jeudi 16 décembre 2010

La Clef de certains songes, avec porte ouverte sur la mort (notes rapides)

Un homme et une femme. Deux époux. (Un gars, une fille, si l'on veut adopter le langage contemporain et renoncer à comprendre quoi que ce soit au monde.) Lui a 56 ans, elle 45 – mariés depuis 20 ans, une fille unique. Chacun tient un journal, dans lequel il ne parle que de la vie sexuelle conjugale. Les deux cachent ce témoignage en pensant (espérant ?) que l'autre le découvrira – et en effet l'autre le découvre. Chacun prétend dans son journal qu'il ne lit pas le journal de l'autre, mais chacun est persuadé que l'autre lit son propre journal. Jeu de miroirs multiples, entraînant des réfractions, des éclats de vérité. Réfraction première : l'introduction de l'homme tiers, aussi important pour le mari que pour l'épouse (mais n'existant qu'à peine en lui-même), cristallisation et sur-multiplication d'une angoisse érotique diffuse : on pense à Dostoïevski, pour ce tiers envahissant, à René Girard bien entendu, mais aussi (davantage en arrière-plan, peut-être) à Georges Bataille, en raison de cette profonde inquiétude sexuelle qui innerve tout le roman, inséparable de la mort (Histoire de l'œil, mais pas seulement, je fais très vite – Madame Edwarda aussi), la provoquant, la défiant, l'appelant. Sexualité se nourrissant d'elle-même. Apparition du fétichisme. Non, pas fétichisme : fragmentation. Le mot important, pour ce roman est : fragmentation. Comme le jeu de miroirs dont je parlais fait éclater les images, il les grossit également. Le mari photographie sa femme, qu'il n'a jamais vue entièrement nue en vingt années de mariage, jamais. L'appareil-photo (fourni par l'homme-tiers) lui permet non seulement de la voir enfin, mais de la découper : les seins, le cul, le sexe – et ses pieds dont il est si friand. (J'avais prévu, ici, de recopier un passage extraordinaire, mais le livre est resté dans le salon…)

L'épouse, elle, pendant que son mari la diffracte, se rassemble, paraît prendre possession d'elle-même et de ses désirs, se libérer (le mot n'est jamais dit, évidemment : on parle de littérature, pas de tract politique), mais d'une façon qui se retourne aussi contre elle, sans cesse. Et qui n'est jamais tout à fait assumée. Parce qu'il y a l'importance de l'alcool, de ce cognac Courvoisier que les protagonistes sont contraints d'ingurgiter pour accepter ce qui leur arrive, et même le rendre possible. Et qui les détruit. De manière médicale, précisément médicale (il est question de symptômes, de pression artérielle, d'arythmie cardiaque, de médicaments dont les noms sont cités – et ce sont même les seules incursions de la vie réelle dans cette histoire).

Il faudrait relire ce roman-là en même temps que Les Belles Endormies de Kawabata ; parce qu'il y a des thèmes communs, et en premier lieu celui de l'endormissement qui libère (les pulsions, les forces de la chair), mais aussi celui de la vieillesse impuissante qui se contemple et refuse de renoncer. Chez Kawabata, le sommeil livre la femme à l'homme. Chez Tanizaki, il lui permet, à elle, de prendre le pouvoir sur lui. Chez Kawabata, la léthargie semble vouloir et pouvoir prolonger non pas la virilité mais son souvenir ; chez Tanizaki, elle offre à l'homme un douloureux et dernier feu d'artifices.


(Junichiro Tanizaki, La Clef – Confession impudique, Folio.)

18 commentaires:

  1. Bonjour Didier,

    Pour ma part, il ne s'agira pas de les relire...

    Mais vous m'avez tout simplement donné envie de les lire..

    Bonne journée à vous,
    Sébastien

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  2. En fait, je disais cela essentiellement pour moi, dans la mesure où je viens de lire les deux. Et j'aurais mieux faire de dire : les relire à la lumière l'un de l'autre.

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  3. Bonjour Didier,

    voilà qui fait envie. Si je n'avais pas peur de dire une bêtise, car cela n'a sûrement rien à voir dans le détail, j'oserais une allusion aux Liaisons dangereuses, chef-d'oeuvre du jeu de miroirs qui construit les personnages et établit la réalité comme vue au travers d'un prisme. (Et, déformation professionnelle : j'en profite pour signaler un "f" manquant, 1re ligne, 2e paragraphe.)

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  4. Je vois Les Liaisons dangereuses davantage comme un chassé-croisé que comme un jeu de miroirs. Et, surtout, chez Laclos, la sexualité est liée au mal (celui que l'on inflige à l'autre). Enfin, bon, vous me prenez un peu au dépourvu, il faudrait creuser davantage.

    (Et merci pour la faute !)

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  5. Didier,

    oui, probablement. Ma lecture date un peu d'ailleurs. Toutefois j'ai ce souvenir, dû à l'absence de personnage réellement "principal" (nous sommes perpétuellement entre Valmont et Merteuil), d'une opinion balançant constamment, jamais vraiment constituée (ce qui étrange, pour ce qui ce veut tout de même un conte moral).
    Mais vous avez parfaitement raison sur la sexualité. (Et sur ce, j'arrête de détourner l'attention sur un autre livre que celui qui vous a inspiré ce billet.)

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  6. J'imagine, Didier, que vous avez lu le merveilleux Éloge de l'Ombre du même auteur ?

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  7. Georges : pas du tout. En fait, avant cette Clef, je n'avais jamais rien lu de Tanizaki. Mais je vais commander celui que vous dites.

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  8. un dernier feu d'artifice-s
    l'expression est parlante.

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  9. Merci pour ce beau texte.
    Éloge de l'ombre c'est magnifique.
    Quand à La Confession impudique, je crois que c'est un des livres les plus pervers que je connaisse.

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  10. Quant à...
    Putain de syntaxe !

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  11. Le livre est commandé. Il sera lu, sans doute mal compris, enfin bon comme d'habitude. Ça ne m'empêchera pas d'en parler et de faire le mec qui...

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  12. « Il sera lu, sans doute mal compris, enfin bon comme d'habitude. »

    Allez, faites pas votre mijaurée, on en est tous là, non ?

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  13. Mais ouais, décomplexez, bordel !
    Vous en parlez très bien, des livres que vous lisez !
    D'ailleurs, j'en profite pour vous remercier de m'avoir fait découvrir Sans Patrie ni Frontières, c'est un des plus beaux livres, les plus forts, qu'il m'ait été donné de lire.

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  14. Please, please, n'empêche que c'est admirable, Sans Patrie ni Frontières ! Lisez-le donc, vous m'en direz des nouvelles ! (Et faites fi du mercure, pour une fois !)

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