mardi 4 mars 2014

Oh ! qui dira les torts de la rime ?


La rime n'est pas une assonance. Forgée par un enfant sourd ou un nègre fou, si l'on en croit Verlaine, elle n'est même pas une assonance riche, une assonance augmentée : elle est d'un autre ordre, plus vaste. Elle englobe l'assonance, bien sûr, mais la dépasse largement ; en ce qu'elle touche à d'autres organes que l'oreille, elle ouvre des mondes incertains – d'où l'enfant sourd et le nègre fou, ce dernier sonnant comme un écho prémonitoire de Lovecraft. La rime peut très bien, ainsi, être purement visuelle, typographique. Il n'est sans doute pas le seul, un meilleur connaisseur que moi de la poésie française pourrait nous le dire, mais c'est une chose dont Baudelaire ne s'est pas privé. Dans Les Métamorphoses du vampire :

Lorsqu'elle eut de mes os sucé toute la moelle
Et que languissamment je me tournai vers elle…

(Je cite de mémoire, d'où la prudente absence de ponctuation…)

On me dira que, peut-être, Baudelaire prononçait moelle mouèle. Soit. Mais alors, ce quatrain des Bijoux :

Elle était donc couchée et se laissait aimer
Et du haut du divan elle souriait d'aise
À mon amour profond et doux comme la mer
Qui vers elle montait comme vers sa falaise

(Même remarque que pour la précédente citation.)

La rime opérée entrer “mer” et “aimer” est bel et bien typographique ; et elle dépasse et fait éclater le cadre étroit qu'on lui assigne ordinairement, peut-être par le fait que l'on confond de plus en plus volontiers les poèmes avec les chansons, et les vers avec ce que l'on nomme fort justement des bouts rimés.

22 commentaires:

  1. Je trouve que je fais de plus belles rimes http://renepaulhenry.blogspot.fr/2005/12/erotique.html#comment-form. Et en plus on peut se branler en le lisant... Que du bonheur....!

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    1. Allez-y, ne vous gênez pas, venez faire votre petite pub ici !

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    2. Surtout que c'est extrêmement mauvais.

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    3. Il n'empêche. Quelques lecteurs ont tenu à me faire savoir les plaisirs qu'ils s'étaient donnés en le lisant. Peu de poètes peuvent se vanter d'un tel résultat...

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  2. pour les aveugles, point de rime typographique (et point de blog, sans doute), où l'on voit que ce ne sont pas des gens comme les autres.

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    1. Par contre, les borgnes s'en tirent à bon compte…

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  3. On parle, si ma mémoire est bonne, de "rime pour l’œil" qui ne serait pas vraiment une rime,vu que riment(si je n'ai pas tout oublé) deux mots dont la dernière syllabe accentuée est identique ainsi que ce qui la suit.

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    1. Je dois avoir l'esprit embrumé par les coquillettes à la sauce tomate aux olives que je viens d'ingurgiter, car je ne comprends rien à ce que vous dites !

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    2. Je recommence : ce que vous nommez "rimes typographiques" sont couramment appelées "rimes pour l’œil".
      Il ne s'agit pas à proprement parler de rimes, car pour que deux mots riment leur dernière voyelle accentuée (ce qui exclut le e muet) doit être identique ainsi que ce qui la suit. Mer (e ouvert + r) ne rime donc pas avec aimer (e fermé + rien du tout).
      On parle parfois de "rime mormande" dans le cas mer/aimer, car en Normandie la mer se prononce "mé".
      De même "la destinée" et "la rose au bois" (prononcé bwé) riment pour l'oreille mais ne sont pas des rimes.
      Une bonne rime se doit de rimer pour l’œil et pour l'oreille.
      Si ce n'est toujours pas clair, j'abandonne !

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    3. Oui, là, j'ai tout compris !

      (Il est vrai que mes coquillettes sont digérées…)

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  4. D'aucuns prétendent que Baudelaire a trop vanté la forme.

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  5. Lorsque l'on s'ennuie, lorsque son épouse a fui, cruelle et indigne, en ancienne nouvelle France, Baudelaire revient pour jouer au petit rimailleur illustré. Plus que le sens des mots, on cherche chez le poète une petite musique ou un climat. Est-ce bien raisonnable ? Car enfin, suivons si l'on veut bien Marcel Aymé dans son raisonnement lorsqu'il épluche le premier vers de La Beauté : « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. » Ça ne veut rien dire. un rêve de pierre peut être beau ou laid. Donc, pour faire connaître la Beauté, l'auteur la compare à une chose vague, indéterminée, dont la notion nous est encore plus incertaine que celle de l'objet à connaître. Ce premier vers est un assemblage de mots qui ne nous apprend rien. » La suite est du même tonneau, rigolo.

    Et oui, toujours Baudelaire, encore Baudelaire « sa défroque classique et sa farouche gravité de tireuse de cartes, demeure incontesté. Même les littérateurs de bonne bourgeoisie, de gauche ou de droite, qu'ils soient catholiques, protestants, juifs, athées, anarcho-mondains ou fils de familles révolutionnaires, se prosternent devant lui. Ni Rimbaud, ni Valéry, ni Mallarmé, autres romantiques des époques suivantes, tout trois formidables, mais peu lus et n'ayant d'influence que sur des spécialistes, n'ont le prestige et l'ascendant de Baudelaire. Je vous dis qu'il est le grand maître, le prince noir du romantisme, le plus nocif et le plus contagieux de nos poètes, celui dont l'art nous aura préparés à comprendre la poésie d'un docteur Petiot. Ne vous étonnez donc pas si j'exècre l'homme qui aura le plus contribuer à ruiner mon confort intellectuel. »

    Laissons le bon Marcel Aymé pester contre pareil aveuglement et nous donner une leçon d'intelligence dans son ouvrage au titre trompeur : « Le Confort intellectuel ». Même si l'on proteste indigné par une pareille injustice, le petit brûlot vaut le détour.

    Il fallait bien distraire M. Goux.

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    1. Oui, enfin, Baudelaire n'était vraiment mon sujet, en l'occurrence. Quant au Confort intellectuel, ce n'est pas ce qu'Aymé a écrit de mieux, il me semble.

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  6. Vous habitez bien en Normandie, Didier ?
    Voici une petite explication qui devrait vous plaire :
    http://www.forum.exionnaire.com/rimes-purete-rime-3696
    Geneviève

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  7. Dans Le Figaro du 21 mai 1897, André Morel écrivait, dans une critique de La Maison de l'Enfance, de Fernand Gregh: :
    " faire rimer hymen avec humaine, c'est consacrer l'anarchie poétique."

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    1. Il a raison, cet homme : réagissons vigoureusement !

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    2. Notez qu'au moyen âge, on fait la distinction aussi entre assonance féminine et assonance masculine. Un trouvère peut terminer deux vers d'une même laisse par "forte" et "Turcople", mais il lui est alors interdit d'y employer "cor".

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  8. Notez que les sourds s'en sortent tout aussi mal que les aveugles, avec Baudelaire : "A une passante" fait rimer "ourlet" et "hurlait", rime qui, selon l'orthodoxie poétique, n'en est pas une (il me semble que c'est cet emmerdeur de Malherbe, autre Normand, qui a énoncé cette règle). "Amours défunts" est l'apothéose de ces vraies-fausses rimes baudelairiennes, qui sont une de ses cent-mille subtilités, insensibles à Aymé.
    Parmi le fatras des écrits universitaires, on a bien dû consacrer des thèses à ces demi-rimes ("La rime chez Baudelaire : une esthétique de l'inachèvement perpétuel", Toulouse 2 ; "L'impossibilité du bonheur baudelairien à travers les diphtongues finales des Fleurs du Mal", Lille 4).

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    1. Hymen / humaine, hurlait / ourlet…

      On ne pouvait pas rêver plus stimulant !

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