samedi 7 mai 2022

Alphonse vs Ferdinand


 J'étais occupé à ranger Marcel Aymé (La Jument verte, plutôt décevant par rapport à d'autres romans du même) lorsque mes yeux se sont posés sur Alphonse Boudard, son voisin de rayon : Cinoche, une histoire qui, comme son titre le laisse subodorer, se déroule dans les milieux du cinéma, lesquels Alphonse a connu par les soutes, c'est-à-dire comme scénariste et dialoguiste. J'ai aussitôt rapporté au salon le volume – un banal livre de poche assez fatigué mais encore vaillant –, me promettant quelques heures de réjouissances fortement colorées : rien que la première page était déjà du bonheur…

J'arrivais tout juste au bas d'icelle lorsque le livreur amazonien a glissé un paquet dans la boîte idoine : c'était le Guerre de Céline, sous sa couverture blanche de la Néref. Revenant à mon fauteuil, je vis bien qu'Alphonse me reluquait de traviole : il se gaffait que j'allais le larguer recta. Dame ! ce n'est quand même pas tous les morningues qu'on voit débarquer un Ferdinand frais émoulu des presses ! De fait, je m'y ruai, sautai à pieds joints par-dessus l'introduction du Gibault de service, snobai pareil les explications du machiniste qui avait bidouillé le manuscrit brut de décoffrage, pour piquer une tête direct dans le ressac célinien…

Un scrupule surgi de mes plus lointains tréfonds, mais néanmoins impératif, arrêta mon œil dès le second paragraphe, alors que Ferdinand pataugeait en maudit, le bras en capilotade, dans la boue de 14. Et la lumière se fit en plein : puisque j'avais tiré Alphonse des limbes, assez brusquement même, avais-je le droit de le laisser aussitôt choir comme le dernier des loquedus ? La réponse était non, catégoriquement.  J'ai donc repris Cinoche où je l'avais prématurément abandonné, sous l'œil ma foi plutôt compréhensif de Ferdinand – enfin, il m'a semblé.

J'ai même fait mieux, ou davantage : comme je me sentais un peu merdeux de mon lâchage alphonsin, j'ai décidé d'aller passer commande d'un gros pavé contenant cinq autres de ses tartines, au Boudard. Histoire qu'il arrête de grommeler pendant que je savoure sa prose juteuse en essayant de ne pas m'en faire gicler trop sur le devant de ma limace. Il fallait au moins ça pour qu'il reprenne des couleurs.

On ne dirait pas, à les voir, mais tous ces gros durs à la redresse cachent souvent des cœurs de frangines.

21 commentaires:

  1. Didier, Alphonse, Louis-Ferdinand et les autres.
    C’est vraiment chouette cet échange muet entre vous trois.
    J’adore
    Hélène

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    1. La difficulté c'est de les faire tenir à peu près tranquilles…

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  2. Quant au style argotique de ce billet, il rappelle celui de feu F. Dard...

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    1. voire du Le Breton...cette langue est aujourd'hui grand remplacée par du Inch'allah,, Miskine, Wesh et autres Starfullah...

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    2. À chaque époque ses joyeusetés !

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  3. Le bouquin d' Aymé, puis celui de Boudard : donc, vous rangez les livres de votre bibliothèque par ordre alphabétique des noms des auteurs ?
    Elie Arié

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    1. j'aurai pensé plus de créativité, style avec des catégories et sous-catégorie comme Pays/Style/Siècle...

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    2. Je ne m'en sors déjà pas avec l'ordre alphabétique, alors, la subtilité, hein…

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    3. C'est vrai qu'entre Aymé et Boudard, il faut quand même caser tout Balzac...
      E.Arié

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    4. Non ! Balzac bénéficie d'un logement particulier, qu'il partage avec Zola et Simenon : la cohabitation se passe assez bien…

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  4. Depuis quand vous mettez des chemises ? D'ailleurs, je ne vous ai jamais vu en limace.

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    1. C'est juste que je ne savais pas comment dire "polo" en argomuche.

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  5. Je suis un admirateur de La soupe aux choux
    Je voudrais connaitre votre avis sur ce film

    Inspecteur San Bitonio

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  6. Cinoche est excellent ! Le portrait que brosse Boudard de MM. Simenon père et fils (+ Mylène, enfants et bestiaux) est particulièrement croquignolet.

    J'espère que Bleubite (alias Les Matadors) fera partie des titres du gros pavé car ça donne une vision intéressante d'une partie de la Résistance. Je crois vous en avoir parlé naguère (à moins que ce ne soit jadis, vu que le temps passe vite).

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    1. Bleubite est en effet dans le volume Omnibus.

      D'accord avec vous, quant aux deux Simenon et à la Demongeot !

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  7. Je vois qu'on jaspine l'argomuche comme un affranchi de la bastoche ! Une langue en voie de disparition, elle aussi.

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  8. Je suis d'accord avec la chute de cette note.
    Surtout avec les animaux.
    Bizarrement pas les humains.
    J'ai un version originale du best seller de Céline, avec sa couverture fatiguée et ses pages jaunies et cornées,va falloir que je m'y colle, vous n'arrêtez pas d'y faire allusion à ce pisseur de lignes enflammées.

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La boutique est rouverte… mais les anonymes continueront d'en être impitoyablement expulsés, sans sommation ni motif.