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mercredi 27 décembre 2023

De la tribune à l'échafaud


 Notre époque a fait un énorme et fondamental progrès par rapport à tous les temps obscurs qui l'ont précédée : elle a remplacé l'ignoble chasse aux sorcières par la vertueuse chasse des sorcières. On ne peut que s'en féliciter. On doit s'en féliciter. On a intérêt à s'en féliciter.

On y a intérêt, sous peine de se retrouver, si on n'aboie pas avec les hyènes, à portée immédiate de leurs quenottes qu'elles prennent pour des crocs — et qui le deviennent parfois, si quelques imprudents les rendent encore plus furieuses qu'à l'ordinaire ; surfurieuses, en quelque sorte.

C'est pourtant ce qu'ont fait les signataires — signataires des deux sexes, impeccablement paritaires — d'une tribune par laquelle ils disent (en gros, en très gros : c'est moi qui interprète…) que même s'il était prouvé demain que Gérard Depardieu est bel et bien un bouc, il ne sont pas d'accord pour qu'on lui accole “émissaire” au derrière ; et que le lynchage préventif ne saurait résoudre grand-chose.

La horde-à-quenottes s'est aussitôt déchaînée, flétrissant l'ensemble des apposeurs de paraphe, leur promettant une honte éternelle pour avoir osé ne pas participer d'enthousiasme à la curée qu'elle a décrétée, les assurant d'un ton aigrelet que leurs noms ne seront pas oubliés et qu'on saura leur faire passer le goût de défendre des monstres, sous le futile prétexte qu'aucun tribunal ne les a encore condamnés, pour des faits qui attendent toujours leurs preuves d'établissement. 

Elles ont raison de s'indigner ainsi : si on se met à attendre des preuves pour exécuter les accusés qui nous tombent sous la main parce qu'ils ont le profil idéal, il n'y aura plus moyen de faire grimper Calas sur son bûcher toulousain, ni même de dégrader Dreyfus dans la cour d'honneur de l'École militaire, ce qui serait tout de même dommage.

En tout cas, mesdames et messieurs les pétitionnaires, dans l'avenir réfléchissez donc à deux fois avant de signer n'importe quoi : il n'y a jamais très loin de la tribune à l'échafaud.

vendredi 22 décembre 2023

Depardieu et ses anges sexualisés


 La trêve des confiseurs fait rage,  les bulles pétillent déjà dans les bouteilles encore bien closes, approchent à pas feutrés les douceurs de Noël…

Pendant ce temps, la volaille qui s'imagine “féministe” (elle ne l'est évidemment plus, et en aucune façon : à développer plus tard, l'heure du goûter approche…) continue de réclamer l'érection toutes allumettes crépitantes du bûcher de Gérard Depardieu. Comme il s'agit visiblement d'une grande cause nationale — au moins ! —, ces dames sont désormais rejointes par l'arrière-garde des petits mâles woketeux, le professeur Saint-Graal en tête, comme il fallait le prévoir. 

Pour cet universitaire rigoureux — mais il n'est là qu'à titre d'exemple, la troupe charognarde est fournie derrière lui —, balancer une vanne grasse sur une gamine de dix ou douze ans (vanne que la dite gamine n'a même pas entendue), c'est faire la preuve que l'on est un “agresseur pédocriminel”. Celui-là, si demain on devait rouvrir des Kolyma et des Dachau, il ne faudra pas le prier longtemps avant le voir grimper, vieil écureuil tout frétillant, jusqu'au sommet de l'un des miradors d'angle. Un vrai petit Boudarel en demande d'emploi…

Et puis, alors : quoi de plus bouffon que cette accusation d'avoir “sexualisé une fillette” ? Ils n'ont jamais lu Sigmund Freud, tous ces vertueux à torchères ? Ils pensent réellement, sérieusement, que les enfants de la planète Terre ont patiemment attendu la venue d'un gros acteur castelroussin pour se “sexualiser” ? Je ne suis pas un fervent admirateur de celui que Nabokov appelait “le charlatan viennois”, mais tout de même…

Ce sont d'ailleurs ces mêmes enfants, ces angelots éthérés, à qui, désormais, dès l'école primaire, on persuade que l'homosexualité est quasiment un don du Ciel, que vouloir changer de sexe est le moindre de leurs droits et que, vraiment, ils auraient bien tort de s'en priver si tel est leur bon plaisir. 

Mais comment peut-on vouloir changer de sexe à un âge où, d'après tous les oracles saint-graaliens et la cohorte des MeTooBambins, on est censé n'en pas encore avoir ?

dimanche 28 mai 2023

Camus, Houellebecq et le Zébulon criticomane


 Expérience éprouvante – mais heureusement de plus en plus en plus rarement tentée –, je viens de lire coup sur sur coup quatre ou cinq des indigestes tartines du Zébulon criticomane Juan Asensio, dont celle qu'il consacra (en apparence car, comme d'habitude, le point d'appui qu'il prend sur tel ou tel écrivain n'est guère là que pour lui permettre d'étaler en phrases molles et amphigouriques ce qu'il croit être, ce grand naïf, sa culture) au dernier roman de Michel Houellebecq, Anéantir. En réalité, sur le fond, je serais plutôt d'accord avec les critiques qu'il formule, du moins certaines d'entre elles, si, pris par son désir de faire le malin, de jouer les anges exterminateurs, il ne poussait les dites critiques jusqu'à l'imprécation vide… mais bruyante.

Du reste, ce n'est pas cela qui m'a amusé et qui justifie que je parle ici de ce cuistre, finalement assez folklorique. Au beau milieu de son pavé gras, Asensio ne résiste pas au plaisir gamin de taper sur la tête de l'une de ses figures obsessives préférées, j'ai nommé Renaud Camus. Pour montrer à quel point le maître gersois est bien une vieille baderne ne comprenant rien à rien, ni l'inverse, il cite un extrait de ce que disait Camus, dans son journal, à propos de Houellebecq :

« Je ne comprends pas – écrivait donc Renaud Camus – les gens qui trouvent que Michel Houellebecq n’a pas de style. Faut-il qu’ils manquent d’oreille ! Houellebecq a le style imperturbable, c’est bien différent — le style Buster Keaton, deadpan, pince-sans-rire, tongue-in-cheek. En fait c’est un des tons les plus difficiles à trouver et surtout à garder, à tenir sur la distance. Lui s’acquitte de cet exercice de haute voltige avec une virtuosité sans égale, qui forcément se doit de rester discrète, comme tout le reste : il y a là une contradiction dans les termes, cette maestria pataude, qui fait toute la tension de la phrase et de la page, page après page (je suis en train de lire Sérotonine). Un autre avantage, c’est un effet comique permanent. On connaissait l’Apocalypse en riant, voici la dépression planétaire à se tordre : plus c’est triste, plus c’est drôle ; plus c’est désespéré et désespérant, plus on s’amuse. »

Et c'est ainsi que la massue qu'il levait bien haut pour fracasser le crâne du monstre de Plieux retombe implacablement sur le gros orteil de Juan Asensio. Car les quelques lignes de Camus que ce lourdaud cite pour s'en moquer sont d'une parfaite justesse et témoignent, dans leur concision et leur finesse, de la compréhension que peut avoir un écrivain d'un autre, sitôt qu'il le lit avec… de l'oreille.

Mais comment voudrait-on que Juan Asensio ait encore de l'oreille, lui qui, depuis au moins vingt ans, n'a jamais cessé un seul jour de hurler ?

samedi 27 mai 2023

Le plus couillu des deux…


 Irrésistible Edwy Plenel, qui passe son temps à faire des moulinets avec son épée de Zorro mediapartique, mais qui se réfugie en pleurnichant entre les bras de la police parce qu'une fille lui a tiré les cheveux à la récré. On espère au moins que cette femelle en furie ne lui aura pas, en plus, fait couler le maquillage.

En tout cas, respect et admiration pour Maïwenn : il était déjà fort beau de sa part d'avoir eu le cran de faire tourner Johnny Depp, en dépit des criailleries de la volaille moitaussi rongée par son envie du pénal, et de s'afficher ensuite avec lui à Cannes. Mais cette montée de marches n'était encore rien à côté de la traversée de restaurant qu'elle s'est offerte, pour aller sans hésitation ni crainte infliger une nasarde à la moustache stalinoïde, qui s'est aussitôt mise à couiner pour la plus grande joie des petits et des grands.

Quelques âmes naïves s'étonneront peut-être de ce que les pasionarias de moitaussi n'aient pas applaudi la cinéaste des deux mains plutôt que de la vouer aux gémonies : après tout, qu'une femme se rebiffe ouvertement et physiquement contre un mâle blanc de plus de cinquante ans qui l'avait malmenée, voilà qui aurait dû réjouir ces amazones.

Naïveté en effet : pour que les diverses officines de ces tricoteuses new age continuent à prospérer, il importe que les femmes soient victimes, toujours victimes, entièrement et seulement victimes. Et elles voient bien que quand l'une d'elles refuse de jouer le jeu et de sangloter en mesure, c'est le brin de laine qui sort du pull et menace de le détricoter entièrement.

Si, pour aggraver le tout, la brebis hautement galeuse possède des talents dont elles-mêmes restent fort dépourvues, la panique menace.

Et c'est comme ça qu'on se retrouve toutes ensembles au chevet d'un vieux flic à la lippe embroussaillée qui, se voyant ainsi choyé et dorloté, lâche de plus belle la bonde à ses pleurs, victime d'une sorte de dépression post mediapartum.

 

mardi 14 mars 2023

Le Maître et les Précieuses


 Repris ce matin Le Maître et Marguerite, dans la collection “Bouquins” de Robert Laffont. Très pratique puisque, en un seul volume, sont proposés les quatre romans écrits par Boulgakov. Pratique… à condition d'éviter comme la peste et le choléra réunis les abondantes notes déposées en bas de page par les deux redoutables bas-bleus, Femmes savantes hyper-moliéresques, Précieuses passées au-delà du ridicule, malencontreusement chargées de cette édition, à savoir Mmes Laure Troubetzkoy et Marianne Gourg, toutes deux universitaires bien entendu, comme l'indique assez l'impeccable sabir de leur copieuse introduction. 

Mais leur vrai chef-d'œuvre, ce sont donc les notes, dont ces deux pénibles punaises d'amphithéâtre ont maculé à peu près près chaque page. Elles sont en gros de deux sortes, les bénignes et celles qui devraient, dans un monde bien ordonné, relever de la justice pénale voire des Assises. Les bénignes sont celles dans lesquelles nos Bécassines surdiplômées étalent leur pseudo-science hors de propos, avec une candeur qui ferait sourire d'indulgence si la chose n'était pas aussi répétitive. Les notes “malignes” sont toutes celles où ces dames se croient autorisées à nous révéler brutalement et tout de suite ce que le malheureux écrivain qu'elles mettent à la torture avait choisi, lui, de nous distiller subtilement et plus loin dans son roman. 

Pour donner à ceux qui ne lisent pas une image à peu près correcte de ce que cela représente, qu'ils imaginent se trouver au cinéma avec, derrière eux, deux harpies discoureuses qui ont déjà vu le film et ne cessent de commenter et d'expliquer à haute voix ce qui va se passer sur l'écran dans la demi-heure suivante.

Le malheureux et bouillonnant lecteur de Boulgakov, lui, soupire de regret en songeant aux belles époques médiévales, celles où Mmes Troubetzkoy et Gourg auraient été condamnées à subir deux jours complets de pilori sur la place publique, tandis que les ribaudes de la ville seraient venues leur jeter au visage, à grandes brassées rigolardes, pommes pourries et trognons de chou, voire déjections canines.

Le miracle est que, constamment interrompu par ces Cathos et Magdelon piaillantes, Mikhaïl Afanassievitch s'en sorte non seulement vivant mais plus grand que jamais.

mercredi 11 mai 2022

Lorrain et le Dupont-aux-ânes

Jean Lorrain (1855 – 1906) vu par Sem.

 Je viens de parcourir, à très grands pas, les vingt pages (douze de trop, au moins), de l'introduction à Poussières de Paris, recueil de chroniques de Jean Lorrain. : son auteur, Jacques Dupont, m'a semblé un cuistre de la plus belle eau, écrivant en tortillons pour tenter de masquer le fait qu'il n'a rien à dire sur Jean Lorrain ni ses chroniques, hors quelques emberlificotés lieux communs. Un exemple ? D'accord :

« Les rubriques un temps envisagées par Lorrain nous éclairent sur le sens, somme toute ambigu et incomplet, qu'il donnait à son titre. “Poussières” suggère une discontinuité, comme des confetti de la durée, un émiettement aléatoire et pulvérulent du temps sitôt que le jour – systématiquement marqué par une date, ou plutôt par une date comme signe ostensible et dérisoire du quotidien dans son apparition/disparition, et donc comme pseudo-référence “vérifiable”, et d'autant moins vérifiable que ces dates sont souvent inexactes, ce que prouve l'examen des pré-originales… »

On pourrait gloser durant six pages sur ces six lignes, non ? S'extasier d'apprendre, grâce à M. Dupont, que le mot “poussières” puisse suggérer une discontinuité, par exemple. S'ébahir de ce qu'un jour puisse être marqué par une date “ou plutôt par une date” ; et que cette date – c'est inouï – soit le signe du quotidien, lequel a en outre l'extraordinaire capacité d'apparaître puis de disparaître. Et pas n'importe quel signe encore : un signe “ostensible et dérisoire” : voilà deux adjectifs qui vous posent leur signe un peu là ! 

Hélas, c'est pour apprendre, juste après, que ce signe, tout ostensible et tout dérisoire qu'il soit, ne sera jamais qu'une pseudo-référence, laquelle, comme beaucoup de pseudo-références, est non seulement vérifiable-entre-guillemets, mais en outre “d'autant moins vérifiable”. 

Enfin, comme M. Dupont est un grand coquet, il prend bien garde de ne pas affubler d'un s final ses confetti, pour affirmer très haut qu'il connaît l'origine italienne du mot. On suppose que lorsqu'il en trouve un seul au revers de sa veste, il parle alors d'un confetto. Et aussi d'un spaghetto, s'il est à table et qu'il en a oublié un au fond de son assiette.

Il est vrai que ses confettis à lui sont aléatoires et pulvérulents, ce qui autorise bien des fantaisies : les confetti de M. Dupont, ce ne sont pas les confettis du vulgaire.

Quels que soient les défauts que l'on pourra trouver à ce pauvre Jean Lorrain, je ne crois pas qu'il ait mérité d'être attelé avec ce Dupont-aux-ânes – ou “aux âne” s'il s'agit de bourricots d'origine cisalpine.

lundi 5 avril 2021

Summa cum glaude

Joseph de Maistre, 1753 – 1821.

Les cuistres à diplôme ne sont hélas pas l'apanage de la Bibliothèque de la Pléiade : on en trouve aussi pour sévir entre les pages des “Bouquins” de Robert Laffont. Celui qui s'est occupé de régler son compte à Joseph de Maistre, qui n'en demandait pas tant, se nomme Pierre Glaudes. D'après la quatrième de couverture du volume, il serait professeur de littérature française à l'université de Toulouse II, alors que d'après Dame Wiki, il enseignerait à Paris IV après avoir fait la même chose à Grenoble : louche d'emblée, donc. Toujours d'après Dame Wiki, M. Glaudes ferait “ savamment dialoguer la critique littéraire et la psychanalyse post-freudienne ”, ce qui est quand même limite fout-la-trouille. On a raison d'avoir peur, car voici les trois lignes qui suivent : 

« L’assimilation qu’il propose entre la forêt d’Atala et un « sein immense » reste exemplaire : ce sein « excite la convoitise » de l’enfant-Chateaubriand, « puisqu’il contient à ses yeux toutes les “richesses” du monde, tous les “trésors” imaginables : des bébés, des excréments, et surtout le pénis que le Père y a laissé. » De manière complémentaire, Pierre Glaudes repère dans l’Empereur du roman de Victor Segalen, René Leys, une « figure du pénis maternel ».

C'est dire si j'ai abordé au continent glaudien avec un maximum de précautions réticentes : muselière à élastiques auriculaires, gestes barrières, vaccin dûment homologué et tout le tremblement. Une combinaison de savant atomiste serait-elle passée à ma portée qu'on m'aurais vu sauter dedans à pieds joints. De fait, je n'ai nullement été déçu. Afin de rendre ce billet plus vivant, je m'en vais prendre un exemple de ce que je me suis infligé en lisant l'introduction glaudienne (glaudicante ?) aux Six Paradoxes à Madame la marquise de Nav… de M. de Maistre.

M. Glaudes en vient rapidement à s'interroger sur l'identité de cette mystérieuse marquise destinataire, et même à se demander si elle existe vraiment. Il conclut d'abord par l'affirmative, notamment en raison de “certains détails trop précis apparemment pour avoir été inventés”. Le lecteur, moi pour l'heure, peut déjà tirer une première conclusion : M. Glaudes juge Joseph de Maistre trop limité, trop bête, trop je-ne-sais-quoi, pour, ayant créé un personnage fictif, lui donner deux ou trois caractéristiques précises destinées à rendre sa création  crédible.

Quels sont donc ces détails “trop précis apparemment pour avoir été inventés” ? M. Glaudes nous les rappelle en une essentielle note de bas de page : la marquise “cultive la langue anglaise” et a “les nerfs délicats”. En effet, personne n'aurait l'imagination assez débridée, proche de la démence à dire vrai, pour inventer deux choses aussi ébouriffantes ! Il faut donc bien que la marquise existe… ou pas. M. Glaudes n'est finalement pas très sûr… il y a du pour et du contre… faudrait voir…

Ce “un coup je te vois, un coup je ne te vois pas”, M. Glaudes, toujours dans sa note de bas de page capitalissime, l'exprime de la manière la plus involontairement savoureuse qui soit : « Ces détails semblent aller dans le sens de la référentialité. Mais ils peuvent être interprétés, contradictoirement, comme un “effet de réel” dans un contexte fictionnel. » En langage de tous les jours : « J'en sais rien, pensez ce que vous voulez. »

Mais, au passage, d'autres questions angoissantes ont surgi, dans l'esprit enfiévré du pauvre lecteur glaudifié.  Comment des détails s'y prennent-ils pour aller dans le sens de la référentialité ? D'ailleurs, y vont-ils réellement, puisqu'on nous dit qu'ils semblent y aller ? Sait-on de source sûre dans quel sens va la référentialité elle-même ? Les détails pourraient-lis décider brusquement d'aller dans un autre sens ? Auquel cas, choisiraient-il le sens exactement contraire ou obliqueraient-ils par un chemin de traverse ? Et, s'ils s'aventurent trop loin dans le contexte fictionnel, s'exposeront-ils alors à un méchant effet de réel ? Je défie qui que ce soit, les âmes les mieux trempées, de sortir indemnes d'un tel labyrinthe, dans lequel, en outre, on est menacé de se retrouver soudainement face à face avec une figure du pénis maternel, ce qui est toujours un choc, on s'en doute.

Que ces consternantes fadaises ne vous dissuadent pas de lire Joseph de Maistre, lequel s'exprimait dans une langue qui n'était pas encore passée dans le mortier et sous le pilon de M. Glaudes. Un pilon que l'on pourrait appeler un “glaudmiché”, lequel, par chance, n'est capable d'inquiéter que les mouches. Et encore.

mercredi 26 août 2020

Flammarion, au pilon !


Je crois l'avoir déjà dit mais je vais le redire, tant j'en reste suffoqué : les gens qui, chez Flammarion, à l'extrême fin du siècle dernier, s'occupaient de la collection “Mille et une pages” ont fait preuve d'un amateurisme – pour employer le mot le plus gentil, le plus lénifiant qui me vienne à l'esprit : jean-foutrisme s'était présenté d'abord, et plus naturellement – déplorable lorsqu'ils ont procédé à l'élaboration du volume consacré à Bernard Frank. 

Qui, à part des guignols sans foi ni loi ni conscience, pourrait imaginer de réunir sous une même reliure neuf livres différents sans prévoir la moindre table des matières ? Eux l'ont fait, sans doute d'un cœur léger et la conscience en paix. Certains de ces livres – presque tous, en fait – sont divisés en parties, qui parfois portent des titres distincts : pas moyen dans ces conditions d'en retrouver une ou l'autre. Ni de savoir ou finit L'Illusion comique et où commence Un siècle débordé : démerde-toi, cochon de lecteur ! 

Hier, j'ai déjà oublié pour quelle raison, j'ai voulu savoir chez qui et quand avait paru Solde pour la première fois. Naïvement, je comptais trouver ce renseignement, comme c'est la coutume, au début du volume : je t'en fiche ! Rien ! Va pleurnicher chez Dame Wiki, pauvre pinailleur, empêcheur d'éditer relax ! 

En revanche, il va presque sans dire qu'il y a au moins une chose qui n'a pas été oubliée dans ce volume : la préface aussi prétentieuse qu'inutile qui l'ouvre – qui l'ouvre et la ramène. Elle est signée d'un certain Olivier Frébourg, dont on me dit qu'il serait journaliste, écrivain et éditeur, cette trilogie infernale.

Du coup, il me paraît presque anodin que la couverture porte en gros l'indication “Romans”, alors que sept des neuf livres que contient le volume n'en sont nullement. Broutille, broutille…

J'espère qu'à tous ces pénibles zozos, le fantôme de Bernard Frank vient parfois la nuit instiller des cauchemars terribles, les faisant se perdre, s'enliser, s'engloutir dans des montagnes d'invendus, ou périr avec leurs saloperies de volumes contrefaits sous les mâchoires des broyeurs à papier.

samedi 11 mai 2019

Tant va la cruche à l'eau…


Grand éclat de rire sardonique, en apprenant que la consternante Fred Vargas s'était trouvé une nouvelle noble cause à défendre, sur le mode : « Si la terre se réchauffe encore d'un degré, on va tous mourir dans d'atroces souffrances, et les petits oiseaux aussi. ». En un sens, que ce soit cette pie grièche qui le piaille a quelque chose de réconfortant : n'est-ce pas elle qui, déjà, avait pondu un bel opuscule afin de nous persuader de la totale innocence du multi-assassin Cesare Battisti ? Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin… elle continue de jacter. Alors qu'un minimum de pudeur, ou simplement de sens du ridicule, aurait dû fermement l'inciter à suturer son claque-sottise au moins jusqu'au siècle prochain : pars vite et reviens tard, eh, Freddasse !

dimanche 7 avril 2019

Les petites notes de la cuistresse

Je sais, j'aurais pas dû…
Je suis occupé à lire Carson McCullers (pardon, Messire Étienne, pardon !), romans et nouvelles, réunis dans un volume de cette très pratique et peu  dispendieuse collection qui s'appelle La Pochotèque. Il n'y aurait aucune critique à lui adresser, à cette collection, hormis son nom disgracieux, si ses dirigeants n'avaient cru bon de faire appel aux funestes services d'une certaine Marie-Christine Lemardeley-Cunci pour établir leur édition de l'Américaine, c'est-à-dire, malheureusement,  de la consteller de notes comme autant de chiures de mouches sur un mur laqué blanc. 

J'en ai lu beaucoup, dans ma vie, de ces épais cuistres universitaires qui viennent faire leurs besoins le long des œuvres. Mais des aussi béatement satisfaits d'eux-mêmes, des si gonflés de leur propre vacuité, que Mme Truc-Chose, rarement. Ses notes, par lesquelles elle se garde bien de nous apprendre quoi que ce soit d'utile ou simplement d'intéressant, ne sont que plats et sots commentaires, redondances et fioritures ternes, que l'on dirait destinées à des semi-débiles de classe de seconde dans un département difficile. 

Un exemple ? Après le fragment de phrase suivant : Dieu sait si le gouvernement fédéral a fait assez de mal au Sud, la Mère Poncif place la note suivante : « Par tradition le vieux juge est hostile à toute intervention du gouvernement fédéral dans les affaires du Sud » ; chose que, bien entendu, aucun lecteur n'aurait compris sans la judicieuse intervention de notre cuistresse. Un autre exemple ? À la phrase Mais le cœur des petits enfants est un organe très délicat est accroché la note suivante : « Ici encore le cœur est perçu de manière très physique comme un organe fragile, siège de l'âme et des sentiments. »  Un dernier, allez : dans La Ballade du café triste, McCullers parle à un moment de la douceur rêveuse de la neige. Note de notre mal blanc : « Comme dans Frankie Addams, la neige est associée à la douceur. » 

Je pourrais en citer vingt autres, encore plus stupides. Je suis allé voir qui pouvait bien être cette pauvre baudruche au nom improbable. J'ai été ravi d'apprendre, par sa fiche Wiki, qu'en plus d'être un stérilet universitaire, elle était également l'une des marionnettes politiques de Mme Anne Hidalgo, qui l'avait parachutée en piqué sur Paris à l'occasion de je ne sais plus quelle élection, au cours de laquelle notre ectoplasme notulifère s'était pitoyablement vautré. Carson McCullers et moi en avons ricané avec un charmant ensemble.

Note pour les semi-éveillés : la photographie ne représente pas Carson McCullers…

mercredi 31 janvier 2018

Traduttore, etc.


On se demande parfois, lorsqu'on lit des écrivains s'exprimant dans une autre langue, quel démon a pu pousser certaines personnes, un jour, à décider qu'elles seraient traducteurs ou rien ; un peu comme si votre serviteur avait choisi d'exercer un métier réclamant une haute habileté manuelle. C'est un certain M. Ledoux qui m'a amené à faire cette réflexion, mais hélas il est loin d'être seul de son engeance. M. Ledoux a traduit de l'anglais au français, croit-il, le roman de Mme Oates qui s'intitule Eux (en V.O., Them : jusque-là rien à redire) et que je lis en ce moment – avec assez peu d'enthousiasme, mais c'est une autre question. Je ne sais pas si M. Ledoux connaît bien l'anglais, mais, concernant la langue d'arrivée, on ne peut pas dire qu'il pèche par excès d'élégance ni de vocabulaire.

Ainsi tombai-je tout à l'heure, à la page 183 (édition Points Seuil) sur cette courte phrase : « C'était avec le souvenir de son père qu'il devait se coltiner. » Outre que le verbe n'est pas d'un niveau de langue bien relevé (mais, évidemment, j'ignore quel verbe anglais a employé l'auteur), il signifie quelque chose comme : porter avec difficulté, assumer une tâche pénible, etc. Il est donc tout à fait impossible de se coltiner avec. La vérité des choses est que M. Ledoux est tombé dans le piège grossier que je croyais réservé aux blogueurs de modèle courant, à savoir confondre se coltiner avec se colleter. Le drame n'est pas cette bévue en elle-même, puisqu'elle est facilement repérable ; c'est qu'elle jette brusquement la lumière sombre du discrédit, ou au moins du doute le plus suspicieux, sur l'ensemble du roman que l'on est en train de lire.

D'autant que, si M. Ledoux présente de nettes faiblesses de vocabulaire, il ne se rachète guère par l'élégance du style. Dans le même paragraphe d'où j'ai extrait la phrase précédente, en voici une autre (c'est moi qui souligne) : « Comme Jules passait devant un banc du parc, un vieil homme l'observa attentivement, comme sur le point de le reconnaître. » Encore une fois, je ne connais pas personnellement Mme Oates, mais je doute qu'elle ait pu écrire et laisser imprimer sous son nom quelque chose d'aussi pataud.

S'ils continuent à m'énerver comme ça, je vais finir par ne plus lire que des auteurs français. À la rigueur belges ou roumains.

mardi 23 janvier 2018

Monsieur Durand ou les nouveaux déboires intérieurs


S'ils n'étaient d'un maniement aussi pratique et d'un abord aussi agréable, il y a beau temps que j'aurais cessé d'acheter des volumes de la Pléiade, en tout cas de ceux publiés ces quarante dernières années. Depuis deux ou trois jours que je relis François Mauriac (Mémoires et Nouveaux mémoires intérieurs), je ne cesse de pester contre celui que j'ai entre les mains, où sont réunis les essais autobiographiques de l'écrivain. Il date de 1990 et sa réalisation a été confiée à un certain monsieur Durand (quelle funeste idée on a eu de l'en faire sortir !). Ses notes occupent trois cents pages sur mille trois cents, ce qui est déjà une preuve de sans-gêne. Mais surtout, pour une qui se révèle utile, informative, précisante, les neuf autres ne sont là que pour permettre à M. Durand d'étaler sa cuistrerie satisfaite d'universitaire au petit pied, n'étant que du bavardage n'ayant qu'un rapport fort ténu avec le texte qu'on est occupé à lire. Mais, pour M. Durand, la moindre idée qui traverse le casier à fiches lui tenant lieu de cerveau vaut la peine qu'on interrompe grossièrement le lecteur pour l'informer que “sur cette question Mauriac n'a pas toujours été d'un avis aussi tranché” ou bien lui indiquer que telle transition est particulièrement subtile (sous-entendu : moi, universitaire, moi spécialiste, je te fais remarquer, épais lecteur, humain approximatif, ce qui t'aurait immanquablement échappé sans moi). Bien sûr, on finit par ne plus y aller patauger, dans ce palus de fin de volume, mais tout de même : le simple fait de se souvenir qu'il y est suffit à ce qu'un léger agacement persiste au fond de soi.

Cela n'est pourtant pas de taille à gâcher le plaisir que j'éprouve à relire  les Nouveaux Mémoires intérieurs, que j'ai toujours préférés à ceux qui ne le sont pas, nouveaux. Publiés en septembre 1965, cinq ans exactement avant sa mort, par un homme octogénaire de fraîche date, il s'agit en fait, pour l'essentiel, d'articles précédemment écrits, et souvent parus dans des revues ou journaux, mais que Mauriac a cousus ensemble avec une telle habileté qu'il faudrait être un lecteur plus aiguisé que moi pour y repérer les raccords : c'est une sorte de patchwork que l'art a transformé en un linceul impeccable. Car il y est beaucoup question de la mort, dans ces Mémoires-là ; celle de l'auteur qui s'approche, bien sûr ; aussi celle des nombreux témoins de son enfance, dont les ombres reprennent vie dès qu'il pousse, en fin de chaque printemps, la porte de Malagar. Finalement, c'est plutôt dans des teintes automnales que baigne le livre, et l'on pressent que l'hiver ne tardera plus, même s'il arrive éclairé par les lumières d'une foi vivante, tantôt douces et diffuses, tantôt zébrantes comme l'orage.

Pourtant, Mauriac ne serait pas Mauriac si, dans ce climat de fin de veille, il ne s'autorisait encore quelques coups de patte, griffes seulement à demi rentrées. Du reste, Mauriac a rarement eu à se servir de l'épée qu'il porte au côté les jours de réception académique, lui qui est capable de vous tuer proprement son homme avec une simple épingle mouchetée ou un couteau à beurre. On peut donner un exemple de sa manière d'exécuter un individu en se donnant l'air de l'absoudre : une sorte de bénédiction capitale, si l'on veut, comme on prononce une peine du même nom.

Dans son chapitre XII, il revient sur la revue catholique qu'il a fondée en 1930, Vigile, à la direction de laquelle il a eu la malencontreuse idée d'associer celui qu'il nomme – ou plutôt ne nomme pas – l'abbé X, lequel se comporte dès le début comme un censeur inquisitorial, auquel il est hors de question de résister, tant il sait se montrer non seulement autoritaire mais manipulateur. Et voici comment Mauriac conclut les quelques paragraphes qu'il lui consacre : « […] si donc je pensais avoir le droit de le blâmer, bien loin d'admettre qu'il ait pu avoir le moindre tort, il soupirait : « Je savais que je devais aujourd'hui souffrir par vous ! » Et il offrait à Dieu sa souffrance. Il se faisait martyr et il me faisait bourreau. J'avais beau protester, taper du pied : plus je m'irritais et plus il s'offrait en holocauste. » Et c'est maintenant que le picador plante sa banderille : « Il faut se garder de rappeler à ce propos certains traits de Tartuffe qui ressemblent à cette ruse ; car chez l'abbé X il n'y avait nulle tromperie. Il ne trompait que lui-même et à son insu. »

Tout Mauriac est là : on ferait une lourde erreur en établissant un parallèle entre mon abbé et l'ignoble Tartuffe. Mais, en l'affirmant, je mets tout de même côte à côte l'abbé et Tartuffe ; ne serait-ce que pour indiquer le chemin “interdit” à ceux qui ne l'auraient pas repéré tout seuls. 

Bien sûr, les traits de ce genre ne sont pas très nombreux dans ces Nouveaux Mémoires, alors qu'ils fourmillent dans le Bloc-Notes, car le ton adopté et le climat créé ne s'y prêtent que peu. Mais, parfois, le bretteur ne peut s'empêcher de pousser une botte, avant de retourner se blottir au coin de son feu, l'œil encore tout pétillant de ce bref assaut. Et le lecteur se prend à rêver, quelques secondes seulement mais avec gourmandise, de la manière dont François Mauriac aurait accommodé notre fâcheux M. Durand.

vendredi 13 mai 2016

Le rap des vils et le rap des champs (d'honneur)


Pour une fois, on en reste tout ébaubi, la honte, l'humiliation et le ridicule nous auront été épargnés : contrairement à ce qui avait été ourdi, et sans doute parce que le calibre de cette couleuvre était encore un peu trop important pour les gosiers flasques de l'époque, le rapeur Machin Truc ne viendra pas encombrer de sa présence borborythmique les cérémonies du centenaire de la bataille de Verdun. On s'en réjouit, même si l'on sent bien que ce type d'avanies profanatrices est appelé à se reproduire et à se multiplier dans l'avenir le plus proche. Certains vont en revanche s'en affliger : ceux qui, en vertu (?) du racialisme névrotique qui les agite, se félicitaient hier à grand bruit de cette “reconnaissance” accordée aux combattants de la France coloniale, dont une doxa en parfaite contradiction avec la réalité historique veut que l'on n'en parle jamais, qu'elle soit depuis l'origine occultée. Ces ânes auto-couronnés ont évidemment tort : la venue du triste guignol pressenti eût été un crachat sur les tombes de tous les morts de la bataille, y compris ceux dont la couleur de peau fut la même que la sienne, pour la simple et forte raison qu'ils sont devenus, en tombant, indissociables à jamais les uns des autres.

À la réflexion, il aurait peut-être été intéressant de le laisser venir souiller ces champs de silence : qui sait si l'on n'aurait pas vu, alors, fouettés par quelque Victor Francen inconnu, les morts se lever tous ensemble de leur tourbe, comme dans le J'accuse de Gance, et leurs spectres piétiner solennellement les ludions invertébrés réunis autour de leur minuscule blasphémateur ? Ce n'est quand même pas tous les jours que l'on peut applaudir sans réticence au travail d'éviscération des morts-vivants.

mardi 15 mars 2016

CNRS – SS

La couverture est si laide qu'on ne la trouve même plus sur Amazon : c'est le moindre défaut du livre. Peu importe par quels méandres j'en suis venu à rouvrir l'Histoire de la littérature française d'Albert Thibaudet : ce qui compte ce soir c'est la rage dans laquelle me met cette édition qu'en a donnée le CNRS en 2007. Si, à 17 ans, je m'étais mis en tête de ronéoter un fanzine gauchiste, je vous jure qu'il aurait contenu dix fois moins de fautes d'impression au centimètre carré que cette déjection parvenue entre mes mains. Je ne sais pas ce que valent les fonctionnaires de la science qui ronronne au profond de cette institution d'État, mais s'ils sont du même niveau de conscience professionnelle et d'aussi consternante compétence que leurs voisins de palier qui prétendent éditer des livres, il serait urgent de les passer par les armes. Pas une page, dans cet étron imprimé, où ne s'étale la preuve qu'aucune personne non mongolienne n'a jamais relu le texte de Thibaudet qu'on se proposait d'imprimer à vos frais de contribuables ; beaucoup de phrases finissent par en devenir parfaitement incompréhensibles. La ponctuation se livre à à une gigue si folle qu'elle paraît commandée par la baguette du Woland de Boulgakov. Si CNRS éditions décidait – que Dieu nous protège de cette catastrophe – d'éditer l'œuvre de Proust, la première phrase ressemblerait sans doute à ceci : Longtemps, me suis couché de bonne, heure. Au nom de quelle indulgence coupable laisse-t-on vivre les responsables de forfaits semblables ? Par quelle faiblesse incompréhensible refuse-t-on de rétablir la question médiévale pour des gens qui soumettent ainsi leur propre langue à la torture ? Et pourquoi la police ne met-elle pas tout en œuvre pour retrouver, et nommer bien haut, les responsables d'un aussi ignoble forfait ? Naguère, dans une nation ultramarine, un régime jeune et dynamique eut l'idée de rassembler dans un stade ses indécrottables opposants, afin de les passer plus commodément au fil de l'épée : ne pourrait-on, de même, regrouper ces assassins typographiques, et leurs chefs avec eux, dans un quelconque Bataclan parisien, avant de prier les habituels nettoyeurs de l'endroit d'y venir faire leur office ?

mardi 1 décembre 2015

La parole est à monsieur Gabriel Matzneff


Quelques jours après la tribune du Père Benoît, il me paraît intéressant de donner à lire celle de Gabriel Matzneff, parue ici, dans laquelle il dit à peu près la même chose autrement ; la voici :

Trafalgar Square et la gare de Waterloo sont à Londres. La gare d'Austerlitz et la rue d'Arcole sont, elles, à Paris. Aux lieux, aux monuments, on donne des noms de victoires, non de défaites. De même, dans les écoles militaires les promotions de jeunes officiers prennent les noms de soldats victorieux : « Maréchal de Turenne », « Général Lassalle », « Lieutenant-Colonel Amilakvari ». Quand, par extraordinaire, il s'agit de vaincus, ce sont des vaincus qui se sont battus héroïquement jusqu'au bout, ont été vaincus avec tous les honneurs de la guerre : une des promotions de Saint-Cyr se nomme « Ceux de Diên Biên Phu ».
Quel est le suicidaire crétin qui a donné le nom de « génération Bataclan » aux jeunes femmes et jeunes hommes qui ont l'âge des victimes du vendredi 13 novembre 2015 ? C'est l'État islamique qui doit donner ce nom à ses jeunes citoyens, non la France, pour qui ce vendredi 13 novembre 2015 demeurera la date d'une de ses plus spectaculaires et déprimantes défaites.

Ce choix de « génération Bataclan » exprime un masochisme, un mépris de soi ahurissant. Et l'on est accablé par la médiocrité petite-bourgeoise, l'insignifiance des propos tenus par les survivants de cette « génération Bataclan » lorsqu'ils sont interrogés par les journalistes ou s'expriment sur les réseaux sociaux. Le zozo qui s'est mis une ceinture de cœurs autour de la taille, l'autre imbécile qui se balade avec une pancarte « Vous êtes tous super ! », le troisième qui déclare fièrement que son but dans la vie est de continuer à se distraire, à voir les copains, ces petits bourgeois qui tiennent pour un acte de courage de dîner au restaurant le vendredi soir.
S'il s'agissait de gamins de douze ans, ce serait admissible. Hélas, ce n'est pas le cas. Ceux qui se comportent de manière si niaise, si médiocre sont des adultes, des barbus. J'ai dit « ahurissant », mais le mot juste est « consternant ». Comme a été consternante la cérémonie d'hommage aux victimes dans la cour des Invalides. J'adore Barbara et je connais par cœur certaines de ses chansons, mais ce jour-là, c'est le « Dies irae » qui, après La Marseillaise, devait retentir en ce haut lieu, non une gentille chansonnette, et nous aurions été autrement saisis aux tripes si, à la place du discours fadasse de M. Hollande, un acteur de la Comédie-Française nous avait lu le Sermon sur la mort de Bossuet.

Cette niaiserie, cette médiocrité s'expliquent par le total vide spirituel de tant de nos compatriotes. Ils ne vivent pas, ils existent, ils ont une vue horizontale des êtres et des choses. Ce sont les trois petits cochons d'une chanson que M. Hollande aurait dû faire chanter aux Invalides, elle lui va comme un gant : « Qui a peur du grand méchant loup ? C'est pas nous, c'est pas nous ! Nous sommes les trois petits cochons qui dansons en rond. »
À part le pape de Rome et le patriarche de Moscou, qui, en Europe, fait appel aux forces de l'Esprit, invite les gens à la transcendance ? Personne. En tout cas, personne en France où les responsables politiques pleurnichent contre la montée de l'islamisme, mais leur unique réponse, pour endiguer cette montée, est d'interdire les crèches de Noël dans les mairies. Bientôt, j'en fais le pari, la passionnante fête de la Nativité, du mystère de l'incarnation, du Verbe qui se fait Chair, du Christ Dieu et homme, sera, comme en Union soviétique à l'époque de la persécution antichrétienne, remplacée par une fête du Bonhomme Hiver, Diadia Moroz, mouture léniniste du père Noël.

Jadis, du général de Gaulle à François Mitterrand, certains chefs d'État surent parler de transcendance aux petits cochons à béret basque et baguette de pain, les inviter à se dépasser, à lire Sénèque, Plutarque et Pascal. Aujourd'hui, l'État n'invite pas les Français à renouer avec les vivifiants trésors de leur patrimoine gréco-romain et chrétien, il en est incapable. L'État ne parle jamais de leur âme aux Français de la « génération Bataclan », et ceux-ci persistent à n'avoir d'autre souci que de gagner de l'argent, en foutre le moins possible, partir en vacances et s'amuser. Les trois petits cochons tiennent à leur vie pépère, le tragique leur fait horreur, ils ne veulent pas entendre parler de la mort, ni de l'éternité, ni du salut de leurs âmes, ni de l'ascèse, ni du jeûne, ni de Dieu ; ce qu'ils désirent, c'est continuer à boire des bocks de bière et surtout, surtout, que les vilains terroristes du méchant calife Abou Bakr al-Baghdadi les laissent tranquilles, na !

Pendant ce temps-là, dans nos banlieues où l'on s'ennuie, où au lieu d'inviter les jeunes Français d'origine maghrébine à – comme le firent naguère les jeunes Français d'origine arménienne, russe, espagnole, italienne, polonaise – lire Les Trois Mousquetaires, visiter le Louvre, voir Les Enfants du paradis, l'État n'enseigne que le football et d'abstraites « vertus républicaines » qui ne font bander personne, c'est le méchant calife qui leur parle de leur âme ; leur enseigne la transcendance ; leur explique que ce qui fait la grandeur de l'homme, comme l'enseignèrent jadis le Bouddha, Épicure, le Christ, ce n'est pas le Sum, mais le Sursum ; non pas le soi, mais le dépassement de soi ; non pas le confort, mais le sacrifice. C'est ce que ces adolescents rebelles, écorchés vifs, comme le sont depuis toujours les adolescents sensibles, ont soif d'entendre. Éduqués, instruits, ils pourraient devenir de lumineux Aliocha Karamazov, mais, grandissant parmi des adultes plats comme des limandes, ils basculent du côté du calife, de l'archange noir de la mort, du grand méchant loup. Il faut être très bête, ou d'une extraordinaire mauvaise foi, pour s'en étonner.

samedi 6 juin 2015

30 ans après, persévérons dans notre haine de Balavoine

Tronche en saindoux et à beignes de rebelle héliporté

J'ai toujours détesté Daniel Balavoine ; autant que Claude François, si ce n'est davantage ; détesté à tous points de vue. Physiquement, d'abord, comme tendrait à le prouver la petite légende supra : il a beau faire ses yeux méchants de redresseur d'injustices et d'exterminator de fascisme larvé, on voit bien qu'il a été grossièrement taillé dans un fromage blanc trop longtemps exposé au soleil (je sais que, logiquement, il me faudrait choisir entre la faisselle et le saindoux ; mais c'est que lui parvient à concilier les deux) ; s'il n'était pas opportunément mort à 34 ans, en allant faire le guignol progressiste à bord d'un hélicoptère, il serait à coup sûr aujourd'hui un poussah adipeux, avec bajoues et nichons ; toutes les Priscillas et les Aïchas se foutraient de sa gueule.

Je crois que je détestais encore plus “l'artiste”, sans doute parce qu'il était beaucoup plus difficile d'y échapper. Les textes de ses chansons, auprès de quoi ceux d'Aubert Jean-Louis (à ne pas confondre avec Aubergenville, Yvelines) auraient passé pour de l'Éluard ; ses mélodies éprouvantes au-delà de toute expression ; et enfin, cette voix de chat en rut appelant une introuvable femelle parmi les poubelles du bas de chez vous : voilà qui m'aurait fait voter avec allégresse la réouverture des bagnes de Cayenne.

Comme si tout cela ne suffisait pas pour la désespérance de ses contemporains, ce mutin de Panurge avant la lettre s'était un jour, sur un plateau de télévision, autoproclamé porte-parole des jeunes (tout courts : les jeunes-à-guillemets n'existaient pas encore, à l'époque), alors qu'il allait avoir trente ans, ce qui l'a conduit, les dernières années de sa pénible existence, à se vautrer dans la rébellitude démagogique la plus échevelée, au point que même Sophia Aram, Didier Porte, Stéphane Guillon ou Christophe Alévêque éprouveraient un léger sentiment de honte s'ils devaient aujourd'hui débagouler la même chose. Le 15 janvier 1986 fut le seul jour de ma vie où j'ai éprouvé un sentiment de forte gratitude envers mes frères maliens, et surtout leurs vents de sable. 

Évidemment, je fus bien puni de cette explosion de joie cruelle : j'avais oublié les enregistrements, les rétrospectives, les hommages, les coups de chapeau, les anniversaires. Si bien que, 29 ans et 5 mois durant, j'ai dû continuer à détester Daniel Balavoine. Et ce n'est pas à la veille de devoir écrire dix mille signes sur lui que la paix va se conclure.

samedi 11 avril 2015

Le déshonneur de la Pléiade


Dans six jours, on pourra donc lire les immortels chefs-d'œuvre de Jean d'Ormesson dans la Bibliothèque de la Pléiade. Les boutiquiers qui président aux destinées de la maison Gallimard ont dû s'aviser qu'il y avait là un peu de monnaie à se faire, pour parler aussi vulgairement qu'ils doivent penser. 

Pendant ce temps, le Journal littéraire de Paul Léautaud n'est plus disponible que sur les sites de vente d'occasion, le Mercure de France – qui appartient aux boutiquiers déjà évoqués – ne jugeant pas utile de refaire une édition de ce monument, ce qui devrait les faire violir de honte. C'est évidemment Léautaud qui aurait toute légitimité à entrer dans la Pléiade, et non ce pauvre d'Ormesson, dont les livres tomberont en poussière le jour même où on le portera en terre, avec tous les honneurs qui ne lui sont aucunement dus. Car ceux qui ont lu les quelque sept mille pages de l'édition en trois volumes du Mercure ont été comme moi irrités, frustrés par ces lignes de pointillés remplaçant des passages que Léautaud lui-même jugeait, à son époque, “trop vifs pour être imprimés” ; et aussi par ces gens dont les noms sont remplacés par des initiales. Or, 59 ans ont passé depuis la mort de Léautaud (comme il a replié son parapluie trois semaines avant que j'ouvre le mien, je ne me trompe jamais dans le calcul…), les personnes dont il parle le sont aussi, mortes, et il serait grand temps de donner enfin une édition complète du Journal littéraire. Cela dépend de trois “personnes” : la bibliothèque qui détient le manuscrit complet du journal, la maison Gallimard qui en possède les droits par le biais du Mercure de France, et la SPA, puisque c'est cette société dont Léautaud a fait son ayant-droit, si c'est bien le terme correct ; son héritière, si l'on préfère. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher ces trois entités de se mettre d'accord pour publier rapidement l'édition définitive que les léotaldiens attendent ; à part, peut-être, la conjonction de l'incurie des uns avec l'indifférence des autres.

mercredi 1 octobre 2014

Humour, héroïsme et nez rouge

 Ce qui est souvent amusant, mais parfois déprimant, dans ce poulailler où la volaille est autogérée et que l'on nomme couramment la blogosphère, c'est que l'on est amené à côtoyer des individus dont la vie réelle nous préserve en général de connaître même l'existence. René Paul Henry est de ceux-là ; il tient blog à cette enseigne

René Paul Henry est ce qu'on pourrait appeler un “homosexuel tardif”, comme il y a des vendanges tardives : il semble ne pas revenir lui-même du jus automnal qu'il tire désormais de ces grains fripés qu'il pensait voués au compost. Ce changement de cap ne lui a heureusement pas fait perdre son humour, ni son formidable courage à combattre sabre au clair les hydres de toutes sortes. Il écrit :

« Un jour des témoins de Jéhova sont venus sonner chez moi. Pour m'en débarrasser à coup sûr je leur ai dit "Oh, Jésus! Moi vous savez, je lui pisse à la raie." Très efficace ils sont repartis en hurlant.... »

Où tout le monde peut voir que René Paul Henry est un menteur éhonté. Chacun ici a déjà rencontré des témoins de Jéhovah : on peut les juger fous à lier si l'on veut, mais on m'accordera qu'ils sont en général bien élevés et maîtres de leurs nerfs ; les siens ne sont donc évidemment pas repartis “en hurlant”, mais plus probablement tout tranquillement, en se disant qu'ils venaient de tomber sur un con mal élevé, comme cela doit leur arriver douze fois par jour lors de leur chemin de croix de porte en porte. De là à penser que, foireux matamore, jamais René Paul Henry ne leur a jeté au visage sa sublime réplique, le pas est court.

Par ailleurs, contempteur de Jéhovah et de ses troupes, René Paul Henry n'aime pas beaucoup que l'on brocarde les autres minorités, surtout une, ni même que l'on s'oppose à leurs exigences sociétales. Et l'on aimerait bien voir fondre le nez rouge dont il aime s'affubler, le jour où, faisant preuve du même humour corrosif que le sien, un abruti lui assènera un « Moi, les pédés, j'les encule ! » qui, n'en doutons pas, le fera s'enfuir en hurlant.

jeudi 7 août 2014

Les parasites universitaires, cette engeance

Théophile Gautier (1811 – 1872) s'efforçant au calme.

Des parasites, nous en connaissons de toutes sortes, depuis le ténia jusqu'au fonctionnaire, en passant par le gui, la douve du foie ou l'animateur culturel. Peu me sont plus horripilants que le parasite universitaire ; je veux parler de ces petits sachants prétentieusement pontifiants qui, contre une rétribution de traîne-savate, salissent de leurs notes-en-bas-de-page des œuvres qui n'avaient nullement mérité cette lèpre intempestive. C'est ainsi que, depuis hier que je lis les Récits fantastiques de Théophile Gautier, je ne cesse d'agonir d'injures variées et fleuries un certain Marc Eigeldinger, dont je vous prierai d'oublier la malencontreuse existence dès que vous aurez achevé la lecture de cet atrabilaire billet.

Sauf exceptions fort rares, M. Eigeldinger n'interrompt jamais votre lecture afin de vous apporter une précision qui rendrait celle-ci plus facile, votre compréhension plus pleine ou plus large. En revanche, il le fait constamment pour gloser et ramener une science qu'il a l'air de trouver impressionnante. Comme cet individu semble dénué de tout sens du ridicule, il lui arrive parfois d'être drôle, sans pour autant que cesse l'irritation de sa victime, d'avoir été aussi intempestivement interrompue dans le fil de sa lecture. Cela donne alors des notes comme celles-ci – et elles fourmillent :

« Dans les récits de Gautier, la transparence, opposée à l'opacité, est l'une des propriétés récurrentes du fantastique ou une qualité annonciatrice du fantastique. »

Qui donc, en effet, privé des lumières savantes de M. Eigeldinger, qui donc aurait eu cette idée géniale d'opposer un jour la transparence à l'opacité ? Qui, encore, aurait pu, sans M. Eigeldinger, démêler de telles subtilités grammaticales :

« On, le pronom impersonnel, assez rare dans les récits de Gautier, englobe en quelque sorte le narrateur et les personnages. »

Là, on atteint à l'extrême pointe de la science littéraire et syntactique : même M. Eigeldinger, en ces contrées entièrement inexplorées, n'est plus tout à fait sûr de ses fulgurances, d'où ce prudent en quelque sorte, dont la modestie honore son auteur. Une petite dernière, si vous le voulez bien, parce que je la trouve irrésistible :

« le sablier de l'éternité. Gautier use souvent de métaphores temporelles pour traduire le sentiment de l'éternité. »

User d'une métaphore temporelle pour parler d'éternité : même Gautier, gageons-le, ne se serait sans doute pas cru capable d'une telle prouesse, d'une idée aussi novatrice. Les bourdes prud'hommesques de ce genre, il en bourgeonne dans ce volume (Garnier-Flammarion) environ une toutes les deux ou trois pages. À la fin, le lecteur échevelé et hagard se rend compte qu'il n'a plus droit qu'à deux explications : soit M. Eigeldinger le prend pour un imbécile, soit M. Eigeldinger est un imbécile.


Note-en-bas-de-page : Ayant eu la curiosité de taper le nom du cuistre dans Goux Gueule, j'apprends qu'il est suisse – ce qui n'excuse rien –, qu'il est mort en 1991 – ce qui ne le blanchit pas davantage –, et que ses étudiants de l'université de Neuchâtel le surnommaient familièrement Dingo, ce qui est déjà plus éclairant.

samedi 1 mars 2014

Tous les Dard ne sont pas écrivains


M. Desgranges va pouvoir se payer ma fiole tout à loisir, en m'assénant que ce qui m'arrive est bien fait, que cela m'apprendra à acheter des livres barbouillés par d'universitaires tâcherons ; il aura pleinement raison. La quatrième de couverture de cette biographie de Maurras nous informe que M. Olivier Dard est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne. Soit. On aurait été fort surpris qu'il y animât un atelier d'écriture, vu la façon dont il a torchonné son ouvrage. Je ne prendrai que deux exemples, mais on pourrait en trouver à foison. Voici la première phrase du chapitre cinquième :

L'affaire Dreyfus compte parmi l'un des temps forts des « guerres franco-françaises » ou l'une des manifestations de la « fièvre hexagonale ». 

Apparemment, c'est l'auteur qui a la fièvre. Mon second exemple provient de la page 128 – accrochez-vous, ça va tanguer :

De même, la référence très présente chez Maurras à la « barbarie allemande » et qui, est présente chez Maurras mais aussi sous de nombreuses plumes, ne doit pas grand-chose chez lui au contexte de la guerre.

On notera que, de simplement comique qu'était la première phrase, on se hausse ici au niveau de l'incompréhensible. Et l'on se dit que ce pauvre M. Dard n'est pas le seul à devoir être accablé par l'ironie du lecteur un tantinet lassé : les personnes qui, chez Armand Colin, sont en principe chargées de la relecture des manuscrits que leur maison va éditer, ces personnes sont des jean-foutre qui feraient aussi bien de se reconvertir dans l'épicerie en gros – métier qui, par ailleurs, n'est pas sans noblesse.

Quant à moi, je crois que je vais aller me décrasser la syntaxe chez Jacques Bainville.