dimanche 9 mars 2014

Bonheur et souffrance du génie


Dans la préface de sa biographie de Proust, que j'ai été amené à commencer de relire, Ghislain de Diesbach affirme que ce dernier aurait un jour soupiré : « J'aurais voulu vivre comme Paul Morand… » C'est une pensée voisine qui m'est venue il y a quelques semaines, alors que j'achevais Venises. Je me disais, comparant ce que je sais des deux, que nulle personne sensée, même reconnaissant l'immense supériorité littéraire de Proust sur Morand, ce qui est mon cas, nulle personne ne souhaiteraient avoir la vie du premier plutôt que celle du second, en admettant qu'un tel choix fût possible. Mais en même temps…

En même temps, me disais-je encore, que sait-on du génie, lorsqu'il est poussé à ce haut point de concentration que l'on rencontre chez Proust ? Je veux dire : que connaît-on des effets qu'il produit sur celui qui en est possédé, dans les moments où il se déploie, où il entre en jeu ? Il n'est pas impossible d'imaginer que, tapi dans sa chambre close, Proust ait vécu des heures de bonheur, d'une qualité et d'une intensité telles qu'aucun humain ordinaire ne peut espérer en connaître jamais ; et que ces moments ineffables aient pu compenser très largement les souffrances et les frustrations dont il devait s'arranger par ailleurs.

Mais il n'est pas non plus interdit de supposer que le génie – littéraire, musical, pictural… –, lorsqu'il se manifeste, lorsqu'il agit, puisse être une véritable souffrance, comme fait souffrir la remise en place d'une épaule déboîtée, à laquelle, pourtant, on ne peut se soustraire si l'on veut que la vie courante redevienne un tant soit peu vivable. Si c'était cela, si c'est cela, alors, là, vraiment, la vie de Paul Morand deviendrait nettement plus enviable que celle de Marcel Proust.

27 commentaires:

  1. Je suis bien d'accord avec vous. Tenez, moi qui suis génial, je trouve souvent cela plus douloureux qu'autre chose.

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    1. Alors que moi qui en suis tout à fait dépourvu, eh bien je mène une existence des plus agréables.

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  2. Bonjour Monsieur Goux
    Si je peux me permettre une petite digression :
    voici quelque temps, suite à vos conseils de lecture, sur Paul Morand, je suis allée à la bibliothèque. N'ayant jamais rien lu de Paul Morand je voulais combler cette lacune. Je cherchais quasiment en vain : il n'y avait que "la Dame blanche des Habsbourg" de ce romancier à se mettre sous la dent. Je m'enquis auprès du jeune bibliothécaire style "branchouille" de ce quasi vide. Il me répondit que Morand était un auteur "dépassé", tout juste bon pour les bonnes femmes et que les autres livres de cet auteur avaient été retirés depuis longtemps du catalogue....
    Comme je suis une bonne femme j'ai lu la "Dame blanche des Habsbourg". J'ai apprécié le style et le sens du récit.de Morand. Par contre la censure "soft" de la bibliothèque est plus indigeste. Le bibliothécaire m'a fait comprendre qu'il fallait faire de la place pour les romans modernes.
    J'espère, au moins, qu'il ne jette pas les "anciens" livres à la poubelle et qu'ils finissent dans quelque association ou autre.

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    1. Nonobstant l'insigne stupidité de ce jugement, je trouve que ce garçon a fait preuve de beaucoup d'élégance, en vous disant, à vous, d'une lippe que j'imagine dédaigneuse, voire flétrisseuse, que Morand était un écrivain "pour bonnes femmes"…

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    2. Robert Marchenoir9 mars 2014 à 14:43

      Il est con, ce bibliothécaire. Les "bonnes femmes" constituent une part non négligeable (je n'ose dire majoritaire, n'ayant pas de statistiques sous la main) des acheteurs de romans dans les librairies.

      On peut certes soutenir qu'il s'agit là d'une situation funeste, qu'il faudrait tenir les femmes à l'écart de la littérature, que celle-ci leur monte à la tête, excite dangereusement leurs passions et les éloigne de leurs devoirs domestiques, mais quelque chose me dit que ce ne doit pas être l'avis de cet honorable fonctionnaire de collectivité locale.

      S'il n'y avait pas les "bonnes femmes" pour lire des romans, il y aurait probablement beaucoup moins de bibliothèques, et certains "bibliothécaires" devraient trouver un vrai travail.

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    3. « Morand était un auteur "dépassé", tout juste bon pour les bonnes femmes » Mais quel connard ! Vous n'avez pas l'email de cet abruti, par hasard ?

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    4. Voyons, Georges, vous n'allez tout de même pas vous mettre à parler aux bibliothécaires post-modernes, maintenant !

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    5. Et Marchenoir a raison : il joue contre son camp. Encore que, d'après certains renseignements que j'ai, le travail de cette engeance n'a plus, désormais, qu'un très lointain rapport avec les livres et la littérature.

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    6. Vous savez, je ne voulais pas tellement "lui parler"…

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  3. L'image de l'épaule déboîtée est assez originale s'agissant d'illustrer le génie. Ce n'est pas exactement celle qu'employât Baudelaire par exemple. Le sens qu'elle véhicule est aussi différent : la souffrance du génie résulte de la remise en place de quelque chose qui avait quitté sa place naturelle, elle est donc passagère de même que la souffrance de l'enfantement. Et surtout, elle permet le passage d'un état inadapté la vie, dysfonctionnel, ce qui est le cas d'une épaule déboîtée , à un nouvel état, adapté à la fonction de l'articulation, un état de liberté de mouvement qui est celui de l'épaule, articulation la plus mobile du corps humain, et en l'occurence pour l'écrivain, racine du membre supérieur à l'extrêmité duquel on trouve la main, elle même prolongement neuromoteur du cerveau. Tout ceci est assez réconfortant finalement pour le génie qui souffre, mais il nous faut expliciter l'analogie avec le romancier qu'était Proust. Quel est donc cet ordre naturel que le roman doit restaurer ? Quels sont les choses qu'il a pour devoir de remettre à leur place ? Quelles choses concernent son travail propre, et quand ce travail se termine ? Sans précision sur le procédé, le travail du romancier perd tout sens, à l'image de Sysiphe, il est condamné à rouler son rocher, ou sa madeleine, jusqu'à la fin de sa vie.

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    1. Woh ! woh ! woh ! du calme ! On est tout de même dimanche…

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    2. « Woh ! woh ! woh ! » Didier Goux, vous regardez trop de films américains !

      Ça me fait penser à une question qui m'empêche de dormir depuis un certain temps : pourquoi, dans quasiment tous les films américains doublés en français, entendons-nous désormais l'expression "trou du cul" prononcée 'trou d'cul" ? Ça se dit, ça, "trou d'cul", in french ?

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  4. "Nulle personne sensée (etc.) Proust plutôt que Morand"?
    Même en oubliant que l'on ne peut trancher du bonheur ou malheur resssenti par autrui, la vie que mena Proust me semble plutôt plaisante (il aimait à se plaindre et était plaint), et surtout, il eut toute liberté pour écrire, comme il l'entendait, dans les conditions pour lui les plus convenables,, la Recherche...

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    1. Il va sans dire que s'il avait dû, en plus, être employé aux écriture dans une quelconque compagnie d'assurances, sa vie aurait été encore moins drôle. Néanmoins, même avec son argent, elle ne me fait guère envie, son existence. D'autant qu'à 51 ans elle était terminée.

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  5. "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature." (de mémoire) Je doute que Proust ait dit cela en l'air, ou comme une conjuration.

    Et la fin de Morand a été assez malheureuse, même s'il continuait à jouir selon son goût. Le Journal inutile, outre de ne pas donner une très haute idée de l'homme, ne respire pas vraiment le bonheur (sauf à considérer les réceptions, les ballades en auto, la culture physique à 85 ans et le décompte de ses éjaculations comme une image du bonheur). Je ne trouve pas ça si mal, moi, de mourir à 51 ans. Au moins vous mourez dans un monde qui est le vôtre, et que vous comprenez.

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  6. Les gens qui veulent réaliser une grande chose ne font pas cela pour le plaisir, mais pour la grandeur de la chose. Fréquemment cette chose prend trop de place dans leur vie, et ne laisse plus assez de place pour construire un vrai bonheur, ou même, pour prendre beaucoup de moments de plaisir. Accoucher d'une grande chose n'est pas non plus un plaisir, mais juste une grande satisfaction. Si chacun dès sa naissance était doté de tout ce qui aide, juste ce qu'il faut, pour atteindre un bonheur assez plein : y aurait-il encore des génies ?

    Sans doute, déjà, des génies tranquilles comme Du Bellay :

    Tu vois de Neige tout couverts
    Les Sommets de la forêt nue,
    Qui quasi envoie à l'envers
    Le faiz de sa Tête chenue.
    La froide Bise ferme
    Le gosier des Oiseaux,
    Et les Poissons enferme
    Sous le Cristal des Eaux.

    ...

    Je te souhaite pour t'ébattre
    Durant cette morte Saison,
    Un plaisir, voire trois, ou quatre,
    Que donne l'Amie Maison.
    Bon vin en ton Cellier,
    Beau feu, Nuit sans Souci,
    Un Ami familier,
    Et belle Amie aussi.

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  7. "Il n'y a que les imbéciles qui cherchent à être heureux" ( De Gaulle)
    "La limite de Giscard d' Estaing, c'est qu'il ignore que la vie est tragique" (Raymond Aron)

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  8. La phrase de De Gaulle est un peu courte... On pourrait dire exactement l'inverse. Montherlant, qui n'était pas un imbécile, a professé le contraire toute sa vie, stoïciens et moralistes français à l'appui. Et d'un chrétien, cette apologie du désespoir est étrange. De Gaulle était un chrétien bien romain.
    La phrase d'Aron est étrange, elle aussi, car on pourrait lui dire : céçuikidikiyé. L'humanisme réformiste d'Aron, si respectable, si subtil aussi, apparaît sans doute bien daté aujourd'hui, mis en balance avec la réalité du XXème siècle. La limite de VGE, c'est plutôt sa modestie, à mon avis.

    Il me semble qu'il est possible de connaître le tragique de la vie et de vouloir être heureux. L'égoisme peut aider, par exemple.

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  9. Eh bien moi je trouve que de Gaulle a absolument raison. Et je ne vois là nulle apologie du désespoir.

    Il existe bien sûr une Joie supérieure (qui est le but ultime), mais ceux qui sont à la recherche du bonheur sont toujours des crétins, en tout cas tous ceux que j'ai rencontrés étaient tels.

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    1. Ça se dit chez les Québécois, mais, a priori, pas chez nous. Moi, ce qui me fait bondir, c'est quand les doubleurs, ou les sous-titreurs, traduisent problem par "souci"…

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    2. Si l'on essaie de ne pas être trop malheureux, M. Georges, ça passe ?

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  10. La devise à adopter, c'est celle de Jean Dutourd: "Jamais heureux, toujours gai".

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