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lundi 3 décembre 2012

La comédie des horreurs (reloaded)


C'est un (double) billet dont j'avais tout à fait oublié l'existence ; le relisant, il m'a fait sourire. Par conséquent, comme il a déjà trois ans d'âge, et que le blogo-peuple, à mon instar, est oublieux par nature, je vous le remets – et en une seule fois, parce qu'il ne faut pas abuser non plus.


Y a-t-il humain plus stupide, plus niais, plus inconséquent qu'un personnage de film d'horreur hollywoodien ? Poser la question est y répondre : non. Déjà, le PF2H (Personnage de Film d'Horreur Hollywoodien) est généralement jeune, ce qui ne plaide guère en sa faveur – et en plus il est américain. Mais ne nous égarons pas, nous sommes réunis ce soir pour sociologuer à donf.

Il convient peut-être de distinguer d'emblée le PF2H que l'on dira «de plein air» de son homologue urbain : bien que la distinction soit peu pertinente du point de vue de leurs stupidité, niaiserie et inconséquence, elle permettra de clarifier le débat. Nous commencerons si vous le voulez bien par le premier.

Le PF2H de plein air est en général quatre ou cinq : trois filles et deux garçons ou l'inverse. Il y faut un couple établi, un qui espère concrétiser durant le week-end et un électron libre. Notons tout de suite que le sort le plus enviable est presque toujours celui de l'électron en question : c'est en général lui qui, à la fin, réussit à rejoindre la route goudronnée, en compagnie de l'unique survivante qui, bien qu'ils soient tous deux couverts de sang, de glaires et autres humeurs moins ragoutantes, ne va pas manquer de lui tomber dans les bras.

Les PF2H de plein air, comme leur appellation l'indique, choissisent toujours d'aller se faire massacrer en pleine forêt, si possible dans une cabane en rondins abandonnée. Ils sont étudiants et fêtent ainsi la réussite à leurs examens. Le spectateur de F2H peut sans dommage somnoler (ou aller se soulager, rechercher une bière dans le frigo, faire une politesse à Madame, etc.) durant les vingt premières minutes : c'est le moment où le pick up roule sur une route impertubablement droite. À l'intérieur, les cinq crétins ricanent bêtement pour un rien, on se pelote vaguement à l'arrière, tandis que l'électron libre, à la place du mort, constate, retournant la carte dans tous les sens, qu'ils sont paumés. La seule péripétie notable consiste généralement en un arrêt dans une station-service datant de la fin du XVIIIe siècle, dont le pompiste est invariablement invisible. Les garçons le cherchent en braillant toutes les cinq secondes : "Il y a quelqu'un ?", tandis que les filles vont pisser – au moins une, en tout cas.

Lorsque le pompiste apparaît brusquement (pour faire peur), on constate sans surprise qu'il a une tronche de débile profond et on se demande qui a bien pu avoir l'idée de lui confier la station-service. S'il tient correctement sa partie, il se doit de bredouiller quelques lambeaux de phrases imbitables, d'où il ressort néanmoins que nos cinq PF2H feraient mieux de retourner passer leur week-end en ville, à vider les réserves d'alcool de leurs parents. Mais ils s'en foutent parce qu'ils sont des esprits forts, et repartent sans avoir cessé un instant de ricaner, afin de pallier l'absence de dialogue.

À partir de là, deux écoles : soit ils trouvent la cabane en rondins (ou l'un d'entre eux venait quand il était môme) ; soit ils se perdent complètement, et arrivent à la même cabane en rondins. Là, on s'est déjà fait chier pendant vingt minutes. Dans le quart d'heure suivant, nos PF2H vont, dans l'ordre :
- choisir leurs lits,
- préparer à bouffer,
- ricaner,
- une des filles devra obligatoirement prendre une douche pour qu'on la voie à poil,
- un des garçon rapporte la caisse de bière du pick up,
- l'autre fille flippe parce que l'endroit l'angoisse,
- tous constatent, la dernière bouchée avalée, qu'il s'est mis à pleuvoir et que le vent fait battre un volet quelque part.

C'est au moment où ils attaquent leur troisième bière que l'un des PF2H trouve le livre ; il est ancien et poussiéreux, si possible nanti d'un fermoir en acier travaillé. Il y a toujours un gros livre de ce genre dans les cabanes en rondins désertes. Ce n'est évidemment ni un recueil de recettes forestières, ni un guide des randonnées pédestres du coin.

C'est un livre d'incantations, écrites dans une langue de sauvages, avec des dessins qui collent aux filles une venette biblique, comme dirait Flaubert. Pour que l'action démarre enfin, il est nécessaire que l'un des garçons (de préférence celui qui est déjà en couple – ne me demandez pas pourquoi) se dévoue pour les lire à haute voix, dans le but de faire marrer ses potes.

C'est à ce moment-là, comme il aurait été facile de le deviner, que les antiques démons sumériens se réveillent de leur sieste millénaire, pas contents du tout. Les forêts américaines sont bourrées de démons sumériens, il vaut mieux le savoir, et spécialement aux abords des cabanes en rondins.

Simultanément, dehors, le pick up coule une bielle tout seul, ou paume une bougie exprès, ou se fait hara-kiri du delco, bref : il refusera de démarrer jusqu'à la fin du film. Et c'est heureux car, s'il démarrait, les démons sumériens seraient fourrés princesse et le movie barrerait en sucette.

À partir de là, nos PF2H vont se mettre à avoir des réactions totalement incompréhensibles, ou en tout cas incomparables avec celles d'étudiants normaux, restés en ville. Par exemple, si une fille de modèle courant est brusquement tirée de son sommeil par un long hululement bestial venant du dehors, que fait-elle ? Elle se retourne de l'autre côté et tâche de se rendormir ; après s'être éventuellement accordé un rapide solo de mandoline pour se calmer les nerfs. La PF2H, pas du tout : elle va se lever, sortir de la cabane en rondins, si possible pieds nus et en petite culotte, puis s'enfoncer à couvert des arbres en demandant s'il y a quelqu'un. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, qu'il y ait quelqu'un ou non ?

C'est évidemment ce qu'attendait le démon sumérien pour tenter de lui sauter sur le paletot afin de posséder son esprit et de lui couvrir le visage de pustules de toutes les couleurs. Par parenthèse, on se demande ce qui peut bien pousser un démon sumérien, ayant plus de cinq mille ans d'expérience, à posséder des esprits tels que ceux qui nous ont été donnés à voir depuis le début du film – mais c'est leurs oignons.

La fille se met à courir, si possible dans la direction opposée à la cabane en rondins. Elle prend bien soin de ne pas crier, afin de ne pas réveiller ses potes qui risqueraient alors de lui porter assistance. Non, elle court. En repérant soigneusement toutes les branches basses susceptibles de lui fouetter méchamment le visage. Et voyez le miracle : elle qui, une heure plus tôt, était encore une adolescente en pleine santé, solide sur ses mollets, saine et sportive, la voilà qui se vautre dans les feuilles mortes tous les trois pas. Et quand elle se remet à courir, elle prend bien soin de ralentir régulièrement, afin de regarder derrière, sans doute pour vérifier qu'on la suit toujours et qu'elle ne galope pas pour rien.

En effet, on la suit. Le démon sumérien, évidemment invisible, siffle à travers les arbres et progresse à la vitesse d'un bobsleigh sur une piste olympique. Cela ne l'empêchera pas de mettre un bon cinq minutes pour rattraper l'autre greluche qui s'étale tous les dix pas. Enfin, il y parvient et, sur un cri d'horreur muet de la donzelle, se niche confortablement dans son cerveau – où l'on a bien compris qu'ils pourraient largement se loger à plusieurs, vu l'espace vacant : le PF2H possède généralement un cerveau "offrant de très beaux volumes".

Ensuite, c'est affaire de pure routine : la jeune possédée n'a plus qu'à rentrer à la cabane en rondins (bizarrement, elle ne trébuche plus et les branches basses lui foutent une paix royale), et à contaminer tout le monde, sauf l'électron libre et celle qui a pris sa douche à poil tout à l'heure. Pour occuper le temps, l'électron va dégoter une hache (ou une scie à métaux, un sécateur, un trombone géant...) et ventiler ses potes pustuleux façon puzzle. Nul ne s'étonnera qu'un bras arraché continue de vaquer à ses occupations ou qu'une tête tranchée et posée sur le poêle à bois parvienne encore à parler le sumérien sans fautes d'accord.

Pour les cinq dernières minutes, deux options : soit le pick up retrouve miraculeusement sa bougie perdue et consent à démarrer, soit les deux survivants parviennent à travers bois et à pied à rejoindre la route, où justement passent Mr & Mrs Smith, qui rentrent de leur soirée loto du samedi, à Hebertstown.

Le dernier plan sera pour la cabane en rondins. Il ne pleut plus, le vent s'est apaisé, c'est le matin, un pâle soleil se glisse dans le casting ; et l'on voit un gentil petit écureuil ramasser une pomme de pin, commencer à la grignoter, avant de s'immobiliser brusquement et de relever vers la caméra ses deux yeux d'un vert violemment fluo – preuve que les scénaristes préparent déjà une suite et que la cabane en rondins n'est pas près de désemplir.

La semaine prochaine, nous étudierons le cas non moins intéressant des PF2H urbains, qui s'obstinent à toujours louer, pour une bouchée de donut, de somptueuses maisons bâties sur d'anciens cimetières indiens.


*****

On croyait avoir touché le fond avec les PF2H de plein air, on avait tort : la vie du PF2H urbain est beaucoup plus difficile, ne serait-ce qu'en raison des escaliers qu'on passe son temps à monter et à descendre. Oh certes, oh certes ! vous allez me dire : mais, quoi, il n'y a que deux étages (plus le grenier où tout le monde meurt, tout de même...) ! C'est vrai. Seulement, dans les F2H, un escalier n'est pas un simple assemblage de marches inertes – ce serait un peu trop facile.

Mais reprenons depuis le début. En commençant par établir aussi précisément que possible les différences entre les PF2H de plein air et leurs collègues urbains. Ceux qui nous intéressent aujourd'hui ne sont nullement étudiants ; du coup, ils ne ricanent à peu près pas, ce qui est toujours ça de gagné durant les vingt premières minutes. En général, ils ont 35 ans, exercent un très bon boulot et ont quitté New York parce que le mari a un grave problème psychologique (je ne me casse pas le cul à préciser lequel, en général on s'en fout). Il a une femme qui l'aime et qui est blonde (c'est indispensable) ; elle est généralement conne comme un blogueur z'influent, mais comme elle est amoureuse de l'autre déséquilibré, on l'absout dès le départ.

Là où ça se gâte, c'est qu'ils ont deux enfants : une fille et un garçon ; toujours. C'est la fille l'aînée, elle est au bord de la puberté, on la sent prête à succomber à la première bite qui passera à sa portée ; mais il n'en passera aucune – vous pouvez regarder avec vos enfants –, car les films d'horreur sont toujours d'une stricte correction sexuelle. Le garçon a entre sept et onze ans, c'est obligé, il est blond, son visage est inexpressif et donc inquiétant. On s'inquiète, on reprend une mousse.

Les parents sont des cons indubitables (ce qui les rapproche des PF2H de plein air) : on leur a proposé une somptueuse maison de quinze pièces immenses (je vous rappelle qu'ils sont quatre), avec un terrain magnifique autour, à trente minutes de Manhattan en voiture, pour le prix d'une fermette dans le Perche : ils n'ont absolument pas trouvé ça bizarre. Non plus qu'ils ne se sont étonnés de la tronche terrifiée de la permanentée de l'agence immobilière, qui se carapate à peine les signatures apposées au contrat. Elle partie, on s'installe. Et c'est là que le festival commence.

Comme leurs petits camarades de plein air, les PF2H urbains se mettent à avoir des réactions incompréhensibles, dès lors que le scénariste sort de sa léthargie alcoolique. La gentille maman trouve normal que son fiston se balade sur le faîte du toit (les bras écartés en forme de croix christique, si possible) en pleine nuit (alors qu'il souffle un vent à décorner les boeufs) ; le père prend un ton de voix rassurant pour persuader sa pré-pubère de fille que la liane friponne qui lui est rentrée dans la chatte n'est rien d'autre qu'une plaisanterie de la nature à laquelle elle devra s'habituer, pour peu que le vent continue à souffler – les pommettes rouges, elle acquiesce.

Là-dessus, tout le monde retourne se coucher, et s'endort, même si le petit garçon voit dans le miroir de sa chambre deux petits crétins immobiles et couverts de sang, et si la greluche se demande si la liane a l'intention de l'épouser, ou si elle a eu tort de céder dès le premier rendez-vous.

Le lendemain, petit-déj, on a oublié les terreurs de cette première nuit. Sauf, en général, le petit garçon, qui ne peut pas faire un pas dans cette baraque sans voir surgir devant lui les deux petits cons qui ont été massacrés à la hache d'incendie trente ans plus tôt (ce qui explique le prix ridiculement bas du loyer). Et qui ont été massacrés où ? Au grenier, évidemment. À près de 53 ans, je ne comprends toujours pas comment on peut avoir l'idée de grimper au grenier d'une maison nouvellement achetée, notamment quand on est affligé d'une fille pré-pubère et d'un petit garçon blond au visage inexpressif.

L'escalier lui-même devrait les avertir, du reste. Une volée de marches que l'on met dix minutes à monter, avec les yeux écarquillés d'épouvante, alors que, cinq minutes plus tard, on la redégringolera sur le cul et en hurlant, ça devrait tout de même vous mettre la puce à l'oreille, il me semble. Mais, là, non.

Au bout de deux nuits (dont une où il a vainement tenté de sabrer Madame, histoire de justifier l'interdiction aux moins de douze ans), le père, lui, se casse en ville, parce qu'il est censé bosser. En fait, il ne bosse pas : il rencontre, au choix : 1) le vieux curé local, 2) le libraire spécialisé dans l'ésotérisme. Rôles peu enviables : ils sont l'un et l'autre assurés de mourir de mort violente, à dix minutes de la fin, lorsqu'ils viendront prévenir nos quatre connards qu'il y a chez eux : 1) les fantômes de la famille précédente, trucidée par le fils aîné et réfugiée au grenier depuis 75 ans ; 2) un vieux cimetière indien sous la maison, comme je vous le disais hier.

Normalement, si le scénariste a bien fait son boulot, tout le monde devrait s'en tirer et repartir pour New York, après une nuit d'enfer (je ne précise pas qu'il pleut, que l'orage gronde, que le vent souffle : ça va de soi). Éventuellement, si le studio est optimiste et pense qu'une suite pourrait être rentable, la future pétasse blonde (celle qui a été violée par une liane, ou par le tuyau de douche, ou une branche basse (rescapée du film d'hier)) se retournera au moment de monter dans la voiture familiale, et ses yeux deviendront vert fluo comme ceux de l'écureuil – mais sans la pomme de pin.

Dernier plan : la maison, impavide, prête à resservir. Éventuellement, une petite lueur rougeâtre dans l'œil-de-bœuf du grenier, histoire de causer.

dimanche 15 mars 2009

Symptomatologie du lycanthrope (faisons simple)

« Entre 1520 et 1630, plus de trente mille personnes furent jugées et condamnées pour lycanthropie – et non pas pour sorcellerie –, la plupart furent ensuite brûlées vives, décapitées, démembrées, ou exécutées par d'autres moyens.

En 1540, Rainer Yokelman, un moine de Cologne, établit une symptomatologie qui permettait de reconnaître un loup-garou sous sa forme humaine. Les principaux indices étaient les suivants :

Teint pâle.
Sensibilité à la lumière.
Absence de larmes ou de salive.
Mauvaise haleine.
Soif démesurée.
Coupures et écorchures non cicatrisées sur les bras et les jambes.
Annulaire anormalement long.
Sexualité surdéveloppée avec des tendances à l'inceste, à la zoophilie et au viol.
Glossolalie.
Urine violacée ou bleuâtre.
Désir insatiable de viande.
Don de "double vue" concernant des événements éloignés dans l'espace, ou encore à venir.
Consommation massive de vin ou de liqueur pour catalyser la possession démoniaque.
Caractère irritable.
Changements d'humeur soudains – périodes de léthargie suivies d'éruptions de violence.
Penchant pour les longues errances nocturnes.
Sensibilité extrême aux phases lunaires.
Assombrissement graduel de la peau au cours de la journée qui précède une transformation. »

Tristan Egolf, Kornwolf – Le Démon de Blue Ball, Gallimard, p. 194.

lundi 2 mars 2009

La Comédie des horreurs, III

Les morts vivants sont des gens comme vous et moi, mais ayant eu dans leur jeunesse une acné extrêmement sévère, si l'on en juge par l'état déplorable de leur épiderme. Ils sont en outre affligés d'une méchante polyarthrite qui leur donne cette démarche primesautière – ou alors ils sont bourrés, je ne sais pas. En tout cas, ils passent généralement l'essentiel du film à chercher un restaurant ouvert, car ils ont toujours très faim ; et comme on ne les accepte nulle part, ça ne s'arrange jamais, sauf s'ils parviennent à coincer un hamburger bipède, généralement adjoint du shérif local, fort en gueule mais perdant facilement la tête.

Le mort vivant est un PF2H (Personnage de film d'horreur hollywoodien) très particulier, en ce sens qu'il fait rire petits et grands, tant il est grotesque, et ne leur file jamais les chocottes. Le spectateur doué d'empathie arrive même à éprouver pour ce perpétuel affamé (la Faculté a émis l'hypothèse que le mort vivant pourrait être systématiquement infecté par le ver solitaire) une forme de pitié, qui le poussera à lui offrir spontanément son voisin du dessous ou sa vieille maîtresse devenue casse-joyeuses, en guise de tapas.

La grande force du mort vivant est qu'il ne s'encombre que très rarement de justification, notamment chez le maître du genre, George Romero. Au début du film, dès les premières secondes quasiment, une tombe s'ouvre brusquement, bousculant la nappe de pique-nique qu'un couple de jeune crétins a cru bon d'installer précisément là, le mort sort du trou, s'ébroue, et c'est parti : à aucun moment on ne vous expliquera le pourquoi du comment. Et c'est tant mieux car – ne me demandez pas pourquoi, mais c'est ainsi –, dès qu'un film de morts vivants tente de vous expliquer la raison de cette résurrection collective, vous pouvez être assuré qu'il s'agit d'une daube.

Autre avantage de ce type de PF2H : sa relation de proximité avec le spectateur. Autant il est difficile, surtout si on se gave en même temps de pop-corn dégoulinant de beurre fondu, de s'identifier à un démon sumérien, un loup des Carpathes ou une chauve-souris multiséculaire, autant, là, c'est facile : le mort vivant, c'est votre grand-mère, Charles Quint, Marilyn Monroe, Valéry Giscard d'Estaing, bref : des gens qu'on a bien connus et dont on n'ignore rien des petites manies qui font le charme de l'être humain, même vaguement terreux.

Le problème, avec les zombies, c'est de les convaincre de retourner sagement sous le gazon au bout d'une hheure et demie, quand il n'y a plus de pop-corn dans le seau et que Kevin a hâte de sortir pour aller conclure avec Jessica. Les mauvais réalisateurs s'en tirent avec de piteux subterfuges, imaginés par leurs scénaristes en bâtiment et en descente d'acide. Par exemple, au bout d'une heure vingt-cinq, l'un des personnages vivants vivants (appelons-les comme ça) constate soudain, et tout à fait par hasard, que les zombies sont violemment allergiques à la voix de George W Bush, ou qu'ils ne supportent pas d'être aspergés de coca, ou n'importe quoi d'autre. Sitôt dit, sitôt fait, on balance à pleins tubes un discours du Georgeounet dans les hauts-parleurs municipaux, ou on déverse du coke dans la citerne des pompiers et, cinq minutes plus tard, tous les morts vivants sont redevenus des morts morts, sans avoir eu le temps de se trouver à becqueter – générique de faim.

Le grand George Romero, lui, a eu l'idée de génie : il termine son film en laissant tous ses zombies en place, de façon à ce qu'ils lui resservent pour le film suivant. L'histoire ne dit pas s'il les nourrit entre temps. Romero a tourné cinq films de zombies, à ma connaissance. Le premier (La Nuit des morts vivants) est de loin son chef d'oeuvre ; le deuxième, qui se passe presque tout entier dans un centre commercial, est encore très bien ; le troisième ressemble à un téléfilm de série Z, le quatrième redevient intéressant, parce qu'il montre les zombies en voie de récupération d'une partie de leur humanité perdue, notamment se réappropriant des rudiments de langage ; et je n'ai pas vu le dernier.

La Nuit des morts vivants est sorti sur les écrans en 68 : là aussi, le spectacle était dans la rue et les protagonistes plus cocasses les uns que les autres. Du reste, aujourd'hui, les acteurs du vaudeville de mai commencent à ressembler dangereusement aux amis de George. C'est bien fait pour eux, ça leur apprendra à brailler jusqu'à pas d'heure : Debout, les forçats de la faim...

mercredi 18 février 2009

La Comédie des horreurs, II

On croyait avoir touché le fond avec les PF2H de plein air, on avait tort : la vie du PF2H urbain est beaucoup plus difficile, ne serait-ce qu'en raison des escaliers qu'on passe son temps à monter et à descendre. Oh certes, oh certes ! vous allez me dire : mais, quoi, il n'y a que deux étages (plus le grenier où tout le monde meurt, tout de même...) ! C'est vrai. Seulement, dans les F2H, un escalier n'est pas un simple assemblage de marches inertes – ce serait un peu trop facile.

Mais reprenons depuis le début. En commençant par établir aussi précisément que possible les différences entre les PF2H de plein air et leurs collègues urbains. Ceux qui nous intéressent aujourd'hui ne sont nullement étudiants ; du coup, ils ne ricanent à peu près pas, ce qui est toujours ça de gagné durant les vingt premières minutes. En général, ils ont 35 ans, exercent un très bon boulot et ont quitté New York parce que le mari a un grave problème psychologique (je ne me casse pas le cul à préciser lequel, en général on s'en fout). Il a une femme qui l'aime et qui est blonde (c'est indispensable) ; elle est généralement conne comme un blogueur z'influent, mais comme elle est amoureuse de l'autre déséquilibré, on l'absout dès le départ.

Là où ça se gâte, c'est qu'ils ont deux enfants : une fille et un garçon ; toujours. C'est la fille l'aînée, elle est au bord de la puberté, on la sent prête à succomber à la première bite qui passera à sa portée ; mais il n'en passera aucune – vous pouvez regarder avec vos enfants –, car les films d'horreur sont toujours d'une stricte correction sexuelle. Le garçon a entre sept et onze ans, c'est obligé, il est blond, son visage est inexpressif et donc inquiétant. On s'inquiète, on reprend une mousse.

Les parents sont des cons indubitables (ce qui les rapproche des PF2H de plein air) : on leur a proposé une somptueuse maison de quinze pièces immenses (je vous rappelle qu'ils sont quatre), avec un terrain magnifique autour, à trente minutes de Manhattan en voiture, pour le prix d'une fermette dans le Perche : ils n'ont absolument pas trouvé ça bizarre. Non plus qu'ils ne se sont étonnés de la tronche terrifiée de la permanentée de l'agence immobilière, qui se carapate à peine les signatures apposées au contrat. Elle partie, on s'installe. Et c'est là que le festival commence.

Comme leurs petits camarades de plein air, les PF2H urbains se mettent à avoir des réactions incompréhensibles, dès lors que le scénariste sort de sa léthargie alcoolique. La gentille maman trouve normal que son fiston se balade sur le faîte du toit (les bras écartés en forme de croix christique, si possible) en pleine nuit (alors qu'il souffle un vent à décorner les boeufs) ; le père prend un ton de voix rassurant pour persuader sa pré-pubère de fille que la liane friponne qui lui est rentrée dans la chatte n'est rien d'autre qu'une plaisanterie de la nature à laquelle elle devra s'habituer, pour peu que le vent continue à souffler – les pommettes rouges, elle acquiesce.

Là-dessus, tout le monde retourne se coucher, et s'endort, même si le petit garçon voit dans le miroir de sa chambre deux petits crétins immobiles et couverts de sang, et si la greluche se demande si la liane a l'intention de l'épouser, ou si elle a eu tort de céder dès le premier rendez-vous.

Le lendemain, petit-déj, on a oublié les terreurs de cette première nuit. Sauf, en général, le petit garçon, qui ne peut pas faire un pas dans cette baraque sans voir surgir devant lui les deux petits cons qui ont été massacrés à la hache d'incendie trente ans plus tôt (ce qui explique le prix ridiculement bas du loyer). Et qui ont été massacrés où ? Au grenier, évidemment. À près de 53 ans, je ne comprends toujours pas comment on peut avoir l'idée de grimper au grenier d'une maison nouvellement achetée, notamment quand on est affligé d'une fille pré-pubère et d'un petit garçon blond au visage inexpressif.

L'escalier lui-même devrait les avertir, du reste. Une volée de marches que l'on met dix minutes à monter, avec les yeux écarquillés d'épouvante, alors que, cinq minutes plus tard, on la redégringolera sur le cul et en hurlant, ça devrait tout de même vous mettre la puce à l'oreille, il me semble. Mais, là, non.

Au bout de deux nuits (dont une où il a vainement tenté de sabrer Madame, histoire de justifier l'interdiction aux moins de douze ans), le père, lui, se casse en ville, parce qu'il est censé bosser. En fait, il ne bosse pas : il rencontre, au choix : 1) le vieux curé local, 2) le libraire spécialisé dans l'ésotérisme. Rôles peu enviables : ils sont l'un et l'autre assurés de mourir de mort violente, à dix minutes de la fin, lorsqu'ils viendront prévenir nos quatre connards qu'il y a chez eux : 1) les fantômes de la famille précédente, trucidée par le fils aîné et réfugiée au grenier depuis 75 ans ; 2) un vieux cimetière indien sous la maison, comme je vous le disais hier.

Normalement, si le scénariste a bien fait son boulot, tout le monde devrait s'en tirer et repartir pour New York, après une nuit d'enfer (je ne précise pas qu'il pleut, que l'orage gronde, que le vent souffle : ça va de soi). Éventuellement, si le studio est optimiste et pense qu'une suite pourrait être rentable, la future pétasse blonde (celle qui a été violée par une liane, ou par le tuyau de douche, ou une branche basse (rescapée du film d'hier)) se retournera au moment de monter dans la voiture familiale, et ses yeux deviendront vert fluo comme ceux de l'écureuil – mais sans la pomme de pin.

Dernier plan : la maison, impavide, prête à resservir. Éventuellement, une petite lueur rougeâtre dans l'oeil-de-boeuf du grenier, histoire de causer.

La semaine prochaine, on s'intéressera aux zombis, infoutus de rester tranquilles dans leurs tombes, ni de trouver des marchands de fringues potables avant de partir en goguette.

mardi 17 février 2009

La Comédie des horreurs

Y a-t-il humain plus stupide, plus niais, plus inconséquent qu'un personnage de film d'horreur hollywoodien ? Poser la question est y répondre : non. Déjà, le PF2H (Personnage de Film d'Horreur Hollywoodien) est généralement jeune, ce qui ne plaide guère en sa faveur – et en plus il est américain. Mais ne nous égarons pas, nous sommes réunis ce soir pour sociologuer à donf.

Il convient peut-être de distinguer d'emblée le PF2H que l'on dira «de plein air» de son homologue urbain : bien que la distinction soit peu pertinente du point de vue de leurs stupidité, niaiserie et inconséquence, elle permettra de clarifier le débat. Nous commencerons si vous le voulez bien par le premier.

Le PF2H de plein air est en général quatre ou cinq : trois filles et deux garçons ou l'inverse. Il y faut un couple établi, un qui espère concrétiser durant le week-end et un électron libre. Notons tout de suite que le sort le plus enviable est presque toujours celui de l'électron en question : c'est en général lui qui, à la fin, réussit à rejoindre la route goudronnée, en compagnie de l'unique survivante qui, bien qu'ils soient tous deux couverts de sang, de glaires et autres humeurs moins ragoutantes, ne va pas manquer de lui tomber dans les bras.

Les PF2H de plein air, comme leur appellation l'indique, choissisent toujours d'aller se faire massacrer en pleine forêt, si possible dans une cabane en rondins abandonnée. Ils sont étudiants et fêtent ainsi la réussite à leurs examens. Le spectateur de F2H peut sans dommage somnoler (ou aller se soulager, rechercher une bière dans le frigo, faire une politesse à Madame, etc.) durant les vingt premières minutes : c'est le moment où le pick up roule sur une route impertubablement droite. À l'intérieur, les cinq crétins ricanent bêtement pour un rien, on se pelote vaguement à l'arrière, tandis que l'électron libre, à la place du mort, constate, retournant la carte dans tous les sens, qu'ils sont paumés. La seule péripétie notable consiste généralement en un arrêt dans une station-service datant de la fin du XVIIIe siècle, dont le pompiste est invariablement invisible. Les garçons le cherchent en braillant toutes les cinq secondes : "Il y a quelqu'un ?", tandis que les filles vont pisser – au moins une, en tout cas.

Lorsque le pompiste apparaît brusquement (pour faire peur), on constate sans surprise qu'il a une tronche de débile profond et on se demande qui a bien pu avoir l'idée de lui confier la station-service. S'il tient correctement sa partie, il se doit de bredouiller quelques lambeaux de phrases imbitables, d'où il ressort néanmoins que nos cinq PF2H feraient mieux de retourner passer leur week-end en ville, à vider les réserves d'alcool de leurs parents. Mais ils s'en foutent parce qu'ils sont des esprits forts, et repartent sans avoir cessé un instant de ricaner, afin de pallier l'absence de dialogue.

À partir de là, deux écoles : soit ils trouvent la cabane en rondins (ou l'un d'entre eux venait quand il était môme) ; soit ils se perdent complètement, et arrivent à la même cabane en rondins. Là, on s'est déjà fait chier pendant vingt minutes. Dans le quart d'heure suivant, nos PF2H vont, dans l'ordre :
- choisir leurs lits,
- préparer à bouffer,
- ricaner,
- une des filles devra obligatoirement prendre une douche pour qu'on la voie à poil,
- un des garçon rapporte la caisse de bière du pick up,
- l'autre fille flippe parce que l'endroit l'angoisse,
- tous constatent, la dernière bouchée avalée, qu'il s'est mis à pleuvoir et que le vent fait battre un volet quelque part.

C'est au moment où ils attaquent leur troisième bière que l'un des PF2H trouve le livre ; il est ancien et poussiéreux, si possible nanti d'un fermoir en acier travaillé. Il y a toujours un gros livre de ce genre dans les cabanes en rondins désertes. Ce n'est évidemment ni un recueil de recettes forestières, ni un guide des randonnées pédestres du coin.

C'est un livre d'incantations, écrites dans une langue de sauvages, avec des dessins qui collent aux filles une venette biblique, comme dirait Flaubert. Pour que l'action démarre enfin, il est nécessaire que l'un des garçons (de préférence celui qui est déjà en couple – ne me demandez pas pourquoi) se dévoue pour les lire à haute voix, dans le but de faire marrer ses potes.

C'est à ce moment-là, comme il aurait été facile de le deviner, que les antiques démons sumériens se réveillent de leur sieste millénaire, pas contents du tout. Les forêts américaines sont bourrées de démons sumériens, il vaut mieux le savoir, et spécialement aux abords des cabanes en rondins.

Simultanément, dehors, le pick up coule une bielle tout seul, ou paume une bougie exprès, ou se fait hara-kiri du delco, bref : il refusera de démarrer jusqu'à la fin du film. Et c'est heureux car, s'il démarrait, les démons sumériens seraient fourrés princesse et le movie barrerait en sucette.

À partir de là, nos PF2H vont se mettre à avoir des réactions totalement incompréhensibles, ou en tout cas incomparables avec celles d'étudiants normaux, restés en ville. Par exemple, si une fille de modèle courant est brusquement tirée de son sommeil par un long hululement bestial venant du dehors, que fait-elle ? Elle se retourne de l'autre côté et tâche de se rendormir ; après s'être éventuellement accordé un rapide solo de mandoline pour se calmer les nerfs. La PF2H, pas du tout : elle va se lever, sortir de la cabane en rondins, si possible pieds nus et en petite culotte, puis s'enfoncer à couvert des arbres en demandant s'il y a quelqu'un. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, qu'il y ait quelqu'un ou non ?

C'est évidemment ce qu'attendait le démon sumérien pour tenter de lui sauter sur le paletot afin de posséder son esprit et de lui couvrir le visage de pustules de toutes les couleurs. Par parenthèse, on se demande ce qui peut bien pousser un démon sumérien, ayant plus de cinq mille ans d'expérience, à posséder des esprits tels que ceux qui nous ont été donnés à voir depuis le début du film – mais c'est leurs oignons.

La fille se met à courir, si possible dans la direction opposée à la cabane en rondins. Elle prend bien soin de ne pas crier, afin de ne pas réveiller ses potes qui risqueraient alors de lui porter assistance. Non, elle court. En repérant soigneusement toutes les branches basses susceptibles de lui fouetter méchamment le visage. Et voyez le miracle : elle qui, une heure plus tôt, était encore une adolescente en pleine santé, solide sur ses mollets, saine et sportive, la voilà qui se vautre dans les feuilles mortes tous les trois pas. Et quand elle se remet à courir, elle prend bien soin de ralentir régulièrement, afin de regarder derrière, sans doute pour vérifier qu'on la suit toujours et qu'elle ne galope pas pour rien.

En effet, on la suit. Le démon sumérien, évidemment invisible, siffle à travers les arbres et progresse à la vitesse d'un bobsleigh sur une piste olympique. Cela ne l'empêchera pas de mettre un bon cinq minutes pour rattraper l'autre greluche qui s'étale tous les dix pas. Enfin, il y parvient et, sur un cri d'horreur muet de la donzelle, se niche confortablement dans son cerveau – où l'on a bien compris qu'ils pourraient largement se loger à plusieurs, vu l'espace vacant : le PF2H possède généralement un cerveau "offrant de très beaux volumes".

Ensuite, c'est affaire de pure routine : la jeune possédée n'a plus qu'à rentrer à la cabane en rondins (bizarrement, elle ne trébuche plus et les branches basses lui foutent une paix royale), et à contaminer tout le monde, sauf l'électron libre et celle qui a pris sa douche à poil tout à l'heure. Pour occuper le temps, l'électron va dégoter une hache (ou une scie à métaux, un sécateur, un trombone géant...) et ventiler ses potes pustuleux façon puzzle. Nul ne s'étonnera qu'un bras arraché continue de vaquer à ses occupations ou qu'une tête tranchée et posée sur le poêle à bois parvienne encore à parler le sumérien sans fautes d'accord.

Pour les cinq dernières minutes, deux options : soit le pick up retrouve miraculeusement sa bougie perdue et consent à démarrer, soit les deux survivants parviennent à travers bois et à pied à rejoindre la route, où justement passent Mr & Mrs Smith, qui rentrent de leur soirée loto du samedi, à Hebertstown.

Le dernier plan sera pour la cabane en rondins. Il ne pleut plus, le vent s'est apaisé, c'est le matin, un pâle soleil se glisse dans le casting ; et l'on voit un gentil petit écureuil ramasser une pomme de pin, commencer à la grignoter, avant de s'immobiliser brusquement et de relever vers la caméra ses deux yeux d'un vert violemment fluo – preuve que les scénaristes préparent déjà une suite et que la cabane en rondins n'est pas près de désemplir.

La semaine prochaine, nous étudierons le cas non moins intéressant des PF2H urbains, qui s'obstinent à toujours louer, pour une bouchée de donut, de somptueuses maisons bâties sur d'anciens cimetières indiens.