vendredi 8 janvier 2010

La prison pour mourir est une fade école

Il a beaucoup été question de Jean Genet, ici même il y a deux jours, à propos de Valjean et de Vautrin, de Balzac et de Hugo. À tort, me semble-t-il ; ou par glissement progressif, comme dirait l'autre. Toujours est-il qu'on s'est retrouvé, quelques-uns, à parler du Condamné à mort. Et notamment de cette version chantée par Marc Ogeret sur la musique d'Hélène Martin. Comme j'ai proposé de dupliquer ce disque et que la proposition a été agréée, je viens de le récouter par capillarité, en quelque sorte.

Je ne crois pas que Genet soit un grand poète, mais la question n'est pas tellement là ; il est de toute façon davantage poète que je ne suis son juge. Il reste que le disque que je viens de réentendre m'est très précieux, poète ou non.

J'avais 21 ans lorsque j'ai entendu prononcer pour la première fois ce nom apparemment sans histoire : Jean Genet. C'était à Orléans, en 1977, sans doute au mois de juillet et, de façon certaine, à un comptoir de bistrot, aux alentours de la rue Bannier – on ne saurait être plus précis. J'accomplissais mon tout premier stage das la presse, à La Nouvelle République du Centre-Ouest, quotidien qui, depuis, tournant le dos à Jeanne d'Arc, a déserté Orléans.

Et j'étais donc au bistrot avec deux journalistes ; un vieux de 50 ans, Eugène Boucherie (pas bien sûr de l'orthographe et pas le cœur de vérifier – d'ailleurs où ?), et un “inqualifiable” de 35 ans (aux yeux d'un polichinelle de 21 ans, un homme de 35 n'est réellement pas qualifiable), Philippe Delalande, que je m'étais choisi comme modèle et qui, le comprenant je crois, l'avait accepté. C'était une forme de mimétisme, bien sûr, mais de celui que René Girard qualifie de “bon”, parce qu'il suppose une médiation externe : pas de rivalité possible entre un journaliste confirmé de trente-cinq ans et un tout nouvel aspirant de quinze ans son cadet. – Et tous les deux, Eugène et Philippe, se sont mis à parler de Jean Genet.

Mais je vais trop vite, là. Restons un peu à ce comptoir. Eugène Boucherie m'impressionnait fort, pour la raison qu'il avait fait partie du petit groupe de jeunes gens (lui-même ayant alors dépassé la quarantaine...) qui, en mai 68, était allés planter un drapeau rouge au sommet de la façade de la cathédrale Sainte-Croix : pour vous dire de quels tréfonds de sottise j'émerge à grand-peine. Je me souviens aussi que nous étions allés ensemble, un soir, à une conférence du dissident russe Leonid Pliouchtch, lui pour la Nouvelle République, moi pour le plaisir de l'y accompagner. À la sortie, comme il cherchait un titre à l'article qu'il devait écrire le lendemain matin, je lui suggérai (et c'était en rapport, mais ne m'en demandez pas plus) : Les Mythes nous bouffent. Eugène avait eu la bonne grâce de s'en divertir. Aujourd'hui, on y verra la preuve que, tout petit déjà, j'étais un fier représentant de la classe calembourgeoise.

Quant à Philippe Delalande, il avait alors une fille d'environ un an (ou plus : je maîtrise mal le dossier “nourrisson”) qui commençait à balbutier ses premiers mots. Et, justement, ces mots, à chaque fois qu'un nouveau apparaissait, il le notait scrupuleusement, ainsi que la date de son éclosion. Je serais curieux de savoir combien de temps il a prolongé l'expérience, et je frémis de penser qu'aujourd'hui la balbutiante doit approcher des trente-cinq ans, âge qu'avait son père alors. Mais on va me dire que je découvre la lune ; ce ne sera pas faux.

Donc, ils se sont mis à évoquer Jean Genet, et rapidement ce fameux disque de Marc Ogeret et Hélène Martin, que je ne connaissais pas – je ne suis même pas sûr, je le répète, d'avoir jamais entendu parler de Genet à cette époque, et ce n'est certainement pas au lycée qu'on se serait risqué à m'en parler. Enfin, je ne sais plus. Toujours est-il qu'à quelques semaines de là Philippe Delalande m'a invité à venir dîner chez lui – ou plutôt chez eux, puisqu'il était marié et, comme on l'a vu, affligé d'enfant. C'est au cours de cette soirée (sobre pour ce qui me concerne : je n'avais, à 21 ans, encore jamais bu une goutte d'alcool) qu'il m'a fait découvrir tout à la fois Jean Genet et Marc Ogeret, l'un chantant l'autre. C'est en ce même jour qu'a eu lieu mon premier vrai contact avec le jazz, et notamment le choc du triple album enregistré par Charles Mingus à Paris, en 1964 (si ma mémoire ne me trahit pas), avec Eric Dolphy qui devait mourir quelques semaines plus tard.

Là-dessus, frais comme un jeune gardon et lucide comme un militant communiste, j'avais réenfourché ma mobylette pour rentrer chez mes parents, à trente kilomètres de là, à La Ferté-Saint-Aubin. Mais, bon : c'était l'été, il faisait doux.

20 commentaires:

  1. Dolphy (le cygne noir), Mingus, Genet : ma parole vous le faites exprès, juste pour que j'ai envie de venir placer nabe ici... au fait vous savez ? pour Nabe ? le vingt-huitième livre ? l'homme qui arrêta d'écrire ? l'antiéditeur ? l'antitiédeur ?...

    ps - je ne suis pas sponsorisée : j'ai commandé mon gros bouquin de 695 pages à 28 euros sur marcedouardnabe.com ;)

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  2. pps - bel article (j'aurais dû commencer par là), j'aime bien l'idée de l'affiction d'enfant - au passage il est très rare qu'un bébé d'un an commence à parler... c'est ce que mon père disait de moi (à 9 mois racontait-il !), mais maman souriait modestement ou ironiquement... elle savait... les mamans sont la mémoire des enfants, jusqu'à la fin.

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  3. C'est bien 64, par contre, je crois que Dolphy est mort quelques mois après les concerts en compagnie de Mingus (quel sextet putain !) qui, il me semble, se sont déroulés au tout début de l'année.

    Dolphy est mort en juin 64. Il avait décidé après les concerts de s'installer à Paris, sa nénette du moment était une danseuse (de ballet classique) française. Dolphy est mort à Berlin pendant une tournée européenne, menée tambour battant avec son propre groupe. On ne sait trop de quoi.

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  4. "Il a beaucoup été question de Jean Genet[...]À tort, me semble-t-il ; ou par glissement progressif"

    Par association d'idées, tout simplement, pour moi. Bagnard.Forçat.(ô mon vieux Maroni ô Cayenne la douce). Rien à voir avec votre thème d'origine, que j'ai commencé à ruiner, pardon, pardon.

    Ce long poème et sa musique vont très bien ensemble. J'aime beaucoup Le condamné à mort bien que, ou parce que, chaque vers ou demi vers très beau est suivi d'un autre un peu grandiloquent ou mièvre ou ridicule. La première fois que je l'ai entendu, c'était dans la rue, le passage le plus connu "nous n'avions pas fini de nous parler d'amour, nous n'avions pas fini de fumer nos gitanes..." bêlé par un jeune mendiant aux chaussettes jaunes et à la voix de fausset. Je pensais que c'était lui qui l'avait écrit (je devais avoir quatorze ou quinze ans) et je m'apprêtais à en tomber illico amoureuse. Raté. C'est du bel alexandrin français, en tout cas.

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  5. Tilly : j'avoue que j'ai du mal, avec Nabe... Il faudrait que je ressaie, mais ses livres semble assez difficiles à trouver : je vais essayer par votre filière...

    Dorham : oui, j'ai mis "semaines" un peu au hasard, par flemme de vérifier...

    Suzanne : association d'idées, oui ; c'est ce que voulait exprimer mon "glissement progressif". Et ne vous excusez surtout pas : je les aime beaucoup, moi, ces dérivances de la conversation...

    Et nous sommes d'accord sur cette tendance de Genet à la grandiloquence/mièvrerie.

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  6. A vrai dire, je n'accroche pas trop le Genet. Gamin, j'ai visité le beau cimetière où il est enseveli, à Larache, vue imprenable. Je suis né pas loin de là, à Ceuta. J'avais un oncle en garnison là-bas, j'y suis resté un bout.
    Tout ça pour dire qu'il va falloir que je le lise un peu. En 1981, François Perier me l'avait fortement conseillé et je n'en ai rien fait.
    Je vais y remédier !

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  7. Lediazec: je vous conseille "Le journal du voleur" en grand format Gallimard, avec une illustration de Baudouin à chaque page, ou presque.

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  8. "cette tendance de Genet à la grandiloquence/mièvrerie."

    Vous dites "tendance" comme s'il s'agissait d'un travers. Ce n'en est pas un si l'inclinaison est volontaire. Il y a chez Genet cette constante volonté de créer des décalages, tout d'abord dans les images poétiques, ensuite entre le thème et la manière de le traiter.

    On s'aperçoit très bien de cela en lisant (ou en le relisant) "Le Journal du voleur".

    Ce que vous dites être une tendance est en fait l'expression d'un manifeste.

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  9. Ah, j'ai posté avant d'avoir lu Suzanne :)

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  10. Dorham : je n'en suis pas si sûr que vous – en tout cas pour ce qui concerne Le Condamné à mort.

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  11. Ah, j'ai posté avant d'avoir lu Suzanne :) (Dorham)


    (non, rien... )

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  12. Pas lu les commentaires.
    J'aime beaucoup Jean Genet, notamment dans ses engagements pro-palestiniens !
    :-))

    [L'alcool est arrivé après l'abandon de la mobylette ? :-)) ].

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  13. Trou spatial: en 1977 j'étais à Tours... Ma réalité aurait elle vraiment existé?... Je crois que j'ai commencé par les Bonnes. Je ne me souviens pas vraiment... Il faut que je reflechisse... Geargies

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  14. Si je puis me permettre une remarque un peu incongrue, Léonid Pliouchtch n'est pas russe, mais ukrainien. Il le revendiquait d'ailleurs déjà haut et fort à l'époque soviétique, ce qui ne contribua sans doute pas à arranger son cas.

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  15. Sur Marc Ogeret:
    connaissez-vous les "chansons contre"? Ce sont des chants anarchistes du XIXème, chantés par lui, dont mes parents avaient le vinyl.
    C'est là:
    http://www.cdmail.fr/affich_fich.asp?refcdm=CDM047990
    Mais comme il est dit dans un commentaire, il en manque, notamment "les mains blanches" (ce qui naguère voulait dire "les mains de ceux qui ne se les salissent pas au boulot", les mains d'aristo ou de bourgeois, quoi). Chant génial.
    Bizarre qu'il ne figure plus sur le CD actuel.

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  16. Je viens de refermer "L'homme qui arrêta d'écrire" de Marc Edouard Nabe !!
    Ce livre est un chef d'œuvre comme personne ne sait plus en faire!! Un voyage au bout, tout au bout!! On traverse l'époque crevée par la lucidité hallucinée toute nabienne, et quand je dis on traverse, c'est qu'au fond de la noirceur de l'époque on tombe dans les étoiles...
    C'est magnifique, lumineux, habité de fantômes et symboles, beau comme une forêt!

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  17. Mingus, Dolphy... (ra)mènent à Nabe !
    Bizarre ce trip qui m'amène à commenter à nouveau un vieux billet de janvier en cet après midi de mai.
    Je me préparais (via gougeule !) pour le premier concert thématique "Charles Mingus", demain vendredi 7 mai à 20:00 à L'Abbaye JazzClub, 22 rue Jacob 75006. Soirée présentée par le journaliste et écrivain Franck Medioni, avec le quartet de Jacques Vidal (et ma chère Isabelle Carpentier, voix).

    Et je reviens ici en tapant "mingus nabe" !

    Je sais pas trop pourquoi je vous écrit tout ça parce que sais bien que vous ne sortez guère de votre Plessis. Pourtant, pour le jazz, rien de vaut le spectacle vivant !

    Donc je découvre aussi le dernier commentaire sur ce fil, de Lisa. Je l'avais shunté. Moi aussi j'ai adoré L'Homme... mais ce n'est pas le sujet.

    Puisque je suis là, j'en profite pour mettre le lien (pour Dhoram ?) vers le texte de Nabe pour JazzMan sur Eric Dolphy : "Le Cygne Noir"
    http://www.alainzannini.com/index.php?option=com_content&view=article&id=738%3Ajazzman-nd-181-eric-dolphy--le-cygne-noir-octobre-1994&catid=36%3Ajournaux&Itemid=62

    Bien à vous !

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  18. Tilly, une chose m'échappe : je viens de relire ce billet et tous ses commentaires (au lieu de bosser, merci bien !) et j'ai l'impression que, dans mon premier, je vous réponds quelque chose à propos de Nabe. Or, je ne vois pas votre commentaire à vous ! L'auriez-vous supprimé alors ?

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  19. Oui, c'est bizarre, mais je vois pas comment, il n'y a que le taulier qui puisse supprimer un comm sur un blog, non ?
    Bon c'est pas grave je devais y faire une apologie de Nabe comme d'hab, et donner le lien pour commander son nouveau roman, et c'est pour ça que Lisa en parle aussi.

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