courte, c'est les journées qui sont longues, affirmaient-ils.

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  4. Autre mystère aussi inattendu qu'incongru, cette formulation : "Choukhov l'avait remarqué qui sait des fois…" !

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    1. Choukhov est un homme du peuple, sans éducation ni culture, et même dans le discours indirect Soljénitsyne emploie un parler populaire, parfois argotique, parfois régional. Et il arrive quelquefois (pas très souvent, par chance) que le traducteur ne soit pas très heureux dans ses équivalences…

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  5. La définition définitive du temps est donnée par Alain Connes en 1980:
    « Un espace muni d'une géométrie non commutative, induit des univers qui génèrent leur propre temps.»
    Autrement dit:
    1 . Le temps est quelque-chose que l'on produit. Perdre du temps est un travers de langage. On ne consomme pas le temps.
    2 . Le temps résulte de la non-commutativité des choses (ex: un homme n'est pas une femme). Le temps interminable s'apparente ainsi à une réalité dans laquelle tous les objets se valent et commutent (en somme, notre époque, qui ne produit plus de temps).
    3 . La fin des temps == un espace muni d'une géométrie commutative.

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    1. Voilà qui explique tout… sans rien expliquer.

      (Et "perdre du temps" est bien davantage qu'un travers de langage, me semble-t-il. À moins de définir précisément ce qu'est un travers de langage.)

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    2. En effet, il y a des choses qui s'expliquent et d'autres qui se comprennent.
      Dans ce cas, il faut oublier la norme horlogère.
      Un visage de bébé n'induit pas la notion de temps parce qu'il est symétrique, lisse, sans ride, commutatif. Au contraire, une personne parait d'autant plus âgée que son visage est plus asymétrique, composé de rides, de creux, de bosses, ...
      Quant à "perdre son temps", cela suppose l'existence d'une méthode de stockage: nous serions donc un récipient contenant n-litre de temps qui fuit.

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    3. Je regrette qu'anatole(AABA pour les amis) ne nous dise pas si à la fin des temps la quantité vachement improbable tend vers zéro, cela aurait fait considérablement avancer le schmilblick.

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    4. Vous ne croyez pas si bien dire. Il y a une conférence grand public d'Alain Connes qui fait le pont entre géométrie non commutative et formes musicales AABA.
      Quant à pour la dualité onde-particule, je ne sais pas du tout comment on aborde la question par cette théorie.

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    5. Tous nos remerciements à anatole et jazzman quant à pour le niveau de ce blog ne cesse de monter !

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    6. Tarrou, in personnage de La Peste de Camus, explique (Je cite de mémoire) que la meilleure façon de ne pas perdre son temps consiste à le sentir passer dans toute sa longueur : faire des queues interminables pour ne rien demander une fois parvenu au guichet, passer des heures dans des salles d'attente pour s'en aller à leur fermeture, etc.

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    7. Merci Midred, et merci de nous avoir épargné une plaisanterie au sujet de la chanteuse blonde du groupe ABBA, plus facile à monter qu'un meuble Ikéa.
      Pour ce qui est du niveau du blog, je crois qu'on vient d'atteindre un niveau de crue sans précédent, mais je crains une descente prochaine car je vois un désaccord : anatole semble plus adepte de la masturbation intellectuelle avec des gants de boxe, alors que je prônerais plutôt la contre-pignole à deux mains chère au taulier.

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  6. Pour ceux qui, comme moi, attendent que philosophes et autres "glandeurs de salon" se mettent d'accord sur "la perception du temps", voici qui devrait les aider à patienter :

    https://www.youtube.com/watch?v=ISSZYTPhqVo

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