mercredi 12 mars 2014

Début de résurrection d'écrivains oubliés

L'autre jour, tandis que nous déjeunions, Michel Desgranges et moi en sommes venus à évoquer les écrivains oubliés ; ceux dont l'existence nous était certes connue mais dont nous n'avions jamais lu les œuvres. Le sujet avait surgi parce que nous venions tous deux, lui de lire et moi de relire le précieux livre de Maurice Martin du Gard, lequel est plein, justement, de ces Mémorables dont la mémoire n'a conservé que le nom, alors qu'ils furent, pour certains au moins, des célébrités de leur temps. J'avais tendance, moi, à me désoler  de cette volatilité de la gloire littéraire, mais Michel avait, lui, une position plus allante, et partant plus constructive. Il me disait en substance que, sans doute, parmi ces écrivains réduits pour nous à leur état civil, il devait s'en trouver qui mériteraient que l'on fasse l'effort d'aller vers eux, de tirer leurs livres des rayons sombres et haut situés sur lesquels ils léthargisent

C'est donc ce que j'ai fait, ou du moins commencé de faire : tout à l'heure, la postière m'a remis trois volumes, dont l'un au moins correspond pleinement à ce que Michel et moi évoquions : Sous la hache, d'Élémir Bourges. Le second ressuscité ne l'est que pour moi, car il me semble me souvenir que Michel l'a déjà lu. Il s'agit de Gyp, nom de plume de la comtesse de Martel, née Sibylle Aimé Marie Antoinette Gabrielle Riqueti de Mirabeau. Le roman tiré des des limbes s'intitule quant à lui Le Mariage de Chiffon ; ce que j'ai entre les mains est une misérable reproduction de l'édition originale, publiée par Calmann-Lévy en 1895, mais il faudra bien faire avec, le choix des livres de Gyp n'étant pas si large quand on veut se maintenir dans des prix raisonnables. Car je veux bien rendre chair et sang à des écrivains de poussière, mais je ne tiens pas plus que ça à m'y ruiner.

À ces deux livres, j'ai joint les Poussières de Paris, dont Michel Desgranges m'avait dit grand bien, lors de ce même déjeuner de printemps précoce ; ce qui est bien le moins puisqu'il en fut l'éditeur. Il s'agit de deux recueils d'articles publiés par Jean Lorrain entre 1894 et 1900, soit dans L'Écho de Paris, soit au Journal – Lorrain que, jusqu'ici, je ne connaissais que pour son fait d'arme du 6 février 1897 : ce matin-là, dans le bois de Meudon, le chroniqueur échangea deux coups de pistolet avec son adversaire, un tout jeune écrivain répondant au nom de Marcel Proust, chacun ayant tiré en direction du sol afin de ne pas risque de blesser l'autre.

Je crois bien que, des trois, je vais accorder la préséance à ce Lorrain.

23 commentaires:

  1. C'est mignon comme tout, le Mariage de Chiffon, mais c'était destiné aux jeunes filles. Jean Lorrain était un des amis de Colette si ma mémoire est bonne.

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  2. Gyp, Lorrain, les lectures de mon adolescence. Parmi les oubliés on peut ajouter Rachilde, Lucie Delarue-Mardrus, Rémi de Gourmand et quelques autres.

    Quand à Jean Lorrain, il a laissé un vif souvenir dans les bars homosexuels de Marseille. Il avait également fait découvrir les bordels locaux à la jeune Colette.

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    1. J'aime beaucoup votre Rémi de Gourmand… qui ne s'appelle ni Rémi ni Gourmand !

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  3. Saloperie de correcteur de mon portable. Il fallait lire Rémy de Gourmont

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  4. Gyp, qui était la potesse de Barrès, se plaignait souvent, si je me souviens bien, de la surreprésentation des Juifs dans son panorama. Il y a une parodie de son théâtre assez drôle, par Reboux et Muller, un tantinet engagée sur la question.
    J'ai lu il y a quelques années Le Crépuscule des Dieux d'Elemir Bourges. Pas impérissable ; un mélange de symbolisme et de naturalisme à la Huysmans, un tas de virgules faisant bloc contre la décadence, des Allemands qui sombrent dans le Gayyy-Parisss... L'époque, en somme. De Bourges, toujours Barrès disait : "C'est entendu, c'est Flaubert. Flaubert sans le talent." (Carnets de Montherlant)

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  5. Il y a aujourd'hui sur le portail Abebbooks 1.322 volumes de Gyp en vente, dont plus de mille à moins de 50 euros, avec de belles éditions fort bien reliées.
    Et ce n'est pas Chiffon qui est à lire.
    *Et Abel Hermant ?

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    1. Ah oui, tiens, j'ai oublié ce bon Abel ! Mais ce sera pour une prochaine fois, puisque je viens déjà de commander les mémoires de Ferdinand Bac, celles de Boni de Castellane et celles de Benoist-Méchin : on va se calmer un peu sur les dépenses…

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    2. Sinon, des prix "raisonnables" pour moi seraient plutôt sous la barre des 20 euros…

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    3. "Le Mariage de Chiffon", c'est aussi un très joli film d'Autant-Lara, sorti en 1942, avec une critique enthousiaste de François Vinneuil (alias Lucien Rebatet) dans "Au pilori". C'est le film qui a lancé la carrière d'Odette Joyeux, dont l'étoile a eu un peu tendance à pâlir après les années d'Occupation. On lui doit aussi le feuilleton "L'Âge heureux", avec Delphine Desyeux, bien oubliée elle aussi, alors qu'à l'époque presque tous les collégiens en étaient amoureux (elle n'avait que treize ans, je me demande si cela ne va pas affoler l'ami Marco Polo...).

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    4. Je signale qu’il existe une association dont la vocation est précisément de s’intéresser aux auteurs oubliés : le CRAM (Centre de Recherche sur les Auteurs Méconnus) dont la revue s’intitule La Corne de Brume. Président : Bernard Baritaud.
      Et à propos d'Abel Hermant, j'ai essayé de contacter l'Association des Amis de cet auteur via le site de l’association. Seule une adresse courriel est donnée. Pas de réponse. Cela me paraît bien irresponsable de créer une association et de la laisser inactive : n’est-ce pas enterrer deux fois l’auteur qu’on prétend sortir de son purgatoire ?

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    5. Pas "celles" mais évidemment "ceux", gros abruti inculte !

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    6. Monsieur Féray : vous auriez dû nous mettre un lien, j'y serais allé. Mais votre CRAM m'intéresse…

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    7. Les coordonnées de la revue et de l'association :
      http://www.revues-litteraires.com/articles.php?pg=1759

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  6. Robert Marchenoir12 mars 2014 à 19:55

    Tiens, parlons un peu de l'économie du livre.

    Grâce à Mamazone, on s'aperçoit qu'il est souvent beaucoup moins cher d'acheter l'édition étrangère d'un livre écrit en anglais, plutôt que son édition locale traduite en français.

    Avant Mamazone, c'était l'inverse : les livres en anglais, qu'il fallait importer en tout petit nombre, étaient hors de prix.

    Alors je veux bien que nous ayons des traducteurs d'un talent tellement exceptionnel qu'il faille leur faire des ponts d'or (toussements dubitatifs...), mais ça n'explique pas, par exemple, que Terres de Sang, de l'historien Thimothy Snyder, coûte 30,40 € chez Gallimard, tandis que sa version originale, Bloodlands, éditée par Vintage, ne fait que 12,36 €, livrée à domicile.

    Sans compter que les 30,40 € ne donnent droit qu'à un torchecul broché, qui partira probablement en lambeaux au bout de quelques années vu ses 720 pages. Tandis que la version américaine est disponible en édition reliée pour 22,90 € -- et même 14,30 € si on la commande chez un libraire tiers qui emprunte les services d'Amazon !

    Sachant que dans ce cas précis, le type qui vous vend le bouquin relié pour 14,30 € (neuf, cela va sans dire) vous l'expédie des Etats-Unis... frais de porc compris !

    Et bien entendu, on peut feuilleter la version anglaise en ligne avant de l'acheter, tandis que Gallimard, fidèle à la traditionnelle mesquinerie française, refuse d'autoriser Amazon à utiliser la fonction correspondante sur la version traduite -- décision qui dépend uniquement de l'éditeur.

    Des exemples comme ça, il y en a à la pelle. Et après, les éminents Acteurs du Monde du Livre se demandent pourquoi les gens achètent de moins en moins de livres, et vont se les procurer sur Amazon.

    Je suppose qu'il s'agit d'un complot de la finance judéo-anglo-saxonne pour éradiquer la langue française. Sasspeupa autrement.

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    1. Non, on s'en branle, franchement. Enfin, vous avez sans doute raison, mais je m'en branle quand même : ce qui m'intéresse, c'est de lire ces livres (éventuellement), et j'ai lu celui de Snyder, je me fous de savoir qui édite quoi et à quel prix.

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    2. Robert Marchenoir12 mars 2014 à 20:56

      Il me semblait précisément avoir lu le contraire. Mais ça n'a pas d'importance.

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    3. Marchenoir, vous me parlez de version anglaise de livres, dont vous savez pertinemment que, de toute façon, je ne peux les lire qu'en français. Donc, je vous réponds que je me fous de vos histoires, bien que vous devez avoir probablement raison sur le fond.

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    4. Il semble que M. Marchenoir ignore tout de l'économie du livre.
      Amzn agit comme libraire, et acheter un livre chez un libraire (ici Amzn) c'est toujours acheter un livre.

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  7. C'est typique, ça. On parle littérature, livres, et Marchenoir vient nous parler exclusivement de pognon. Voici le triste résultat d'une vie consacrée à l'épicerie.

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    1. Tout ça me donne envie d'aller me procurer une fille légère…

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  8. Quand on achète pour mille euros de livres en anglais, Amazon vous livre un traducteur. Au choix, jeune homme ou jeune femme. Il vous arrive par transporteur, dans une grande caisse en bois que vous ne devez pas briser, elle servira pour la réexpédition. Les traducteurs sont fournis nus, si vous désirez les habiller c'est à vos frais, mais n'oubliez pas de les déshabiller avant la réexpédition. Ces traducteurs sont sélectionnés sur la base de leurs aptitudes lexicales, mais aussi sur leur bon état physique, la qualité de leur diction et la douceur de leur caractère. Ainsi, vous aurez accès à des trésors littéraires jusqu'ici massacrés par des grimauds défunts depuis des lustres, ou traduits à la hâte par des incompétents modernes. Pensez à Swift, à Joyce, à Pynchon, et vive la littérature !


    (Marchenoir, vous avez lu "Le confort intellectuel", de Marcel Aymé ?)

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  9. Et si tous les auteurs oubliés méritaient de l'être? Quelle perte de temps!
    Ensuite, il faudra s'intéresser à tous ceux qui n'ont jamais rien publié ; et puis après, à tous ceux qui n'ont jamais rien écrit.

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