lundi 6 décembre 2010

Et si on reparlait un peu du vers décasyllabique ?

Le vers de dix syllabes (et non “pieds”) est l'un des plus français, et des plus anciennement français qui soient. On le rencontre à chaque pas chez François Villon, poète fondateur s'il en est. La “coupe” classique de ce vers est à 4/6 le plus souvent, parfois à 6/4 mais en de moindres occurrences :

Je meurs de soif/auprès de la fontaine
Chaud comme feu/et tremble dent à dent
En mon pays/suis en terre lointaine
Science tient/à soudain accident

Le vers décasyllabique n'a jamais vraiment disparu, mais il a changé de coupe, si l'on peut dire. Au XIXe siècle, Verlaine le traite comme un alexandrin, c'est-à-dire avec césure à l'hémistiche :

Je vous vois encore/en robe d'été
Blanche jaune avec/des fleurs de rideau
Mais vous n'aviez plus/l'humide gaîté
Du plus délirant/de tous nos tantôts…

(Ce poème de Verlaine possède la faculté de me faire monter les larmes aux paupières, sans que je sois bien capable d'en démêler le pourquoi. – C'était une incise.)

Ou encore, dans ses si délicieuses Pensionnaires :

Et sa sœur les mains/sur ses seins la baise
Puis tombe à genoux/et devient farouche
Et tumultueuse/Et folle et sa bouche/
Plonge sous l'or blond/dans les ombres grises…

(Je reconnais que le premier vers cité est, de ce point de vue de la césure, boiteux.)

De même Victor Hugo, grand maître ès-prosodie, dans ce poème qui, je ne sais pourquoi, résonne en moi :

Vous êtes bien belle/et je suis bien laid
À vous la splendeur/ de rayons baignés
À moi la poussière/à moi l'araignée…

Néanmoins, Verlaine, pour revenir à lui, se souvient fort bien de la découpe de François Villon et d'autres :

Votre âme est un/ paysage choisi
Que vont charmant/ masques et bergamasques
Jouant du luth/ et dansant et quasi
Tristes sous leurs/ déguisements fantasques.

Mais il est vrai que Verlaine prend là des libertés qu'un Villon n'aurait sans doute pas tolérées, faute de les avoir imaginées lui-même. Enfin, qu'ils se débrouillent entre eux, où ils sont.


(Pas de ponctuation dans ces lambeaux de poèmes cités de mémoire : les points et les virgules sont volatiles...
)

26 commentaires:

  1. Merci pour les vers.

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Pourquoi "syllabes" et non "pieds" ?

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  2. Le pied est unité de scansion des vers latins et grecs basé sur la longueur des voyelles dans les syllabes: court-long-long, ou long-long par exemple ( donc plusieurs syllabes dans un pied et pas toujours le même nombre). Ces longueurs sont en rapport avec la place des voyelles dans le mot ( et l'accentuation de la syllabe qui les contient) et leur cas ( ablatif: o long ) et cetera... La syllabe en poésie , c'est grosso modo celle qu' on connait par ailleurs ( avec une vie spéciale du e dit muet, qui crée ou non une syllabe selon sa place dans le vers) ... Les règles pour le e muet sont élastiques... ;-)

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  3. Les pieds, c'est pour la poésie latine et aussi pour les bouchers : les pieds de porc, c'est délicieux, quand c'est bien cuit.

    Dans la poésie latine, on distingue les brèves et les longues, c'est pour ça qu'on parle de pieds : histoire de pointure...

    Un peu de poésie dans ce blog...euh...ce monde de brutes, c'est un plaisir... :)

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  4. Ah zut ! j'aurais dû penser à Apollinaire, bien sûr !

    Et au moins, avec lui, je n'aurais pas eu de problème de ponctuation...

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  5. CC :
    "les pieds de porc, c'est délicieux, quand c'est bien cuit."
    Dans mes bras, ma copine !

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  6. "Blanche jaune avec/des fleurs de rideau"

    Curieuse césure! Vous séparez la préposition du groupe nominal qu'elle introduit. Enfin, moi, c'que j'en dis, j'dis rien!

    Par ailleurs, Verlaine (comme Victor Hugo) poussent l'enjambement dans des retranchements où ils n'ont pas toujours lieu de s'aventurer. je préfère l'alexandrin classique.

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  7. Je ne voudrais pas passer pour le chieur de service, mais ce « ès-prosodie » m'étonne un peu de vous.

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  8. Touchant un peu ma bille en poésie françoise, en fait, le décasyllabique comporte le nombre de pieds (ou de syllabes, qu'importe) convenant le mieux au français moderne — noeud ou pas (la langue, pas le moutontribuable paumé) C'est une question de rythme interne sans doute, de musique aussi, sachant que la langue de Villon et d'Apollinaire est une des plus plates qui soit pour ce qui concerne les vibrations aériennes. Les octosyllabiques du susdit François Villon sont aussi superbes. L'alexandrin seyait parfait à notre français classique (17-18) qui demandait quand même plus de souffle et une ponctuation, une respiration tatillonne pour ne pas dire une musique sur mesure, sinon ad hoc et définitivement française comme la faisait monsieur Rameau ou encore ce foutu rital de Lulli et comme on ne l'a jamais plus faite, mis à part Brassens). Mais bon, je sens que je vais encore déplaire...

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  9. D'ailleurs, le poète classique français que je préfère, Victor Hugo, (piètre romancier, au demeurant) n'a hélas composé que des alexandrins. Des décasyllabiques auraient envoyé tous les autres aux pelotes.
    Baudelaire et Rimbaud n'étaient que des sales gosses, il faut leur pardonner.

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  10. Victor Hugo, poète classique? Je l'aurais cru romantique! On m'aurait trompé?
    S'il utilise l'alexandrin, il ne respecte pas, bien souvent, la césure à l'hémistiche pratique l'enjambement avec rejet et contre rejet, bref il bouscule les règles classiques à la barbare comme disent les djeun's.

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  11. Club de la Pure Syntaxe8 décembre 2010 à 15:57

    Rien de mieux que quelques vers pour éloigner les importuns et retrouver un peu de calme. Ce que le rappel à la syntaxe, à l'orthographe ne réussit pas, le décasyllabe l'obtient.

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  12. @ Jacques Etienne : je n'ai jamais compris ce qui peut se cacher sous le terme "romantique" Encore une petite boite à branlettes du siècle n° 20 dont nous ne sortirons jamais, j'en ai peur. Mais bon, si on aime les "little boxes" vintage à collection et en poupée russe, pourquoi pas ?
    Partant, Villon est un pur "picardo-gothique" (si, si, je vous le dis et nique ta (madame votre) mère si je m'en dédis)
    Pour ce qui concerne les alexandrins de Victor, je suis d'accords avec vous, mais étant juriste de formation, je sais qu'une règle, une loi, une constitution n'a de maître que l'éphémère et de guide que l'évolution.
    C'est sûr que le poète n'en a rien à foutre de tout ça. C'est son oeuvre. Point barre.
    Du reste, à mon sens, les plus beaux alexandrins de la langue française ont été composés par Saint John Perse (le problème est qu'ils n'ont pas de rime !) CQFD
    Enfin :
    A notre bon maître Jacques Etienne,
    Je laisse mille milliers de boites,
    Afin qu'aucun de mes vers laids ne boite
    Dans sa noble Rome antique et ancienne.
    (Je vais encore me faire engueuler là, je le sens)

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  13. "nique ta (madame votre) mère si je m'en dédis".
    Tout est dans la formule ^^

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  14. @ Martin Lothar:
    Magistral. J'aime beaucoup.

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  15. "touchant un peu ma bille en poésie ... le nombre de pied ( ou de syllabes qu'importe) " .... Un peu est le mot...!

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  16. "je n'ai jamais compris ce qui peut se cacher sous le terme "romantique""

    Ça vaut peut-être mieux! Il se cache sous ce terme des choses dont n'osent parler, en terme cryptés, que quelques initiés se réunissant nuitament en certains lieux secrets...

    D'un autre côté, si on cesse de classer la littérature en écoles, où vont le monde et la civilisation, je vous le demande?

    Vous parlez vous-même d'un français "classique (17-18)" opérant ainsi une classification... Sans pour autant préciser si ces 17-18 concernent les heures, les siècles, les arrondissements ou les départements où ce français fut ou serait parlé...

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  17. @ Jacques Etienne : je ne peux faire passer une thèse par commentaire hein ! Pour moi (rapido) "classique" versus "contemporain" et les petites boites des écoles et autres, ce n'est bon (et très bon) que pour les profs et les éditeurs. Les autres seront un peu plus "quantiques" et feront dans le détail en sortant (par exemple) avec soin, Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Musset, Goethe de leur grosse boite poussiéreuse étiquetée "romantiques" et en les prenant chacun les yeux dans les lettres (ou dans l'être)
    Pour le 17-18, idem : c'ets plutôt un "ordre" qu'une classification. la boite des siècles est encore une facilité trop usée. Certes, Arthur Rimbaud aurait couché avec Verlaine (et vice vertu) mais leurs oeuvres ne se fréquentent pas vraiment. Aux antipodes quoi... C'est mon opinion en tout cas. Voilà.

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  18. Paul sortait à peine du dix-huitième quand Arthur pissait déjà tout urinal dans le vingt-et-unième (Neuilly ?)

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  19. @ Geargies : je suis allé trop vite : on fait ce con peu.

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