dimanche 18 mars 2018

L'air de la bêtise, 1


ABSTINENCE

– L'abstinence a guéri souvent les incommodités de Charlemagne ; et c'est presque elle seule qui pendant sa vie fut le remède pour toutes ses maladies ; et la même abstinence le mit enfin au tombeau.
Nicolas Venette, La Génération de l'homme, tableau de l'amour conjugal, 1690.

ACCOUCHEMENT SANS DOULEUR

– Appris une curieuse monstruosité. Il y a des femmes qui se font endormir pour échapper aux douleurs de l'enfantement. Cela me rappelle la grande dame du XVIIIe siècle, qui se soûla pour mourir. Mais cette nouveauté est peut-être plus démoniaque.
Léon Bloy, Journal, 27 juin 1908.

ACTE SEXUEL

–  Sans la conscience de classe, l'acte sexuel ne peut pas apporter de satisfaction, même s'il est répété à l'infini.
Aldo Brandiralli, secrétaire du parti marxiste-léniniste italien, cité en 1989.

ACTEURS

– Qu'est-ce qu'un acteur auprès d'une actrice ? Rien ou fort peu de chose. Dieu, en faisant la poitrine plate à l'homme, lui a évidemment interdit les plus beaux mouvements oratoires.
Alphonse Toussenel, Le Monde des oiseaux, 1853.

ADVERBE

– Le cadavre était rigoureusement immobile.
Allain et Souvestre, Fantômas, VI.

AFFLUENT

– […] une rivière si petite qu'elle mérite à peine le nom d'affluent.
L'Express, 20 juin 1911.

 AGENOUILLER

– Les quatre jeunes gens rangés en ligne essayèrent d'imiter les mousmés qui s'étaient agenouillées sur les talons.
G. Hautemer, Petite Mousmé, vers 1910.
 
ALLAITER

– Je ne sais s'il est indispensable que la mère allaite de son sein ; il l'est, j'en suis sûr, qu'elle allaite de son cœur.
Jules Michelet, Du prêtre, de la femme, de la famille, 1845.

ALLEMAGNE

– J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. Ô mon âme, oui, c'est un trésor, c'est la continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah ! qu'ils sont doux et forts ! Je crois que le Christ nous viendra de là.
Ernest Renan, Lettre à l'abbé Cognat, 24 août 1845.

– La duplicité allemande était déjà connue du temps de Tacite.
Lt-colonel Chenet, Le Mercure de France, 1er novembre 1929.

– N'oubliez pas que les Américains sont peut-être prêts à répondre à la guerre par la guerre. Mais qu'ils ne sont pas prêts à répondre aux gestes de paix. Si demain l'URSS évacuait l'Allemagne de l'Est, la riposte n'est pas prête, les Alliés seraient désemparés.
Jean-Paul Sartre, Les Lettres françaises, 1er janvier 1953.

ALLIER

– L'Allier descend la pente du Massif central vers les plaines accueillantes au cœur de la France, plutôt que de remonter vers l'Auvergne.
Le Journal du Centre, 10 août 1968.

samedi 17 mars 2018

L'air (dominical) de la bêtise


En 1965, Jean-Claude Carrière (le scénariste de Buñuel, oui) et Guy Bechtel ont publié un Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement, lequel a été repris et augmenté un quart de siècle plus tard dans la collection Bouquins de Robert Laffont. Le refeuilletant l'autre semaine, je me suis dit qu'il pourrait tout à fait prendre la suite, chaque dimanche que Dieu nous accorde, de Dávila, Gómez de la Serna et Scutenaire.

Ne cherchant point l'originalité à tout prix, je vous proposerai la marchandise par bottes de douze et en suivant l'ordre alphabétique qui justifie le titre voulu par les deux compères. En indiquant bien sûr, chaque fois, l'auteur, et parfois la source la source. Je ne m'imposerai que deux contraintes : que les phrases choisies m'amusent sera l'une ; l'autre est que j'éliminerai systématiquement les citations trop copieuses pour mon cadre (car il en est de fort longues). Nous commencerons dès demain.

Une dernière chose avant de refermer ce billet : si la lecture de ce dictionnaire est le plus souvent fort drôle – c'est du reste sa vocation –, il lui arrive aussi d'être un tantinet déstabilisante ; par exemple, à chaque fois que l'on se trouve approuver sans réserve une opinion ou sentence que les auteurs ont, eux, jugée digne de prendre place dans leur silo à bêtises.

Pour vous mettre en appétit, voici une avant-première :

ABEILLES

Celui qui a couché avec une femme est mordu le lendemain s'il s'approche d'une ruche.
(Scaliger, 1540 – 1609.)

jeudi 15 mars 2018

Les Kadjars avaient fait les choses comme il faut…


Et nous voilà partis pour Évreux, Charlus sur la banquette arrière, afin d'y faire l'emplette de deux pantalons de toile légère et d'une veste vernalo-estivale : quand on s'amuse à perdre près d'une vingtaine de kilos d'une année sur l'autre, il ne faut pas s'étonner d'avoir ensuite à engraisser les marchands de frusques.

Comme c'était le début des journées “portes ouvertes” chez Renault, nous décidâmes d'un commun accord – moins le chien – d'y faire un petit crochet ; comme ça, juste pour voir… tâter le terrain… prendre le pouls…humer l'ambiance… 

Nous ressortîmes de ce piège à rats environ une heure après y être entrés, propriétaires d'un flambant véhicule curieusement nommé Kadjar, lequel va somnoler encore une quinzaine de jours dans son usine de montage natale avant d'être officiellement adopté par nos belles âmes.

La carte de crédit étant bien chaude, nous sommes allés ensuite acheter les deux pantalons envisagés au départ. Et nous sommes revenus au Plessis, vraiment fiers d'avoir été suffisamment raisonnables pour économiser le prix de la veste, l'abus étant condamnable en toute chose.

mardi 13 mars 2018

Comme un blogueur dans la nuit noire


J'ai commencé, hier, une chronique que j'avais pompeusement intitulée : Journaux d'Occupation ou la tentation trilogale. Il s'agissait, dans mon esprit brumeux, pour ne pas dire smoguifère, de comparer trois gros volumes, relus récemment ou en cours de lecture, d'analyser plus ou moins ce qui les rapprochait tantôt et tantôt les différenciait :

– Journal, 1940 – 1950 de Jean Galtier-Boissière (Quai Voltaire),
– Journal, 1940 – 1945 de Maurice Garçon (Les Belles Lettres),
– Déposition, journal 1940 – 1944 de Léon Werth (Viviane Hamy).

J'ai dû écrire une douzaine de lignes avant de m'apercevoir que ma mayonnaise refusait de prendre, que je me retrouvais en quelque sorte englué dans un in girum imus nocte de fort mauvais aloi et dont je ne parviendrais probablement pas à sortir.

Donc, j'abandonne.

C'est dommage pour vous, parce qu'il y avait vraiment des choses à dire.

dimanche 11 mars 2018

Inscriptions dominicales, 5


– À la rigueur, je pourrais comprendre la pudeur des sentiments. Mais pas celle de leurs organes.

– Hier, vous mangeâtes du rat. Aujourd'hui, c'est du tournedos. Demain, ce sera de la limande. L'homme a le droit de se contredire.

– Devant l'impossibilité de tout savoir, la plupart ont choisi de ne savoir rien.

– Je vis facilement au milieu de choses dont je ne prendrai jamais mon parti.

– Vos élans spontanés sont les aboutissements de longs calculs en vos abîmes.

– Je ne voudrais pas être ambassadeur. D'abord, parce que les dieux ne travaillent pas et, ensuite, je craindrais, chaque fois qu'il me faudrait engueuler le consul, que ce dernier soit un Beyle.

– Les auteurs de journaux intimes avouent sans trop de façons leurs manques physiques, moraux ou psychologiques. C'est qu'ils sentent que leurs lecteurs ne peuvent être que défaillants comme eux ; les hommes sains ne s'intéressent  pas aux confessions des autres.

– J'apprécie fort les gens tarés, aussi longtemps qu'ils n'entendent point faire de leurs tares des instruments de domination.

– Ne consommez pas trop de lentilles, cela dilate les regards.

– Une théorie de l'évolution ne doit pas sous-entendre l'idée de progrès.

– Je crois qu'à un grand désert vide, je préfère un désert coupé par une voie de chemin de fer en ruine.

– C'est toujours dans le désert que l'on casse sa bouteille d'eau.

samedi 10 mars 2018

Comme chien et chat


Charlus et Golo en pleine sieste créative…


vendredi 9 mars 2018

Lever de rideau


J'aime ce long moment que je prends en acompte au jour. Je me lève entre quatre heures et demie et cinq heures : la nuit est encore si parfaite que le village semble n'exister pas ; il attend un signal. Avec, en accompagnement, le cliquetis griffu des animaux jouant à se poursuivre d'une pièce à l'autre, la lecture est plus calme et plus profonde que sous le soleil, quand on sait que personne d'autre ne lit que soi. Mais le temps qui paraît immobile passe très vite ; il est déjà six heures, ou il va l'être. Je sors sur la terrasse, café en main et Charlus en escorte, juste avant qu'elles ne sonnent, pour voir s'allumer tous ensemble les réverbères automatiques des rues. Dès que se répandent leurs petites flaques de lumière jaune, ce sont les faux semblants qui commencent, et croyant à la venue du jour, dans la seconde ou presque, les coqs s'épuisent en fanfares. Au café suivant il sera six heures et demie, et leur pétarade de cuivres aura déjà été remplacée par le concert des merles ; la nuit se retire.

mercredi 7 mars 2018

Dans le cas où certains s'inquiéteraient…






SCANNER THORACO-ABDOMINO-PELVIEN
 
INDICATION :
 
Bilan de surveillance annuelle chez un patient âgé de 61 ans aux antécédents d'adénocarcinome rénal gauche traité en 2013 par néphrectomie.
 
TECHNIQUE :
 
(On s'en fout.) 

RÉSULTAT :

Thorax :
Pas d'élément micro-nodulaire ni adénopathie médiastinale.
 
Abdomen et pelvis :
Gradient de densité hépato-splénique dans le cadre d'une hépatopathie de surcharge. 
La loge de néphrectomie gauche est libre. 
Absence de lésion hépatique suspecte. Pas d'adénopathie rétro-péritonéale. 
Un ganglion de l'arrière cavité des épiploons, de 9 mm, inchangé en comparaison à l'examen précédent.
Pas d'adénopathie locorégionale.
Calcifications pariétales de l'aorte abdominale avec une
dilatation anévrismale de l'artère iliaque commune gauche, d'aspect inchangé en
comparaison à l'examen précédent.
La vessie est en réplétion à paroi fine.
Pas de lésion proliférative intra-vésicale.
 
CONCLUSION :
 
Le scanner est superposable au précédent, pas de lésion suspecte évolutive décelée.
 
*****
 
Ma conclusion personnelle, non médicale et même pas garantie, est qu'il va vous falloir me supporter encore un peu de temps ; au moins jusqu'au scanner de l'année prochaine. Car il va de soi que, par respect envers la Faculté, je me refuserai toujours énergiquement à mourir entre deux examens qui, visiblement, se mettent en quatre pour m'être agréables.

D'autre part, j'aime beaucoup l'idée de disposer de scanners superposables, tels des lits de colonie de vacances.

dimanche 4 mars 2018

Inscriptions dominicales, 4


– L'homme qui accorderait un moment de sa vie à autre chose qu'à son sexe serait un distrait. Je ne crois pas qu'il en existe.

– Chien qui aboie peut mordre quand il s'est tu.

– La bave des limaces, le bran des mouches, l'odeur de l'ail, le margouillis des insectes écrasés, le crachat des hommes, la fétidité de l'eau, le goût de l'amande amère sont moins répugnants que la pudeur  et la distinction qu'engendre la fadeur.

– Prévoir, c'est désespérer.

– Mon divorce d'avec la majorité des gens vient de ce qu'ils croient au normal, à une moyenne possible et qu'un être peut sensiblement changer.

– Le génie ne valorise pas, il distingue.

– Le départ de presque toutes les actions éclatantes est quelque défaut du sensible qui ne peut se satisfaire à moins.

– On peut être saoul, mais il ne faut pas être bête.

– Je n'ai jamais reculé devant la douleur d'autrui.

– J'écris correctement parce que c'est plus facile.

– Pourquoi serais-je malheureux pour la raison que je ne comprends pas vos bonheurs ?

– Pourquoi n'es-tu pas jolie, toi qui aimes les croissants, à l'aube, aux terrasses des petits cafés proches des gares ?

vendredi 2 mars 2018

Une occupation comme une autre


Hier après-midi, je me suis avisé qu'à enfiler telles des perles les romans d'écrivains juifs, je me mettais en danger d'overdose, si ce n'est de jazzmanisation inopinée : il fallait réagir, marquer une pause, souffler un peu. J'ai donc lâché au milieu du gué Saul Bellow et son attachant Ravelstein ; et, comme mes yeux venaient de se poser dessus, j'ai repris le Journal (1940 – 1950) de Jean Galtier-Boissière. Il s'agit en fait des quatre journaux publiés par le fondateur du célèbre Crapouillot, que les éditions Quai Voltaire ont eu naguère la bonne idée de réunir en un seul volume de plus de mille pages.

Cela se déguste comme un petit vin de Loire servi frais juste ce qu'il faut. Je veux dire par là que le breuvage distillé entre ces pages engendre très facilement la bonne humeur, sans toutefois nuire à la réflexion ; simplement parce que l'œil aiguisé du vendangeur ne se laisse jamais embrumer par les vapeurs de l'époque – et Dieu sait, pourtant, si elles furent à la fois capiteuses et délétères. 

Galtier nous amène le sourire aux lèvres par deux chemins différents, au moins tout au long du premier tome, qui va de l'été quarante à celui de quarante-quatre. L'un d'eux est pavé des blagues qui se sont mises à fleurir dans Paris dès l'arrivée et l'installation des Allemands : à certaines le temps a fait perdre leur sel, mais beaucoup restent fort drôles. En voici une, prise à peu près au hasard (elle date de 1943) : « Le Bon Dieu donne à Mathusalem une permission de détente pour se rendre sur la terre. Le patriarche descend d'abord en Allemagne, mais il revient précipitamment au ciel : “Je me suis échappé de justesse, déclare-t-il, on allait mobiliser ma classe !” Il repart ensuite pour visiter la France, mais revient encore plus vite : “Quand on a su mon âge, dit-il, on voulait me nommer chef de l'État !” » Et puis, il y a toutes les petites trouvailles de Galtier lui-même, qui, en 1942, rebaptise le maréchal Pétain : le connétable du déclin ; et qui, dès l'été 40, avait forgé une pseudo devise pour le général Weygand : Veni, vidi, Vichy.

Galtier-Boissière redevient pleinement journaliste durant les journées de la libération de Paris, en août 44. Mais, anti-nazi et anti-pétainiste, son enthousiasme pour la France libre ne suffit pas à lui faire prendre des vessies pour des lanternes : le regard reste lucide, relevé d'un grain d'ironie : c'est le second chemin, qui lui est vraiment propre. Le 20 août, après avoir assisté aux escarmouches du quartier Saint-Michel, il écrit : « La guerre des rues comporte moins de risques et plus de pittoresque que la guerre en rase campagne ; on rentre déjeuner chez soi avec son fusil ; tout le quartier est aux fenêtres qui vous observe et vous applaudit ; le crémier, la fruitière et le bistrot qui offre la tournée de blanc. S'il y avait le cinéma, ce serait la gloire complète. »

Il ne pouvait pas deviner que, quelques décennies plus tard, c'est la télévision qui suivrait les moindres gestes de tous les “libérateurs de proximité” de la planète. Quant à ses confrères de presse, il n'épargne pas ceux de la collaboration, bien sûr ; mais à peine davantage les guerriers de la plume qui les remplacent du jour au lendemain dans les salles de rédaction : « La nouvelle presse, note-t-il dès septembre 44, béatement conformiste, est d'une platitude que n'excuse plus l'improvisation des premiers jours. Tous les journaux sautent de joie à l'idée d'être libres, libres… mais libres de quoi ? » Et la conclusion de Galtier se fait plaisamment assassine : « Nous nous apercevons, non sans mélancolie, que le principal mérite de certaines feuilles, c'était d'être clandestines. »

Galtier procède presque toujours de la même façon : exposition d'un fait – en précisant systématiquement s'il s'agit d'une véritable information ou d'une simple rumeur –, de manière assez neutre ; puis, juste après, il lui donne son petit coup de projecteur personnel. Ainsi, début septembre 44,  il énumère quelques-uns des comédiens célèbres du temps, que l'on est en train d'épurer ou au moins de titiller un peu : Sacha Guitry, Albert Préjean, Pierre Fresnay, Raimu, Maurice Chevalier et autres Fernandel. Galtier se contente d'abord de faire défiler leurs noms en indiquant sobrement ce qui leur est reproché. Puis, arrive son “coup de projo” : « Mais, dans les campagnes qui s'amorcent, on sent un peu trop la jalousie des petits emplois vis-à-vis des premiers rôles qu'ils voudraient évincer à la faveur de l'épuration. – Pourquoi ne jouerais-je point Tartuffe, se dit un deuxième valet du répertoire, moi qui ai fait le coup de feu rue de Rivoli ? »

Bref, un journal hautement recommandable, si l'on veut m'en croire. D'autant que l'on y déjeune assez régulièrement avec Paul Léautaud.

mardi 27 février 2018

Plus drues seront les chutes


Parce qu'il fut question de Niagara en janvier.

lundi 26 février 2018

De la vie après la mort et de l'immortalité de l'âme


Dans le dernier quart de son “roman autobiographique” (Une histoire d'amour et de ténèbres), Amos Oz raconte qu'au début des années soixante, à l'université hébraïque de Jérusalem, il suivait tous les dimanches après-midi le cours donné par le professeur Samuel Hugo Bergman (La philosophie dialectique, de Kierkegaard à Martin Buber : ça envoyait du lourd…). En dehors de sa pensée, “claire et pénétrante”, le vieil homme le fascine pour deux raisons extra-philosophiques : la première est qu'il avait été durant deux ans, à Prague, le condisciple et l'ami de Franz Kafka ; la seconde est que la propre mère d'Amos – suicidée à l'aube des années cinquante – avait suivi trente ans plus tôt le cours de ce même professeur. 

« Samuel Hugo Bergman était encore corpulent pour un homme de son âge. Avec sa crinière blanche, ses rides ironiques au coin des yeux, son regard perçant, sceptique et innocent, comme celui d'un enfant curieux, il ressemblait étrangement aux photos d'Albert Einstein vieux. Avec son accent d'Europe centrale, il n'était pas à l'aise dans la langue hébraïque où il évoluait avec une sorte de jubilation, tel un amoureux ravi que sa bien-aimée soit enfin consentante, et décidé à se surpasser pour lui prouver qu'elle ne s'est pas trompée. L'unique sujet, ou presque, qui occupait notre professeur était l'immortalité de l'âme, ou l'éventualité, si tant est qu'il y en eût une, de la survie après la mort. »

Le professeur prétend raisonner mathématiquement et dit à peu près ceci : puisque personne ne sait s'il y a quelque chose après la mort ou rien, on est autorisé à déduire de cette complète ignorance qu'il y a autant de chances pour l'immortalité que pour le néant ; 50 – 50. Samuel Hugo Bergman a donc bien soin, semble-t-il, de tenir sa balance rigoureusement à l'équilibre. 

Lui, oui… mais pas son élève, une quarantaine d'années plus tard ; car Oz conclut ainsi son chapitre : « Gershom Scholem, l'ami et le rival de Bergman, était tout aussi fasciné et tourmenté par la question de la vie après la mort. Le matin où la radio avait annoncé la mort de Scholem, j'ai écrit : “Gershom Scholem est mort cette nuit. Maintenant, il sait.” Bergman le sait aussi. Ainsi que Kafka. Mon père et ma mère. Leurs amis, leurs connaissances, la plupart des hommes et des femmes qui fréquentaient les cafés et dont je me servais pour raconter des histoires, et ceux qu'on a totalement oubliés. Ils le savent tous maintenant. Un jour, nous le saurons également. D'ici là, nous continuerons à recueillir quantité de détails. Au cas où. »

En écrivant que tous ces morts qu'il évoque savent, Amos Oz appuie résolument du doigt sur le plateau de l'immortalité. Car on ne peut savoir s'il y a quelque chose après la mort que si, justement il y a quelque chose à savoir. S'il n'y a rien, il n'y a plus de savoir qui tienne, il n'y a plus de “nous”, plus de “on” ; et même plus de “rien”. Par conséquent, dire que les morts savent ce qu'il y a derrière, c'est affirmer qu'il y a non seulement quelque chose, mais quelqu'un pour appréhender ce quelque chose. Et je me demande si Amos Oz, qui ne passe pas, je crois, pour un esprit religieux, a écrit ce paragraphe de propos délibéré, pour nous donner une indication sur lui-même qu'il ne voulait pas formuler à voix trop distincte. Ou bien si ce sont d'autres voix, des voix éteintes, de celles qui peuplent son livre, qui se sont mises soudain à parler à sa place.

dimanche 25 février 2018

Inscriptions dominicales, 3


– Naguère les gens du Milieu usaient d'un jargon pour cacher le sens de leurs paroles. Mille gens de l'Esprit, au contraire, usent d'un jargon pour prêter du sens aux leurs.

– Je suis exception harmonieuse de quelques règles, et exemple désolant des autres.

– Si tu fermes les yeux, n'ouvre pas la bouche.

– L'esclave qui aime sa vie d'esclave a-t-il une vie d'esclave ?

– J'ai mordu Cléopâtre, renversé Babylone, incendié Gomorrhe. Je le regrette.

– Partager mes opinions n'accrédite personne auprès de moi.

– Je ne comprends pas que l'on puisse faire en groupe ce que l'on n'a pas la vaillance ou le goût de faire tout seul.

– J'ai usé mon existence à tenter de voir le moins possible de gens. C'est fort malaisé pour qui demeure en ville.

– Au pays des muets les aveugles sont sourds.

– Je suis trop honnête pour être poli.

– C'est bien le moins qu'un cul-de-jatte ait le droit de critiquer un champion cycliste.

– Ce n'est pas la faculté de nuire qu'il faudrait enlever, c'est le goût.

samedi 24 février 2018

La double injonction faite aux Juifs


Au fond, les antisémites n'ont pas vraiment changé avec le temps ; ils se sont contentés de renverser ce qu'ils disaient avant, comme une image le fait dans le miroir. Ceux des années trente, très souvent de droite, braillaient : « Youpins, retournez en Palestine ! » ; ceux d'aujourd'hui, très souvent de gauche, s'égosillent : « Sionistes, dégagez de Palestine ! » À force d'exiger des Juifs qu'ils soient toujours ailleurs de l'endroit où ils sont, on devine que leur idéal commun, à ces fantômes du passé et à nos bien vivants progressistes, serait que, ici ou là-bas, ils ne soient pas.

mercredi 21 février 2018

Perdre sa langue puis la retrouver, mais autre.


Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz, ville aujourd'hui ukrainienne mais qui était alors partie intégrante de la Roumanie. Sa langue maternelle est l'allemand (Ma mère aimait cette langue et la cultivait. Dans sa bouche les mots avaient une sonorité pure, comme si elle les prononçait dans une clochette de verre exotique) mais elle a, dès l'enfance du futur écrivain, de la concurrence, puisque sa grand-mère parle yiddish ; quant à la jeune domestique avec laquelle l'enfant passe beaucoup de temps, elle s'exprime en ruthène. Et puis, au dehors, dans les rues, c'est encore autre chose : Après la Première Guerre mondiale, la Bucovine, ma terre natale, avait été annexée à la Roumanie, et la langue du pouvoir était le roumain. Nous le parlions tant bien que mal et nous de l'intégrâmes jamais. Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu'un mot, une expression ou un dicton venaient à manquer, on s'aidait du yiddish ou du ruthène. C'était en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l'allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s'écoulaient en nous à notre insu.

Ensuite, le cataclysme s'abat sur cette partie de l'Europe que l'historien américain Thimothy Snyder a baptisées les Terres de sang. Aharon Appelfeld a 9 ans lorsqu'il se retrouve dans un camp de concentration, à la frontière de l'Ukraine d'alors ; camp dont il parvient à s'évader l'année suivante, à l'automne 1942. Sa vie entre ce moment et son entrée clandestine en Palestine en 1946 est hallucinante, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui ; du reste, vous trouverez tout cela sur internet. Ce qui m'intéresse, c'est, au moment du débarquement dans ce qui allait vite devenir Israël, l'irruption d'une cinquième langue : l'hébreu. Ça ne va pas sans mal : pour les  nouveaux arrivants, spécialement pour les adolescents, non seulement les sonorités de l'hébreu n'éveillent rien en eux, mais c'est surtout la langue qu'on leur impose, celle qui sert à leur donner des ordres : Il ne s'agissait pas d'une langue que l'on parlait doucement, mais d'une langue de soldats. Dans les kibboutzim et les camps de jeunesse, la langue était imposée de force. Celui qui parlait sa langue maternelle était blâmé, mis à l'écart, et parfois puni.

Appelfeld, qui reconnaît n'avoir jamais été bavard, cesse presque totalement de parler ; pas plus, en tout cas, que le strict nécessaire. Rebuté par les difficultés de l'hébreu, qui lui paraissent insurmontables, il se met en outre à bégayer. Mais le plus terrible, pour l'adolescent, c'est que, dans le même temps, il se rend compte que les langues de sa grand-mère et surtout de sa mère, le yiddish et l'allemand, sont en train de se détruire en lui : L'effort pour conserver ma langue maternelle dans un entourage qui m'en imposait une autre était vain. Elle s'appauvrissait de semaine en semaine et à la fin de la première année il n'en demeura que quelques brandons sauvés des flammes […] Dans mon sommeil j'errais avec des cohortes de réfugiés, tous bègues, et seuls les animaux, les chevaux, les vaches et les chiens sur les côtés de la route parlaient une langue fluide, comme si l'ordre des créatures s'était inversé.

Il faudra au futur écrivain plusieurs années pour réussir sa conquête de l'hébreu (dans son journal de cette époque, cette notation : Sans langue je suis semblable à une pierre) ; se forger une nouvelle langue maternelle. Il y parviendra si bien que c'est dans cette langue-là, cette “langue de soldats”, qu'il écrira ensuite toute son œuvre.

mardi 20 février 2018

Dans la juiverie jusqu'aux oreilles


Est-ce par une volonté inconsciente de rétablir un certain équilibre, après avoir lu trois livres de cet antisémite notoire de Cousteau ? Toujours est-il que me voici engagé dans un cycle de lectures à haute teneur en judéité, quand ce n'est pas en judaïsme. Cela a commencé par l'Israélien Aharon Appelfeld, dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir il y a quelques jours ici même. (Je voudrais d'ailleurs vous gratifier d'un second billet le concernant : on verra.) Je ne sais déjà plus quel chemin traversier m'avait emmené jusqu'à lui ; une phrase élogieuse de Finkielkraut peut-être bien. J'ai couplé sa lecture avec celle du Hongrois Imre Kertész, dont le livre Être sans destin mériterait que je lui consacrasse un article, lequel pour l'instant prend un malin plaisir à  m'échapper ; mais je ne m'avoue pas vaincu. Tous les deux, Appelfeld et Kertész, ont en commun d'être nés en Europe centrale et d'avoir été emportés très jeunes dans la nuit et les brouillards que vous savez ; et c'est de cela qu'ils parlent, mais de façons fort différentes – j'y reviendrai sans doute, plus tard.

Comme je ne voulais pas en rester là, j'ai demandé à un homme que je connais sans le connaître, vivant entre Jérusalem et Tel-Aviv, de bien vouloir m'indiquer d'autres écrivains israéliens, domaine où je suis d'une ignorance honteuse ; j'attends sa réponse, mais sans impatience puisque, pour rester dans la tonalité, j'ai repris tout à l'heure le volumineux ouvrage d'Isaac Bashevis Singer (photo), Ombres sur l'Hudson. De plus, sans attendre mon oracle de Terre sainte, j'ai commandé un roman de Samuel Joseph Agnon, écrivain israélien dont j'ai découvert qu'il avait été couronné en 1966 par les géants blonds de Stockholm et qu'il fut même le premier écrivain de langue hébraïque à recevoir leur prix (ces gens-là sont partout…) ; j'étais tombé sur lui parce que, dans ses mémoires, Appelfeld en parle avec amitié et admiration. Comme cet Agnon est né en Galicie, je me suis dit qu'à tant faire que d'être dans la région, je devrais bien, aussi, relire un ou deux livres de mon cher Joseph Roth, naturellement pris par son versant juif et non par son côté austro-hongrois. Par le même genre d'osmose géographique, avoir rouvert le roman de Singer m'a donné envie de relire l'un ou l'autre des Saul Bellow que je possède.

Bref, je ne suis pas sorti du ghetto. Et si, avec un programme pareil, je ne réussis pas à me brouiller à mort avec M. Jazzman, ce sera à désespérer de l'antisémitisme.

lundi 19 février 2018

Chat dans l'évier, mésange en février (petit proverbe)


Il n'y a pas si longtemps que Cosmos, notre félin d'adoption (notre chadopté…), a découvert que la mangeoire artisanale fixée par Catherine au volet de la cuisine était fort achalandée en mésanges friandes de graines de tournesol. Depuis, à mesure des jours, il a tendance à passer de plus en plus de temps dans l'évier (ou à côté, comme ici), dans l'espoir, imagine-t-on, que la vitre finira par voler en éclats sous l'intensité de ses regards. Il n'a pas encore compris qu'il lui serait plus avantageux de vaincre sa frousse du monde extérieur et d'oser enfin franchir le seuil de la porte, pour pénétrer enfin dans l'univers enchanté des oiseaux accessibles. On ne peut pas penser à tout.

dimanche 18 février 2018

Inscriptions dominicales, 2


– Mes faiblesses, mes défauts, masques sans lesquels j'aurais le malheur d'être un autre.

– La religion est une fatigante solution de paresse.

– Ne supposez point d'opinion dans les chefs d'un parti.

– Le bruit lointain d'un convoi, une petite lumière clignotant au fond de la nuit, un coup de sifflet que la distance a presque éteint, les usines abandonnées sous la lune.

– La connaissance du cheveu n'est pas celle de l'homme et j'inclinerais à la prendre pour moins importante.

– Je ne suis pas ennuyeux puisque je ne m'ennuie pas.

– La liberté c'est l'indifférence.

– « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Malheureusement, nous ne saurons jamais à coup sûr ce que Boileau entendait par se concevoir, bien, s'énoncer, clairement, mots, dire, arriver et aisément.

– Comme celles de chacun, mes idées sont des carapaces.

– Je suis malheureux parce que je suppose chez les autres des richesses que je suis seul à posséder.

– Le critique est celui qui ne se suffit pas.

– L'Autriche. L'homme aussi.

jeudi 15 février 2018

Les chats tarés


On pourra sans exagérer considérer mon titre comme un quasi pléonasme, tant les chats dans leur ensemble, s'ils étaient évalués à l'aune de nous autres humains, relèveraient à peu près tous du vocabulaire psychiatrique. Je sais bien qu'on ne peut pas faire de statistiques sur un petit nombre, mais enfin, tout de même, chez nous, les tarés représentent très précisément 100 % d'un cheptel de deux.

Commençons par le plus ancien : Golo. Voilà un félidé qui passe l'essentiel de ses journées (et par conséquent des nôtres) à vouloir sortir quand il est dans la maison, et y rentrer lorsqu'il est dehors. Ce qui a pour effet principal de lui faire passer des heures soit devant la porte – en miaulant bruyamment et d'un ton comminatoire –, soit sur l'appui de fenêtre du salon, en maculant la vitre de la boue récoltée sous ses coussinets, et pour effet induit de transformer son maître en une sorte de groom bénévole, ce qui a tendance à l'agacer un peu – surtout en fin de journée. Et je ne dirai rien des acrobaties auxquelles il se livre pour aller boire dans la grande poubelle qui recueille sous la gouttière les eaux de pluie, alors que si, émus et compatissants, nous lui proposons une gamelle emplie de cette même eau, il la dédaignera avec une mine offensée.

Cette seconde aberration, Golo la partage avec Cosmos, mais selon des modalités un peu différentes. Pour elle (car Cosmos et Golo sont deux femelles, ce qui constitue bien sûr un facteur aggravant sitôt qu'il est question de comportements déments, ou à tout le moins incompréhensibles à l'entendement des humains normaux – je veux dire : des hommes), peu lui chaut que l'eau soit issue d'un robinet plutôt que de la nue : elle la lapera tout pareil ; mais à condition d'aller en récupérer les gouttes parcimonieuses au fond de l'évier de la cuisine, et non – au grand jamais ! – dans l'une des trois récipients mis à la disposition de l'arche, en différents endroits de la maison.

Cosmos a une autre particularité, bien à elle celle-là. Voilà un chat qui ne peut pas me voir m'installer dans un fauteuil sans bondir aussitôt sur son accoudoir afin de mendier caresses et gratouillis avec force ronronnements orgasmiques. Mais entré-je cinq minutes plus tard dans une pièce où il se trouve, le voici qui, donnant les signes de la plus intense panique, prend sa queue à son cou et file se réfugier sous le premier meuble salvateur, comme si sa vie en dépendait, ou si j'étais un habitué du coup de savate en hypocrite ; pour revenir juste après quémander sa ration de câlins.

Pendant ce temps, Charlus vit tranquillement sa vie de chien, prenant dans son panier un repos nécessaire, après avoir abondamment coursé dans toute la maison les deux échappés d'asile dont je viens de vous entretenir.

mardi 13 février 2018

L'amour soudain

Aharon Appelfeld, 1932 – 2018

C'est un roman à deux personnages et à quelques fantômes. L'un de ceux-là est Ernest, un vieil écrivain plus ou moins “raté” qui, au premier paragraphe du livre – dont le titre est celui que j'ai donné à ce billet –, fête son soixante-dixième anniversaire devant le gâteau au fromage et décoré de fraises que vient de lui préparer Iréna, la jeune femme qui lui sert de gouvernante, de femme de ménage, de cuisinière, de confidente… C'est devant le même gâteau que, dans les dernières pages, alors que le cancer s'apprête à gagner la partie, Ernest célébrera son anniversaire suivant.

Ernest n'est pas un écrivain raté, d'ailleurs : c'est un écrivain profondément insatisfait (n'ayant quasiment rien publié), qui passe son temps à se cogner à des portes lourdement scellées, et qui le plus souvent déchire au petit matin ce qu'il a écrit la veille. Pourquoi Ernest n'arrive-t-il pas à écrire ? Appelfeld nous le dit : « Son écriture était prisonnière de sujets universels déconnectés du temps et du lieu, éloignés de sa vie. » C'est ce qui fait fuir ses fantômes, en l'absence de qui il est tout à fait vain d'écrire.

Les fantômes d'Iréna, eux, sont bien présents. Son père et sa mère morts viennent régulièrement lui rendre visite dans le petit appartement où elle vit seule, durant les heures qu'elle ne passe pas chez Ernest. Ils lui parlent, la conseillent, s'inquiètent pour elle, tandis que, chaque vendredi soir, elle allume des bougies pour eux et tente de les rassurer. Ernest, lui, ne voit jamais son père ni sa mère. Paie-t-il, par cette absence, le prix de l'abandon où il les a laissés, dans sa jeunesse, à cette époque violemment troublée où, membre très actif des jeunesses communistes de Bucovine, il pillait avec ses camarades les magasins des juifs “riches” pour aller ensuite distribuer le butin aux misérables, et incendiait les synagogues, ces temples d'une religion rétrograde opprimant le peuple ? L'auteur reste réservé sur le sujet…

C'est l'étrange amour naissant entre lui et Iréna qui lui donnera la clé de la seule porte qu'il est à même d'ouvrir et qu'il ne voyait pas. Pour faire jaillir la source claire et vive, ce n'est pas qu'il creusait au mauvais endroit, c'est qu'il ne descendait pas assez profond : pour retrouver ses parents et sa propre enfance européenne, Ernest l'Israélien doit commencer par ses grands-parents. Il doit retourner vers ces Carpates où il est né et a grandi pour que la mémoire revienne et que s'opère sa transmutation en mots. Et le miracle est double puisque, par la force de cet étrange amour qui lie maintenant l'écrivain malade avec celle qui le veille et le soigne, Iréna aussi s'incorporera à ces souvenirs, à la vie passée d'Ernest, elle franchira la distance à la fois spatiale et temporelle qui les séparent tous les deux des montagnes roumaines, à mesure qu'Ernest lui lit ce qui vient d'être écrit : « Elle ne sait pas toujours où il se trouve au même moment, ni quelle pensées ce lieu suscite en lui, mais elle devine la plupart du temps. Lorsqu'il lui raconte les montagnes des Carpates les paysages ne lui sont pas étrangers. Souvent elle a eu envie de lui dire : Ne t'inquiète pas, même si je n'ai pas été là-bas, je ne suis pas étrangère sur ces chemins. Tu m'as souvent emmenée là-bas. » 

Cette croyance un peu bizarre, cette “certitude onirique”, le plus troublant est qu'Ernest se met à la partager avec elle : « Il s'enfonce de plus en plus profondément dans les montagnes des Carpates. Il sait que ce qui lui a été révélé alors a sombré avec les années et est enfoui. Mais grâce à Iréna il possède la clé qui ouvre les lourdes portes. Parfois il lui semble qu'elle est de là-bas, qu'elle est l'une des petites-filles de Grand-mère, ou peut-être une arrière-petite-fille qui est restée quelques années auprès d'elle et a appris d'elle les lois et les traditions de l'adoration divine, et tous les détails qui s'y rattachent : comment et combien marcher, que dire et quand, à quel moment se taire et de quelle façon, quand prier en murmurant et quand à voix haute. »

À la toute fin du livre, alors que les métastases d'Ernest croissent aussi vite et aussi sûrement que son manuscrit s'épaissit, Iréna est parvenue à se persuader qu'il n'allait pas mourir, que tout allait continuer comme avant, pour peu qu'elle reste constamment auprès de lui. Et il est possible qu'elle ait raison.

Le roman d'Appelfeld compte deux cents pages, découpées en cinquante-deux chapitres, fort brefs donc. Quant à son style, il ressemble beaucoup à celui que lui-même prête à son écrivain fictif : « Plus que jamais importe à Ernest que son écriture soit claire, ordonnée, sans quoi que ce soit de superflu, ni d'exagéré. Il efface une phrase lorsqu'elle comporte un soupçon de coquetterie ou d'enjolivement. […] L'écriture doit aller au fait, sans contorsion. Seuls les êtres à l'âme tourmentée ont une écriture sinueuse, brumeuse, il semble toujours qu'ils ont quelque chose à dissimuler. Une écriture juste doit être comme la chemise paysanne de Grand-père : en coton simple, sans ornement, confortable. Une fois, Grand-père lui a dit que dans la Torah il n'y avait pas un mot de trop, que chaque mot était compté, à sa place. […] À présent, il n'emploie que des mots à l'intérieur desquels on peut voir, des mots qui n'ont pas un double sens, que l'on peut poser comme une tranche de pain ou un pot de lait. »

Et je dis suffisamment de mal des traducteurs quand je le juge mérité pour ne pas signaler ici la très belle élégance dont a fait preuve Valérie Zenatti dans ce passage de l'hébreu au français. Je sens que je n'en ai pas fini encore, avec Aharon Appelfeld.

lundi 12 février 2018

Un petit livre hilarant… et un peu compromettant


L'ouvrage s'appelle Hugothérapie ; il a été écrit par celui dont il est malséant de prononcer le nom (indices : il commence par un c, finit par un u, et son célèbre frère cadet portait souvent un bonnet rouge). Pour préserver jusqu'au bout cet anonymat, nous dirons que ce journaliste surdoué dut se résoudre, il y a environ 70 ans de cela, à passer de longues années dans une maison de santé, tel un vulgaire narrateur proustien au bord du Temps retrouvé. C'est parce qu'il disposait de beaucoup de temps “libre” dans ce cul de basse fosse sanatorium, qu'il entreprit de relire, plume en main, toute l'œuvre de Victor Hugo, correspondance et discours compris ; afin d'en extraire la substantifique bêtise, fort bien illustrée par le slogan ornant la photographie ci-dessus. Cela donne un volume de petit format mais à haute concentration d'hilarité.

Le livre (publié chez Via Romana) se divise en deux parties d'importance inégale. La première est une copieuse introduction intitulée Mode d'emploi : sur un ton à l'ironie constante, en un style aussi revigorant qu'un alcool interdit, l'auteur explique les tenants et aboutissants de son projet, expliquant doctement comment lui, le mal-pensant embastillé hospitalisé a été sauvé de ses errances idéologiques par le grand-père de tous les progressistes présents et à venir, lequel, par la somptuosité de ses boursouflures l'a ramené, penaud et pénitent, dans le giron de la Démocratie et dans les bras de la Conscience Universelle. Mais comme C......u a gardé un assez mauvais fond, il ne se prive pas de certains parallèles entre le XIXe siècle hugolien et nos années quarante (et plus si affinités). Par exemple, le paragraphe où il expose tous les revirements politiques du poète au cours de sa vie, ses retournements de girouette pour toujours se placer dans le sens de l'histoire, ce paragraphe il le conclut ainsi : « […] Et finalement, il est élu député de Paris ; le peuple de la capitale a toujours eu un goût évangélique pour les durs de la onzième heure. »

Quant à la seconde partie, la plus importante en volume, elle est constituée par, si j'ose dire, les pièces du dossier. C'est-à-dire par un grand nombre de citations de Hugo, regroupées par thèmes, et qui n'ont besoin d'aucun commentaire ou presque pour provoquer ris et pouffades, tant l'accumulation de leur pompeuse sottise est hilarogène

Pour terminer, revenons à la citation incrustée dans la photo, dont se gargarisent encore de nos jours des ribambelles de petits blogueurs en prenant des airs importants. Voici ce qu'en dit C......u : « La criminalité est une conséquence de la mauvaise organisation sociale. Les hommes volent et tuent parce qu'ils sont pauvres et ignorants. Surtout ignorants. Apprenez-leur la règle de trois, la liste des sous-préfectures, les propriétés du triangle rectangle et les os du squelette, et aussitôt ils cesseront de braver le Code Pénal. On n'en peut pas douter. Si Al Capone n'avait pas été poussé par la faim, jamais l'idée ne lui fût venue d'attaquer à la mitrailleuse des banques que l'étourdissement de l'inanition lui faisait prendre pour des boulangeries. Et, muni de son certificat d'études, Stavisky ne se fût pas embrouillé dans ses comptes. »

Et ne venez pas me dire que l'auteur a mauvais esprit : je le sais et l'en remercie.

dimanche 11 février 2018

Inscriptions dominicales, 1


– L'on peut être sauvé par autre chose qu'une catastrophe.

– Pas plus de souvenirs que si j'avais Turin.

– Comment a-t-on pu rapprocher des histrions baveux de Dostoïevski les héros de Conrad si proprement déchirés, si heureusement malheureux ?

– Les femmes sont passionnées même dans le calme.

– Enfant pour moi, je puis être vieillard pour un autre.

– Je ne respecte point la loi, mais redoute les hommes qui la gardent.

– Je méprise trop ces gens pour me déplaire en leur compagnie.

– Mais prenez-vous la vie au sérieux, Monsieur ? Non, Monsieur, je la lui laisse.

– Il est parfois amusant de perdre son honneur.

– La morale est un avatar de l'instinct de conservation.

– Les imbéciles éprouvent le besoin de se renouveler.

– Ne jugeons pas, condamnons.

vendredi 9 février 2018

Les inscriptions sont ouvertes !


Louis Scutenaire fut un poète surréaliste belge qui ne perdit jamais une occasion d'affirmer avec force et conviction qu'il n'était ni poète, ni surréaliste, ni belge ; ce qui ne l'empêche pas de ressembler vaguement à un von Stroheim qui n'aurait pas été acteur, cinéaste ni teuton. Né en 1905, il est mort en 1987, ce qui semble tout à fait raisonnable. Entre autres chose"s, il a publié, à partir de 1942, cinq volumes (le dernier étant posthume) de ce qu'il appelait ses Inscriptions. De quoi s'agit-il ? De phrases, de sentences, de simples notes, d'essais de poèmes, de tentatives de récits, d'aphorismes, etc. Ces fourre-tout que sont Mes inscriptions, Scutenaire les résume ainsi : « J'ai quelque chose à dire. Et c'est très court. » ; ce qui vous donne une première inscription scutenariale.

Il va y en avoir d'autres puisque, dès dimanche, Louis Scutenaire remplacera Ramón Gómez de la Serna, ici même et dans les mêmes conditions de présentation. Dans la mesure où il est de notoriété publique que je n'en fais jamais qu'à ma tête, il sera parfaitement inutile de protester en commentaire si jamais ces inscriptions d'Outre-Quiévrain n'ont pas l'heur de vous convenir.

Voilà.

mercredi 7 février 2018

Mes quelques jours avec Cousteau, Intra muros


Ce n'est évidemment pas de l'homme au bonnet rouge que je compte vous entretenir céans, mais de son frère aîné, Pierre-Antoine (1906 – 1958), celui dont Jean Galtier-Boissière a pu dire qu'il fut le journaliste le plus brillant de sa génération. Amis progressistes aux narines délicates, vous feriez bien de quitter tout de suite ce billet, qui risque fort de ne pas nauséabonder dans votre sens. Intra muros est le journal qu'il tint entre le 12 janvier 1946 et le 18 juillet 1953, soit durant les sept années et demie où il fut incarcéré, d'abord à Fresnes, où il reçut sa condamnation à mort pour cause de collaboration avec l'occupant allemand, puis à Clairvaux après la commutation de sa peine en prison à vie, et enfin à Eysses, où il fut gracié par le bon président Auriol.

Ce qui émerge de ces cinq cents pages (éditées par Via Romana), c'est le portrait d'un homme qui ne regrette rien, non seulement, mais qui considère même que se renier serait la pire des déchéances. De fait, il n'a pas de mots assez flétrisseurs pour les anciens “collabos” qui n'ont de cesse, à partir de 1945, de courber l'échine devant leurs juges et de leur donner des gages d'humble repentance (Thierry Maulnier, par exemple, en prend pour son grade, et il est loin d'être le seul.) : l'opportunisme et la tiédeur le révulsent.  « Les seuls résistants respectables sont ceux de 40, et les seuls collaborateurs respectables ceux de 44. » Quant à lui, fasciste il fut, fasciste il demeure ; ce qui ne signifie nullement pétainiste : Cousteau n'a pas plus d'estime pour le vieux maréchal que pour le général qui l'a remplacé. « Il était aisé de prévoir, écrit-il, ce qu'il adviendrait des techniciens du double jeu vichyssois. Ce double jeu-là était la seule chose à ne pas faire, la seule chose vraiment absurde, insoutenable, indéfendable. Ignominieuse par surcroît (…). Du simple point de vue de l'efficience, il fallait être avec les Allemands à fond ou contre les Allemands à fond. Il fallait rejoindre de Gaulle à Londres ou s'allier avec Hitler, résister les armes à la main ou collaborer les armes à la main. Mais ne point se perdre dans le jeu sordide et dérisoire des contre-assurances, des restrictions mentales, des freinages sournois et des adhésions réticentes. »

Est-il besoin de dire ce qu'il pense des résistants du 32 août, des épurateurs de la 25ème heure, de Sartre et de ses acolytes, de tous ceux qu'il appelle les fifaillons (FFI ---> fifi---> fifaillon) ? Ils lui permettent au moins d'exercer sa verve sarcastique et son sens de l'humour souvent féroce. Car on sourit beaucoup, pendant la lecture de ce journal, même et surtout quand la situation est dramatique. Et le duo que forme notre Cousteau avec Lucien Rebatet, compagnon d'incarcération, vaut son pesant d'ausweis. Par exemple, lorsqu'il arrive à Fresnes, en janvier 46, il note que la peinture verdâtre de ses murs font ressembler sa cellule à un gros aquarium. Il ajoute : « Mon petit frère s'y sentirait très à l'aise. » Ou encore ceci, écrit en avril 48 : « Passé ce dimanche à jouer à la pelote basque. Je n'avais pas réfléchi jusqu'à présent que la pelote basque est bien le sport pénitentiaire par excellence. Car que faut-il pour y jouer ? Un mur. Et les murs, on en aurait plutôt à ne savoir qu'en faire. D'autre part, ce ne sont pas de petits murs ridicules par dessus lesquels les balles risquent de passer à tout instant. Nous avons ce qui se fait de mieux. » L'humour n'entraîne pas l'oubli, et Cousteau assaisonne sévèrement ses juges et ses geôliers, mais toujours avec une pointe de sel :  « Seigneur, si vous me pardonnez mes offenses comme je leur pardonne les leurs, je suis foutu, Seigneur. »

Aussi fasciste entre ses quatre murs qu'il l'était à la direction de Je suis partout, il ne perd jamais une occasion d'accabler de sarcasmes et de mépris la démocratie en général et la France de la IVe République en particulier. Il en arrive à trouver des accents qui résonnent étrangement à nos oreilles d'aujourd'hui ; comme s'il parlait là, tout près : « Tout compte fait, note-t-il en 1951, il n'est pas étonnant que j'aie été “de gauche” jusqu'à mes vingt-cinq printemps et donnant dans toutes les zozoteries pleurnichardes de la Conscience Universelle. J'étais accablé d'un complexe d'infériorité, j'étais timide avec les femmes, avec les patrons, avec les sergents de ville, et convaincu que j'étais un raté, que je ne ferais, comme on dit, jamais rien dans la vie. Ce sont là des dispositions idéales pour se sentir à son aise dans la démocratie, qui est faite, si merveilleusement, à la mesure des médiocres et des abrutis. »

Et ceci, qui sonne encore plus actuel peut-être : « Ce qui compte, pour les gens de la Conscience Universelle, en politique, ce n'est point ce qu'on fait mais ce qu'on dit. Tant qu'on n'a pas compris cela, et qu'on ne s'en est pas pénétré, on demeure devant le déroulement de l'histoire contemporaine comme un analphabète balbutiant. Phénomène étrange, qui heurte le sens commun mais dont l'illogisme n'est qu'apparent. Les gens de la Conscience Universelle, vivant dans un monde essentiellement poétique et sans aucun point de friction avec la réalité, sont voués, tout naturellement, à admettre la primauté du verbe sur le fait brutal. Mieux, le verbe est pour eux la seule réalité et les faits ne sont guère que des contingences accessoires dont ils se font fort, justement, de modifier la nature au gré de leur pseudo déterminisme progressiste. A-t-on jamais vu qu'une construction de l'esprit fût mise en danger par une objection rationnelle ? Si les choses ne sont pas comme elles devraient être, ce sont les choses qui ont tort. (…) C'est pour cela que les meneurs de peuples n'ont pas grand-chose à craindre des gens de la Conscience Universelle, et qu'ils peuvent tout se permettre, toutes les iniquités, toutes les abjections, à la condition absolue qu'ils usent d'un certain vocabulaire benoîtement orthodoxe. »

J'avais relevé encore d'autres passages, dont certains d'un ton plus grave, plus douloureux, mais trop longs pour être reproduits ici et qui ne supportaient pas la coupe. Et il y avait aussi d'autres aspects de ce journal et de son auteur à mettre en lumière, notamment tout ce qui concerne ses essais de critique littéraire – cvar Cousteau lit énormément durant ces années d'inactivité contrainte, et c'est un lecteur au jugement acéré, là aussi.  Mais je suis déjà bien long : ce sera à chacun d'aller y voir pour son propre compte, en se plongeant, Intra muros, à la rencontre d'un homme qui mérite grandement d'être lu.

mardi 6 février 2018

Petit bonhomme de neige


Catherine est en train de faire de Charlus un authentique chemineux (j'ai manqué écrire cheminot, mais j'ai craint qu'on ne confondît alors mon Ch'ponk avec un planqué de la SNCF), et je trouve que la photo prendrait presque, pour peu qu'on ait la cervelle un peu épique, des allures de retraite de Russie.


Signalons aussi, pendant que nous sommes là, que l'animal, hier, a hérité un nouveau surnom, dû à un hirsutisme que l'on suppose provisoire, mais sans en être tout à fait assuré : Chewbacca. Nous avons pris à bord, bien adapté à la taille de notre vaisseau immobile, un chewbacca de poche.

lundi 5 février 2018

Les prénoms de France


Le snobisme consistant à trouver très chic, lorsqu'on est normand, auvergnat ou artésien, de donner à sa progéniture des prénoms étrangers, ce snobisme-là n'est pas né d'aujourd'hui ; mais il est longtemps resté judicieusement confidentiel, ne touchant que des individus isolés n'ayant aucun pouvoir d'entraînement ; comme par exemple ces parents d'un écrivain pour adolescents qui, au tout début des années vingt, prénommèrent leur fils Boris. C'est lorsque les prénoms anglo-saxons apparurent sur les registres d'état-civil de France que la peste commença à se propager tel le feu sur une traînée de poudre, d'autant plus vite que le mal ne tarda pas à gagner la populace : c'est ce qu'on pourrait appeler le snobisme quart-mondiste, ou quart-mondial.

Bien avant les actuelles armées de Kevin, de Brandon, de Jérémy, de Priscilla ou de Paméla, il y eu la petite troupe des avant-gardistes : les Jonathan ; lesquels sont devenus l'objet d'une étrange mutation, sans doute parce que le prénom est désormais perçu comme français à cent pour cent, comme prénom de souche. Du coup, les snobs au carré ont décidé de réagir vigoureusement en réaméricanisant ce pauvre Jon. C'est ainsi que, voilà quelques jours, à la faveur d'un fait divers sans intérêt, on a vu bondir sur scène un Jonathann ; dont, j'imagine que, dans l'esprit des géniteurs, le redoublement final sert à indiquer que le prénom de leur fils doit impérativement rimer avec âne, ou à la rigueur avec Anne

Trouvaille ingénieuse, certes, mais qui risque de s'éventer assez vite. Quand, dans quelque temps, par le simple effet d'émulation de la bêtise, on se retrouvera avec des Jonathann à tous les carrefours, il faudra bien que les snobs au cube trouvent autre chose pour singulariser leurs rejetons. Dès maintenant, je leur suggère d'adopter la graphie Djonathann, qui, convenez-en, a fort belle allure. Ceux qui vont souffrir, je le crains, ce sont les futurs snobs puissance 4, dans la mesure où aucune lettre française ne pourra rendre la prononciation, même approximative, du th anglais. À moins que, d'ici là, les cerveaux en émulsion permanente de la post-modernité n'en aient bricolé une : c'est avec une certaine confiance que j'attends.

dimanche 4 février 2018

Greguerías del domingo, dernière


– Rien ne donne plus froid aux mains que de s'apercevoir qu'on a oublié ses gants.

– Toute goutte naît avec une vocation de stalactite et tombe comme une simple goutte mortelle.

– Le Créateur garde les clés de tous les nombrils.

– Les animaux sauvages, lorsqu'ils parlent de ceux qui vivent dans les parcs zoologiques, les qualifient, avec mépris, de “bureaucrates”.

– Le H est une lettre tellement muette et transparente qu'il nous arrive de ne pas nous rendre compte qu'elle n'est pas à sa place.

– La durée de la matinée change tous les jours.

– Dante se rendait tous les samedis chez le coiffeur pour se faire rafraîchir la couronne de lauriers.

– C'est l'irrémissible part de singe qu'il y a en nous qui troue les chaussettes.

– Réponse de jeune fille effrontée : « Je n'ai pas trois mains ! »

– On se demande parfois si la grande erreur dans la vie n'est pas de croire que la tête a été faite pour penser.

– Le soutien-gorge est le loup de la poitrine.

– Lorsque le voisin du dessus passe l'aspirateur, il absorbe toutes les idées qu'on a pu avoir.

mercredi 31 janvier 2018

Traduttore, etc.


On se demande parfois, lorsqu'on lit des écrivains s'exprimant dans une autre langue, quel démon a pu pousser certaines personnes, un jour, à décider qu'elles seraient traducteurs ou rien ; un peu comme si votre serviteur avait choisi d'exercer un métier réclamant une haute habileté manuelle. C'est un certain M. Ledoux qui m'a amené à faire cette réflexion, mais hélas il est loin d'être seul de son engeance. M. Ledoux a traduit de l'anglais au français, croit-il, le roman de Mme Oates qui s'intitule Eux (en V.O., Them : jusque-là rien à redire) et que je lis en ce moment – avec assez peu d'enthousiasme, mais c'est une autre question. Je ne sais pas si M. Ledoux connaît bien l'anglais, mais, concernant la langue d'arrivée, on ne peut pas dire qu'il pèche par excès d'élégance ni de vocabulaire.

Ainsi tombai-je tout à l'heure, à la page 183 (édition Points Seuil) sur cette courte phrase : « C'était avec le souvenir de son père qu'il devait se coltiner. » Outre que le verbe n'est pas d'un niveau de langue bien relevé (mais, évidemment, j'ignore quel verbe anglais a employé l'auteur), il signifie quelque chose comme : porter avec difficulté, assumer une tâche pénible, etc. Il est donc tout à fait impossible de se coltiner avec. La vérité des choses est que M. Ledoux est tombé dans le piège grossier que je croyais réservé aux blogueurs de modèle courant, à savoir confondre se coltiner avec se colleter. Le drame n'est pas cette bévue en elle-même, puisqu'elle est facilement repérable ; c'est qu'elle jette brusquement la lumière sombre du discrédit, ou au moins du doute le plus suspicieux, sur l'ensemble du roman que l'on est en train de lire.

D'autant que, si M. Ledoux présente de nettes faiblesses de vocabulaire, il ne se rachète guère par l'élégance du style. Dans le même paragraphe d'où j'ai extrait la phrase précédente, en voici une autre (c'est moi qui souligne) : « Comme Jules passait devant un banc du parc, un vieil homme l'observa attentivement, comme sur le point de le reconnaître. » Encore une fois, je ne connais pas personnellement Mme Oates, mais je doute qu'elle ait pu écrire et laisser imprimer sous son nom quelque chose d'aussi pataud.

S'ils continuent à m'énerver comme ça, je vais finir par ne plus lire que des auteurs français. À la rigueur belges ou roumains.

mardi 30 janvier 2018

Noël en décembre


Fait suffisamment rare pour être signalé : nous avons vécu une fin d'année à la fois sobre et balzacienne.

dimanche 28 janvier 2018

Greguerías del domingo, 8


–  Presque toutes les enseignes lumineuses sont neurasthéniques.

– L'homme qui recommande son médecin spécialiste à cet ami qui “a la même chose” aspire à être remplacé et relevé de sa maladie.

– Le thé est une sorte de tabac à tremper.

– C'est toujours grâce à la nouvelle arme qu'elles utilisent que les armées gagnent les guerres… La première à se servir du tambour a remporté une victoire.

– Tout Grec est à la fois lui-même et un ancêtre.

– Il est dangereux de voir plus d'étoiles qu'il n'y en a.

– L'albâtre est tellement charnel qu'il pourrait porter une chemise.

– La puce fait du chien un guitariste.

– C'est avec le papier gommé blanc qui borde les planches de timbres que l'on devrait affranchir les lettres anonymes.

– Les cimetières sont peuplés de gens qui “ont ri les derniers”.

– Lever ses lunettes vers le ciel pour les nettoyer est un geste d'astronome.

– Le bourreau est comme l'anthropophage, il tue pour manger.

samedi 27 janvier 2018

L'étrange cas du docteur Charlus et de Mister Ch'ponk


Non seulement Charlus est né avec une crête sur la tête, mais voilà qu'il s'est mis à lui pousser des rouflaquettes aux joues. Il ne devrait plus tarder à ressembler aux Dupondt lorsqu'ils ont avalé de l'aspirine frelatée. À part ça, l'animal a eu cinq mois hier : les parents et l'enfant se portent bien.