mardi 21 juillet 2015

Le deuil des mouches


Nous sommes pris, depuis le début des chaleurs d'été, Catherine et moi, d'une sorte de fureur exterminatrice. Il faudrait nous voir pour y croire, chacun dans son fauteuil ou canapé, un livre dans une main et une tapette à mouche écarlate dans l'autre, la seconde prise d'agitations meurtrières incessantes. Le résultat – dérisoire : les fenêtres sont ouvertes, il en vient toujours d'autres – de nos fureurs méthodiques et maladroites est que le faux plancher du salon a pris en quelques jours des allures de champ d'Eylau ; les cadavres se multiplient, mais ils sont si insignifiants qu'on n'y prête que peu d'attention – et même pas du tout, dans un premier temps : plus les êtres sont petits, moins leur mort a d'importance ; il est facile de rameuter des consciences humaines à propos de la disparition des éléphants ou des baleines, mais la coccinelle qu'on écrase le nez au vent ne sera pleurée par personne, nous sommes bien d'accord.

Toujours est-il que j'ai baissé les yeux, entre deux gorgées et trois phrases ; juste assez de temps pour m'apercevoir que, sur ce plancher jonché, circulaient des mouches bien vivantes. Certaines, la plupart, semblaient ignorer les corps morts, sans doute atrocement mutilés si on les regarde avec des yeux de mouche. Mais quelques-unes circulaient entre les cadavres, s'arrêtaient un long moment sur celui-ci – on voyait bien, du fauteuil, les antennes vibrer –, avant de repartir sur son voisin où elles marquaient une nouvelle pause. Quel était leur manège ? Cherchaient-elle à secouer la léthargie de leur frère ou leur sœur ou leur mère inconnue ? Savaient-elles que la mort rouge et finement grillée, tombée du ciel – leur ciel de mouche – avait frappé ; et rendaient-elles les derniers hommages à la victime étendue sur le dos, peut-être secouée encore d'un dernier frémissement des élytres ? Les mouches, certaines mouches, savent-elles que la mort existe, et que c'est nous qui la leur donnons, pensant à autre chose ? Nous en veulent-elles ? Sommes-nous les ennemis mortels des mouches, ou bien adorent-elles à six genoux ces créatures monstrueusement immenses qui leur permettent de vivre par leurs restes, et les tuent par distraction ou agacement ? Et garderont-elles le souvenir de nous – lequel ? –, quand leurs bourdonnements sera redevenu le seul bruit sur terre, après la prochaine comète qui fondra ou la bombe que nous ferons exploser nous-mêmes ?

vendredi 17 juillet 2015

L'art du portrait : les troubles générosités de Miss Birdseye


L'art du portrait n'est pas donné à tout le monde – on ne voit d'ailleurs pas pourquoi il devrait l'être ; il ne l'est pas chez les peintres, pas davantage chez les écrivains. Henry James, lui, en possède la maîtrise. L'exemple qui suit est tiré du début de son épais roman intitulé Les Bostoniennes, et occupe trois pages (46 à 48) de l'édition Folio. Miss Birdseye est ce qu'on pourrait appeler une vieille militante multicauses, comme il existe des robots ménagers multifonctions. James commence, classiquement, par nous parler de son visage, de ses traits physiques, mais il les fait entrer tout de suite en correspondance avec un certain nombre d'éléments moraux, d'une manière rapide et très générale. Ça commence ainsi : 

« C'était une petite vieille dame avec une tête énorme ; c'est la première chose qui frappa Ransom – ce grand front noble, protubérant, pur et dégarni, dominant une paire d'yeux myopes, bienveillants et las […]. »

Ensuite, d'une phrase sur l'autre, le portrait se fait plus précis, plus personnel ; bien que se cantonnant toujours au physique de Miss Birdseye, il commence à s'en dégager des traits de caractère plus personnels ; et, partant, l'ironie commence à poindre :
 
« Elle avait un visage triste, mou et pâle, qu'on eût dit (ainsi que toute sa tête en général) décomposé et comme effacé par un long séjour dans un acide. L'exercice de la philanthropie n'avait pas donné de caractère à ses traits ; il avait plutôt, à la longue, supprimé tout ce qui était nuance et signification. Les élans de sympathie et d'enthousiasme avaient eu sur eux l'effet qu'ont les siècles et les intempéries sur les vieux marbres en polissant tous les angles et supprimant les détails. Dans cette masse imposante, son frêle petit sourire réussissait à peine à se faire jour. Ce n'était que l'ombre d'un sourire, une espèce d'acompte, un premier versement ; une velléité de sourire qui n'eût demandé qu'à s'affirmer si elle en avait eu le temps, mais qui suffisait quand même pour que l'on se rendît compte qu'elle était bonne et qu'il n'était pas difficile de faire sa conquête. »

James semble en suite s'éloigner de nouveau de son modèle et se met à décrire la manière dont elle est vêtue. Mais c'est seulement une façon de prendre son élan, car il le fait en quelques lignes, pour mieux plonger au cœur de Miss Birdseye. À partir de maintenant, le portrait moral ne se mêle plus à la silhouette physique, mais à la raison d'être sociale. En fait, de sa vêture, il ne ressort à peu près rien d'autre que le fait qu'elle porte une robe courte. C'est, si je puis dire, cette robe qui assure le pont avec la suite :

« Inutile de dire qu'elle faisait partie de la Ligue des Jupes Courtes ; car elle faisait partie de presque toutes les ligues existantes pour presque n'importe quoi. Ce qui ne l'empêchait pas d'être la plus désordonnée, brouillonne, illogique et raisonneuse des vieilles demoiselles ; sa charité qui commençait par soi-même et ne s'arrêtait nulle part, n'avait d'égal que sa crédulité ; sa connaissance des hommes, loin de s'être développée au cours de ses cinquante années de zèle humanitaire, était encore plus limitée, si possible, que le jour où elle était partie en guerre contre les iniquités sociales. […] »

Suit une vingtaine de lignes, par lesquelles James nous montre Miss Birdseye ballottée de meeting en phalanstère, mais toujours en maintenant le lien avec ses particularités physiques : port de tête, voix, etc. Il reste ensuite le plus délicat : passer de l'existence sociale aux traits de caractère les plus fondamentaux, donc les plus enfouis car violemment contradictoires avec le personnage “officiel”, et même aux désirs et aux frustrations de la sexualité ; tout cela assez délicatement pour que, si je puis dire, même le modèle ne s'aperçoive pas du dévoilement dont il est l'objet. On part donc d'un fait social simple et dûment établi : Miss Birdseye est pauvre et l'a toujours été. James écrit :

« Personne n'aurait pu dire de quoi elle vivait ; chaque fois qu'on lui donnait de l'argent, elle le donnait aussitôt à quelque nègre ou à un réfugié. C'était la moins partiale des femmes, mais, tout compte fait, elle donnait ses préférences à ces deux spécimens de l'humanité. La Guerre civile lui avait enlevé un des éléments essentiels de son activité ; car avant cela,  ses meilleurs moments avaient été ceux où elle s'imaginait qu'elle facilitait l'évasion de quelque pauvre esclave noir. »

Une âme aussi généreuse que romanesque, au dévouement inébranlable, donc ? C'est à voir. Car, juste après ce que je viens de citer, James enchaîne :

« C'était à se demander si parfois, au fond de son cœur, elle ne souhaitait pas que les noirs fussent encore en esclavage, afin de participer à ces évasions palpitantes. Elle avait souffert de même lorsque plusieurs despotes avaient été renversés, car, au cours de ses jeunes années, elle s'était consacrée au sauvetage des conspirateurs en exil. Ses réfugiés tenaient une grande place dans son cœurs ; elle passait son temps à quêter de l'argent pour quelque Polonais au teint blême, à chercher des élèves pour quelque Italien dépourvu de tout. »

C'est le Polonais qui va permettre à Henry James de descendre jusqu'aux tréfonds de Miss Birdseye, jusqu'à ce qu'une “vieille demoiselle” a de plus profondément enfoui et dissimulé, c'est-à-dire ses pulsions sexuelles. Pour cela, il évoque avec une certaine malice la rumeur d'un “sentiment tendre” qu'aurait eu Miss Birdseye jadis pour Polonais, lequel aurait disparu en emportant tout ce qu'elle possédait. James s'empresse de déclarer qu'il s'agit là d'une pure légende, puisque Miss Birdseye n'a jamais été amoureuse, « même dans son jeune temps, que des causes, et ses désirs ne se portaient que vers l'émancipation de tous les opprimés ». Il lui reste à décocher l'ultime flèche à son modèle, celle qui achève de la mettre à nu devant nous :

« Mais ç'avait été quand même la plus belle époque de sa vie, car au temps où les causes se présentaient sous les traits d'intéressants étrangers (les Africains étaient-ils autre chose que des étrangers ?), elles avaient nettement plus de charme. »

Tout cela, évidemment, n'explique en rien pourquoi, ce matin, peu avant neuf heures, alors que je n'y songeais nullement la minute d'avant, j'ai tiré ce roman du rayonnage où il dormait depuis près de dix ans, sans jamais avoir été ouvert.

mercredi 15 juillet 2015

Que fait-on, après Paludes ?


Au début, c'est facile : on saute partout comme Zébulon, en se disant qu'on a réussi à finir Paludes. Ça dure quelques jours, et encore : on n'a plus l'âge ni le ressort de rebondir bien longtemps. Ensuite, un peu essoufflé, on se fait croire qu'il est hautement nécessaire de relire Paludes ; de l'amender, le polir, le lustrer ; et on le fait : c'est très agréable, sans risque, pas trop de dépense cérébrale. On referais bien ça, ce lustrage du poil, pendant les quinze années à venir, c'est si doux ; mais la voix tombe du ciel : « C'est parfait, ne touchez plus à rien ! » Parfait, on en doute ; mais enfin, si l'ordre est de n'y plus toucher, à ce machin (qui, par ailleurs, commence justement à vous sortir par les yeux)…

Et la question pénible arrive : on fait quoi, maintenant ? C'est le moment où on se rend compte qu'on n'a jamais vraiment su ce que voulait dire le mot solitude. 

lundi 13 juillet 2015

Arnaud Mercier, grand méritant du désastre


« Il tente de capitaliser sur ses compétences économiques attestées à priori par ses diplômes et ses expériences acquises, y compris dans le secteur bancaire. Il cultive un profil qui se veut intermédiaire entre l’élu militant (l’élection au suffrage universel et/ou les positions de pouvoir au sein de l’appareil partisan valant carte d’accès à bord du gouvernement) et le technocrate expert (seule son expertise justifierait sa nomination au gouvernement), tout en penchant davantage du côté de l’expertise. »

La bouillie dont je viens, qu'on me pardonne, de vous infliger la lecture, est sortie du cerveau d'un certain Arnaud Mercier (il parle d'Emmanuel Macron, mais, en l'occurrence, on s'en moque). Ce Mercier-là, nous informe-t-on ici, est professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lorraine, responsable de l'Observatoire du webjournalisme au sein du CREM et chercheur associé au Laboratoire Communication et Politique (LCP) du CNRS. Cet impressionnant palmarès n'empêche nullement notre âne couronné de s'exprimer dans un sabir qui serait répugnant s'il n'était aussi risible, ni de croire que les mots expérience et expertise sont interchangeables.

M. Mercier est certainement l'exemple parfait de ce qu'est un diplômé d'après la catastrophe ; un grand méritant du désastre.

dimanche 12 juillet 2015

jeudi 9 juillet 2015

Heureusement que Simone n'a pas vu ça…


Ça s'appelle Zombeavers ; on comprendra que, sans être exagérément anglophone, le titre m'ait attiré comme un ruban de glu la mouche. L'œuvre elle-même est d'un classicisme rassurant : une cabane au fond des bois, mais garnie d'un lac, pour expliquer les castors, trois pétasses, trois semi-mongos et en route. La première scène est curieuse. On y découvre deux bas du front, très “Amérique profonde”, dans un pick-up transportant des bidons de déchets toxiques (le spectateur ne voit évidemment rien venir). Pour occuper le temps de caméra qui leur est imparti, ils se mettent à parler de leurs expériences homosexuelles réciproques, ce qui, malgré les apparences, est tout à fait sans fondement. Puis, parce qu'il est plongé dans l'étude de son téléphone portable, le chauffeur explose une biche qui stationnait au milieu de la route.  Le co-pilote descend, constate qu'il y a des boyaux plein la calandre et les pare-chocs, remonte, regarde son pote d'un air triste et lui dit : « Je ne crois pas qu'elle s'en sortira. » C'est la minute humoristique du film. Comme le pick-up, au moment de l'impact, a fait un méchant écart, l'un des bidons de déchets toxiques a sauté hors de la benne pour rouler jusqu'à la rivière ; le spectateur se demande bien pourquoi.

Ensuite arrivent les trois filles : une blonde en pleine déception amoureuse, une brune à lunettes, meilleure amie de la blonde, une chaudasse rigolote qui, dans trois minutes, ôtera son haut de bikini pour aller se baigner et justifier l'interdiction aux moins de douze ans. Elle a également avec elle une sorte de chien de poche à poil ras. Elles entrent dans la cabane en rondins et s'installent ; il s'agit d'un week-end “no boys”,  du coup elles ne parlent que de bites. La blonde a vu, sur Facebook, une photo de son mec en train d'embrasser une fille, dont le visage est caché par ses cheveux. Le spectateur se demande s'il ne s'agirait pas de la meilleure amie à lunettes, assise juste à côté d'elle sur le canapé ; évidemment, c'est elle.

Le trio part se baigner dans le lac, voit un barrage de castors maculé de traces vert fluo et passe cinq minutes à se demander si les castors pissent vert fluo. Elle croisent un ours énorme et un chasseur qui leur demande de s'habiller un peu plus décemment, parce qu'il y a des familles avec enfants dans la région. On n'a toujours pas vu le moindre castor, mais on devine qu'ils ne doivent pas être bien loin.  Les filles rentrent au chalet et tombent d'abord sur le couple de vieux voisins, puis sur leurs trois petits copains respectifs, qui ont enfreint la consigne et ont décidé de venir. La chaudasse et la à lunettes montent dans les chambres tirer un coup, mais pas la blonde parce qu'elle est fâchée. D'ailleurs, elle file s'enfermer dans la salle de bain, et tombe sur un zombeaver dans la baignoire ; elle crie. Son petit ami a beau cisailler la bête en deux avec le tisonnier, la bestiole aux yeux luminescents refuse catégoriquement de crever. Ensuite c'est la nuit, puis le matin.

Comme il fait beau, on retourne au lac se baigner (le script tiendrait facilement au verso de votre carte de crédit). C'est là que le grand niais de la chaudasse disparaît soudain dans l'eau (bizarrement, il se baigne avec un bonnet de laine sur la tête) pour réapparaître avec son pied à la main, non par l'effet d'une quelconque souplesse, mais parce qu'un zombeaver vient de le lui cisailler à ras la cheville. Tout le monde se réfugie sur la barge au milieu du lac, laquelle est rapidement cernée par les castors, qui font très très peur. Et qui mordent, en plus. Le petit ami disgracié de la blonde a l'idée qui sauve : il attrape le chien de la chaudasse et le balance à la baille le plus loin possible ; bien vu : les zombeavers se précipitent pour le boulotter et les autre peuvent regagner la rive, puis la cabane en rondins. Là, la chaudasse crache le morceau et annonce à la blonde que c'est sa meilleure copine à lunettes qui a roulé la galoche facebookienne. Mais tout le monde s'en fout un peu, car les castors attaquent méchamment, en fonçant dans les carreaux des fenêtres. On voit les filles leur donner des coups de couteaux en caoutchouc, pas trop fort pour ne pas risquer de blesser la main du machiniste qui est à l'intérieur du beaver. 

À partir de là, ça devient un peu plus confus et précipité. La blonde entre dans la chambre de la copine à lunettes et grimpe langoureusement sur le lit où elle est étendue, comme pour un plan gouines, ce qui manque un peu de cohérence. Au lieu de ça, elle se met à perdre toutes ses dents, tandis que lui poussent deux énormes incisives de beaver et des yeux fluo. Dans la scène suivante, on découvrira qu'elle possède également, désormais, accrochée au coccyx, une superbe queue plate dont elle bat furieusement le plancher disjoint. Le réalisateur semble maintenant pressé d'en finir, tout le monde devient rapidement zombeaver par morsures réciproques, y compris les vieux voisins, le chasseur et l'ours. Mais pas la chaudasse qui parvient à rejoindre la route en claudiquant, appuyée sur une hache qui lui sert de béquille (un peu plus tôt, elle s'est jetée du premier étage à travers une vitre et s'est pété la cheville). Elle voit arriver un pick-up, et son petit visage s'éclaire enfin d'un sourire de gratitude. Mais comme le bas du front du début est de nouveau occupé de son téléphone plutôt que de la route, il emplafonne la chaudasse de belle manière.

Noir, générique.

lundi 6 juillet 2015

Soigne ta clausule, Ursule !


La dernière phrase d'un livre est importante ; c'est celle qui donne au lecteur l'impression sur laquelle il va rester (à condition toutefois que les trois ou quatre cents pages la précédant n'aient pas été sabotées par l'auteur). L'idéal est bien sûr qu'elle soit dans la tonalité qui a ouvert le livre. Ce qui revient à dire qu'une clausule ne doit pas être insipide (et encore moins incipit, sous peine de mettre votre livre sens dessus dessous), sauf si, justement, vous avez voulu composer votre roman en insipide dièse mineur. L'exemple le plus rebattu est bien sûr celui de Proust, commençant sa Recherche sur le mot “Longtemps” et la finissant sur le mot “Temps” (les deux avec majuscule initiale). Quoi qu'il en soit, on tâchera que la dernière phrase ait le plus de résonance possible, afin de prolonger l'effet donné par le livre – si effet il y a bien eu (sinon, inutile de se fatiguer pour cette fucking clausule).

La dernière phrase d'une introduction ou d'un avant-propos répond à d'autres exigences : elle doit inciter fortement ll'hypothétique lecteur, toujours prompt à se défiler, à poursuivre sa lecture, à entrer dans le vif. Dans ce genre, celle qui clôt l'introduction à La Cabale des dévôts de Jean-François Revel me semble parfaite ; la voici :

Ce livre est entièrement négatif ; si vous aimez les pensées positives, ne l'ouvrez pas.

dimanche 5 juillet 2015

Dieu n'aime pas les vide-grenier


La parenthèse stupidement sudiste et calorifère que nous venons de vivre ces derniers jours a été refermée dans le courant de cette nuit. Au matin, le thermomètre de la terrasse indiquait 17° raisonnablement celsius, et la pluie qui tombe maintenant a cette régularité de bon aloi dont les Normands et la terre qui les porte sont friands ; en tout cas, à quoi ils sont accoutumés. Il était de toute façon impossible qu'il en allât autrement, puisque c'est aujourd'hui que se tient l'annuel vide-grenier du Plessis-Hébert, lequel ne saurait avoir lieu dans d'autres conditions que pluvieuses. Ce qui tendrait à établir que le mercantile déplaît au divin, ou bien que Dieu a parfois un esprit quelque peu farceur.

jeudi 2 juillet 2015

Et maintenant… que vais-je fai-reu ?


Aujourd'hui, à midi trente-cinq, j'ai posé le point final à Paludes.

mercredi 1 juillet 2015

Les gens crédules qui font du sentiment


Ils sont parfois curieux, les gens. Ils se mettent des idées incongrues en tête, on se décarcasse durant des mois, parfois des années pour la leur en ôter, et voilà qu'à peine guéris ils foncent droit sur une autre, tout aussi folle. Ainsi, il y a quelque temps de cela, les Français ont commencé à se plaindre de l'insécurité qui régnait dans leur pays et avait tendance à s'y étendre. Il n'a pas fallu moins de deux ou trois armées de sociologues appointés pour leur faire admettre qu'il n'y avait aucune violence nulle part, en tout cas pas davantage que n'avaient eu à en supporter leurs pères, et qu'ils souffraient tout bonnement d'un sentiment d'insécurité. Eh bien, depuis trois jours, voilà qu'ils recommencent, mais cette fois avec la chaleur ! Combien de temps va-t-il falloir aux rares lucides pour leur faire comprendre qu'ils sont en vérité atteint par un sentiment de chaleur ? C'est à désespérer.

(Pendant ce temps, Mme Parasol Indréloire nous explique qu'il « ne faut pas hésiter à boire ». J'ai beau tourner et retourner la question, je ne parviens pas à comprendre pourquoi une personne sensée, surtout si elle a soif, hésiterait à boire. Personnellement, ayant placé horizontalement deux bouteilles de riesling dans l'armoire-à-frimas de la cuisine, je sais bien que nulle hésitation, le moment venu, ne viendra suspendre mon geste. Et j'essaierai de ne point céder à je ne quel sentiment d'ébriété.

mardi 30 juin 2015

La Note de service


Il est relativement rare qu'une simple et concise note de service ait le pouvoir de déclencher, chez celui qui a l'idée saugrenue de la lire, la perplexité, puis l'hilarité, et enfin une certaine dose de désarroi. Ce matin, dans une grande entreprise de presse européenne dont je tairai le nom, j'ai découvert celle-ci :


RÉUNION GÉNÉRALE

Objet : en raison de l'actualité, le pot hors-série, Tuc et champagne est reporté et remplacé par une réunion charte de bonne conduite vendredi 26 juin 2015 à 12 H 00, bureau 291.

lundi 29 juin 2015

Journal de mai


Il est à sa place habituelle.

dimanche 28 juin 2015

Un goût dépravé pour l'égalité ou Le Socialisme est parmi nous


« Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l'égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l'égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l'égalité dans la servitude à l'inégalité dans la liberté. Ce n'est pas que les peuples dont l'état social est démocratique méprisent naturellement le liberté : ils ont au contraire un goût instinctif pour elle. Mais la liberté n'est pas l'objet principal et continu de leur désir ; ce qu'ils aiment d'un amour éternel, c'est l'égalité ; ils s'élancent vers la liberté par impulsion rapide et par efforts soudains, et, s'ils manquent le but, ils se résignent ; mais rien ne saurait les satisfaire sans l'égalité, et ils consentiraient plutôt à périr qu'à la perdre. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, Folio, p. 104.

samedi 20 juin 2015

À propos des églises vides (et des mahométans que l'on prétend y installer)


Sur ce sujet, Renaud Camus a écrit un texte que je trouve remarquable. On pourra le lire dans son intégrité ici. En voici cependant un extrait :

« Et si ce que j’aime dans les églises, moi, c’est précisément qu’elles soient vides, qu’elle soient le lieu du vide, de l’absence, du retrait, du silence et parfois de la musique ? Qu’au cœur des villes et du tourbillon d’être et de parler, de bruire, de nuire et de nocer, elles offrent des réserves de non-être et d’abstention, de fraîcheur dans la chaleur de l’été, de pénombre dans l’excès de lumière, de hauteur dans la trivialité des jours, de beauté dans la laideur du monde, de civilisation et d’art dans l’hébétude qui gagne ?

» Chrétiens, mes frères, il n’y a pas de spiritualité que dans la foi. Il y en aussi dans le doute, le croiriez-vous, dans l’inassentiment, dans le défaut d’adhésion et de présence. Je n’irai pas jusqu’à dire que les églises appartiennent autant à ceux qui s’y rendent seulement quand elles sont vides qu’à ceux qui les emplissent quelquefois, mais je crois bien qu’elles sont aussi chères aux chrétiens de civilisation, de culture et d’éducation, fussent-ils athées ou juifs, voire musulmans, qu’aux chrétiens de conviction. Nous les aimons parce qu’elles sont notre patrie charnelle, nos morts, les images qui nous ont bercés, l’espace, le parfum et le son de notre appartenance au temps et à la terre, à cette terre-ci, à ce continent-là, à cette nation chrétienne, romane et gothique dans l’âme. Et nous aimerions mieux mourir que de les voir livrées à d’autres mains, à d’autre cultes, à la botte, à la babouche ou aux pieds nus des conquérants. D’ailleurs il faudrait, pour que cela soit, que nous fussions morts. Est-ce que nous le sommes ? [Ici le narrateur se tâte.] »

vendredi 19 juin 2015

Relire Revel


C'est à quoi j'encourage tout un chacun, y compris ceux qui ne l'ont jamais lu, même si je me rends bien compte que le sous-titre du volume atterri tout à l'heure dans ma boîte aux lettres pourrait avoir un effet révulsif sur certains de mes charmants visiteurs. Dans ce cas, pourquoi ne pas commencer par quelques Plats de saison ? Il s'agit d'une collection lancée par les éditions du Seuil en 1990, dont le nom dit clairement le projet : Journal de la fin du siècle. Il s'agissait, chaque début d'année, de publier le journal tenu par une “personnalité” (écrivain, historien, etc.) durant les douze mois précédents. En 2000, c'est donc Revel qui s'y est collé. Le résultat est aussi savoureux que certains des plats qu'il décrit, lorsqu'il lui arrive de déjeuner dans un restaurant digne de ce nom. Le regard sur l'époque est d'une ironie parfois féroce, les épinglages politiques hautement épicés et le dégonflage de baudruches d'une efficacité souveraine. Bref, on s'amuse beaucoup, et en plus on rajeunit : 2000, c'était encore l'époque de l'inénarrable et pompeux Jospin, entouré de sa gauche dite “plurielle”, c'est-à-dire incohérente et foutraque. Rien que d'écrire ces mots, j'ai l'impression de parler du Précambrien.

mercredi 17 juin 2015

Où l'on reparle du bâtiment


Aux prises avec ce roman, je me sens un peu dans la situation du brave gars qui entreprendrait de bâtir un édifice, sans plan d'architecte, avec des connaissances plus que sommaires en maçonnerie, zinguerie, charpenterie, etc., et qui se lancerait à l'aventure simplement parce que deux ou trois personnes lui auraient affirmé qu'il ne pouvait que réussir, puisqu'il avait déjà prouvé qu'il savait monter une tente. J'en suis au stade de l'invention du brouillon, c'est-à-dire que je gâche du ciment, empile des briques et des moellons, jointoie, dresse des murs, pose des escaliers et des fenêtres, agence la charpente, etc., sans trop me préoccuper de ce qui s'élève. Quand ce sera fini, le bâtisseur autodidacte se reculera pour prendre du champ, et découvrira s'il a édifié une cathédrale ou bricolé une masure, le plus probable étant que le résultat de ses efforts se situera entre les deux. Ensuite, voyant les béances et les aberrations les plus criantes, il s'emploiera à colmater, redresser, joindre, ajouter un petit balcon ici, un clocheton là, etc. L'épreuve décisive sera enfin la première lecture étrangère, l'œil du dehors ; elle équivaudra à ce que serait une pendaison de crémaillère, un soir où souffle une tempête de pluie et de vent. En quelques quarts d'heures, le malheureux propriétaire-bâtisseur va devoir constater que la tornade a abattu le clocheton dont il était si content, que l'eau, passant sans effort à travers sa toiture, inonde le salon et les invités qui s'y pressent. L'un d'eux, d'ailleurs, vient de tomber du premier étage, à cause du petit balcon de la façade sud, insuffisamment arrimé au mur ; quant à la butte qui supportait la grande terrasse, elle est, en ce moment même, emportée par le ruissellement des eaux, en raison de soubassements mal consolidés. La cave est certainement inondée, mais on ne peut pas le savoir car l'escalier qui y conduisait vient de s'effondrer, etc.

Malgré tout, on reprend sa truelle, une brique, et on continue son mur en sifflotant, la mine faraude, un petit air guilleret. L'écrivain a cru pouvoir quitter le bâtiment : il y est en plein.

dimanche 14 juin 2015

Jean-François Revel et la vraie gauche


Il est intéressant de lire, ou de relire, aujourd'hui Ni Marx ni Jésus, sans doute le livre le plus connu de Jean-François Revel, près d'un demi-siècle après sa parution : comme certains grands crus qui, vieillissant, deviennent autre chose que du vin, on y assiste au fil des pages à la transformation d'un ouvrage d'actualité en livre d'histoire, mais en saisissant la mue à un moment où elle est encore incomplète, et sans savoir si elle se fera jusqu'au bout. Même pour un vénérable vieillard de mon acabit, qui se souvient des événements politiques au moyen desquels Revel illustre ses démonstrations, il y a un effet saisissant d'éloignement dans le temps ; je suppose qu'un lecteur de trente ans, quand il rencontre les noms de Poher ou de Couve de Murville, doit avoir l'impression qu'on lui parle de Philippe le Bel ou, au mieux, de Mac-Mahon. Puis, au détour d'un paragraphe, on tombe sur telle ou telle notation qui, miraculeusement, semble avoir été écrite ce matin. Par exemple, celle-ci, que je dédie affectueusement à mes amis blogueurs de gauche – vraie ou fausse –, tout empêtrés qu'ils sont dans leurs picrocholines escarmouches de frontière :

« Finalement, être de gauche en France, cela semble être avant tout affirmer que l'on est plus purement de gauche que les autres gens de gauche, prouver que les autres gens de gauche sont en fait de droite. La droite est finalement sauvée par la peur paralysante qu'éprouvent ses ennemis de passer pour réactionnaires. Dans les moments de crise, lorsque le pouvoir pourrait changer de mains, plusieurs secteurs de l'opposition ne trouvent tout à coup rien de plus urgent que de proclamer l'identité profonde de presque tous ses alliés avec les détenteurs du pouvoir. »

On a l'impression, étrange et un peu déstabilisante, que, déjà en 1970, Jean-François Revel passait une partie de ses journées à lire les blogs gauchistes.

lundi 8 juin 2015

L'Animalcule spermatique ou Le Cochon intermittent


Le vendredi 5 mai 1876, la Société des cinq a la fantaisie de se réunir pour aller manger une bouillabaisse dans une taverne située derrière l'Opéra-Comique. C'est ce que les membres nomment un Dîner des auteurs sifflés ; ils sont, par ordre de préséance chronologique : Tourgueniev, Flaubert, Goncourt (Edmond : Jules, son cadet de huit ans, est mort en 1870), Zola et Daudet. Lors de ces dîners, prétextes à quelques libations plus ou moins importantes selon l'appétence de chacun des convives, la règle est qu'il n'y en a pas : on peut parler de tout, aborder tous les sujets, professer les opinions les plus extrêmes, se risquer jusqu'aux confins des paradoxes les plus acrobatiques. D'après ce qu'en rapporte, sur trois pages, Goncourt dans son journal, la conversation est, ce 5 mai, plutôt border line, comme dirait sans doute un Français de notre temps. La conclusion d'Edmond est celle-ci :

« Résumons.
Tourgueniev est un cochon dont la cochonnerie est teintée de sentimentalisme.
Zola est un cochon grossier et brute, dont la cochonnerie se dépense maintenant tout entière dans la copie.
Daudet est un cochon maladif, avec les foucades d'un cerveau chez lequel, un jour, pourrait bien entrer la folie.
Flaubert est un faux cochon, se disant cochon et affectant de l'être, pour être à la hauteur des cochons vrais et sincères qui sont ses amis.
Et moi, je suis un cochon intermittent, avec des crises de salauderies, qui ont l'exaspération d'une chair mordue par l'animalcule spermatique. »

Puisque nous en sommes à ce Journal, j'aimerais ajouter une chose. Avant cela, rappelons que le journal des Goncourt est en fait deux : celui tenu à 95 % par Jules, entre le 2 décembre 1851 et le 1er janvier 1870 (il mourra le 20 juin), et le suivant, dû entièrement à Edmond, jusqu'à sa propre mort en 1896. On lit régulièrement que le vrai journal des Goncourt, c'est le premier, celui tenu par le cadet ; et que, ensuite, sous la plume du survivant, il perd en qualité littéraire et sombre trop souvent dans la collecte de ragots ; c'est la sentence, notamment, exprimée à deux ou trois reprises par Paul Morand, dans ses lettres à Jacques Chardonne.

Je suis de l'opinion inverse. Jules a tendance à filer le morceau de bravoure, à se regarder écrire ; il est plein de préciosités, de tortillons et d'arabesques qui, à la longue et par un paradoxe qui n'est qu'apparent, aplatissent ses pages, en affadissent la lecture. S'il n'est pas tout à fait exempt de ces défauts, de cette écriture m'as-tu-vue, Edmond est tout de même beaucoup plus libre, moins entravé dans son propre style ; de fait, pratiquement du jour au lendemain, le journal devient plus vivant. Quant à l'accusation portée par Morand – et d'autres avant lui –, elle ne tient pas : quel lecteur de journaux d'écrivains n'est pas également, ne serait-ce qu'un peu et honteusement, un amateur de ragots ?

samedi 6 juin 2015

30 ans après, persévérons dans notre haine de Balavoine

Tronche en saindoux et à beignes de rebelle héliporté

J'ai toujours détesté Daniel Balavoine ; autant que Claude François, si ce n'est davantage ; détesté à tous points de vue. Physiquement, d'abord, comme tendrait à le prouver la petite légende supra : il a beau faire ses yeux méchants de redresseur d'injustices et d'exterminator de fascisme larvé, on voit bien qu'il a été grossièrement taillé dans un fromage blanc trop longtemps exposé au soleil (je sais que, logiquement, il me faudrait choisir entre la faisselle et le saindoux ; mais c'est que lui parvient à concilier les deux) ; s'il n'était pas opportunément mort à 34 ans, en allant faire le guignol progressiste à bord d'un hélicoptère, il serait à coup sûr aujourd'hui un poussah adipeux, avec bajoues et nichons ; toutes les Priscillas et les Aïchas se foutraient de sa gueule.

Je crois que je détestais encore plus “l'artiste”, sans doute parce qu'il était beaucoup plus difficile d'y échapper. Les textes de ses chansons, auprès de quoi ceux d'Aubert Jean-Louis (à ne pas confondre avec Aubergenville, Yvelines) auraient passé pour de l'Éluard ; ses mélodies éprouvantes au-delà de toute expression ; et enfin, cette voix de chat en rut appelant une introuvable femelle parmi les poubelles du bas de chez vous : voilà qui m'aurait fait voter avec allégresse la réouverture des bagnes de Cayenne.

Comme si tout cela ne suffisait pas pour la désespérance de ses contemporains, ce mutin de Panurge avant la lettre s'était un jour, sur un plateau de télévision, autoproclamé porte-parole des jeunes (tout courts : les jeunes-à-guillemets n'existaient pas encore, à l'époque), alors qu'il allait avoir trente ans, ce qui l'a conduit, les dernières années de sa pénible existence, à se vautrer dans la rébellitude démagogique la plus échevelée, au point que même Sophia Aram, Didier Porte, Stéphane Guillon ou Christophe Alévêque éprouveraient un léger sentiment de honte s'ils devaient aujourd'hui débagouler la même chose. Le 15 janvier 1986 fut le seul jour de ma vie où j'ai éprouvé un sentiment de forte gratitude envers mes frères maliens, et surtout leurs vents de sable. 

Évidemment, je fus bien puni de cette explosion de joie cruelle : j'avais oublié les enregistrements, les rétrospectives, les hommages, les coups de chapeau, les anniversaires. Si bien que, 29 ans et 5 mois durant, j'ai dû continuer à détester Daniel Balavoine. Et ce n'est pas à la veille de devoir écrire dix mille signes sur lui que la paix va se conclure.

mardi 2 juin 2015

Et nous, Français ?


« Et nous, Français, qu'avons-nous à opposer à Westminster Abbey ? Faut-il nous enorgueillir de notre Panthéon, enfer frigorifique où gèlent éternellement les fidèles de la déesse Raison ? Je trouve aux dernières pages du Génie du christianisme une pièce annexe qui est le procès-verbal de la destruction de l'abbaye de Saint-Denis et de ses tombes royales par ordre de la Convention ; onze siècles (quatre ou cinq de plus que l'Angleterre) de rois déménagés, profanés, jetés au vent. Un mélange de Dies irae et de Ça ira qui serre le cœur. Comme notre République serait plus grande sans cette haine, sans cette indifférence au passé dont témoignent toutes les classes de notre société et qui nous rabaissent au rang d'une tribu nomade ! »

Paul Morand, Londres, Folio, p. 216.

Pour ce qui est des tribus nomades, Morand a manqué le meilleur, mourant un peu trop tôt. Et l'on aurait aimé contempler son ébahissement, de voir, avec une solennité ridicule parce que vide, mimée, transportés dans la chambre froide de la Montagne Sainte-Geneviève deux cercueils garnis de terre, encadrant les restes inconséquents d'un petit avocat sans envergure ni mérite.

lundi 1 juin 2015

Les regrettables bonnes actions de Me Garçon


Curieuse anecdote que celle racontée par Maurice Garçon, dans son remarquable Journal. Vers l'année 1925, revenant de Boulogne-sur-Mer à Paris au volant de son automobile, il est le témoin direct d'une violente sortie de route de la voiture qui le précède. Il s'arrête, descend, s'approche ; aidé par un autre témoin, il parvient à extraire de l'amas de tôles le jeune conducteur, inconscient et déjà couvert de sang. Maurice Garçon s'aperçoit que le sang en question jaillit du poignet à demi sectionné du blessé ; il lui détache donc ses bretelles afin d'improviser avec elles une sorte de garrot ; puis, chargeant l'accidenté dans son propre véhicule, il l'amène dare-dare à l'hôpital le plus proche, qui se trouve être celui d'Amiens. Là, ces messieurs de la Faculté lui disent qu'il était vraiment temps que le blessé leur arrivât, et que sans son garrot de fortune…

Le jeune homme à qui Me Garçon vient de sauver la vie se nomme Louis Darquier, et va bientôt se faire appeler Darquier de Pellepoix. Apprenant que son ancien obligé vient d'être nommé par les autorités de Vichy haut-commissaire aux questions juives, l'avocat note, le 14 mai 1942, qu'il y a des jours où il regrette vraiment ses accès d'humanité. Suit, du nouveau commissaire, un portrait moral qui n'est pas dans un pot, comme aurait dit Léautaud ; Léautaud que l'on croise d'ailleurs assez régulièrement en ces pages, mais c'est une autre histoire.

vendredi 29 mai 2015

Lectures induites et voyages collatéraux

Samuel Pepys, 1633 – 1703

La lecture, hier, du Fouquet ou Le Soleil offusqué, de Paul Morand, m'a donné grande envie de retourner à Vaux-le-Vicomte ; mais, bizarrement, beaucoup moins à Saint-Mandé, bien que, dans cette dernière charmante petite citée suburbaine, j'aie passé de nombreuses soirées fort agréables, voilà un peu plus de trente ans ; j'y ai notamment suivi le match France – Allemagne de 1982, à Séville.

Depuis ce matin, quittant Fouquet mais conservant Morand, je me suis embarqué pour son Londres (1933), suivi, dans l'édition que j'ai, du Nouveau Londres (1961) ; l'évocation qui y est donnée, de la Grande Peste puis du Grand Incendie, m'a fait aussitôt descendre de son étagère le Journal de Samuel Pepys.

À propos du premier livre cité, le Fouquet, il m'a permis de prendre conscience d'une chose, à savoir que les titres formés sur ce modèle (très courant dans les époques passées, presque plus de nos jours) étaient en fait deux titres, unis par la conjonction “ou”, et non un seul : c'est ce que prouve indubitablement l'emploi des majuscules initiales dans la seconde partie. À y réfléchir un peu, c'est d'une logique assez élémentaire, et j'aurais pu m'en aviser plus tôt.

jeudi 28 mai 2015

Le printemps clair l'avril studieux


En avril, fais ce que tu peux. Pour mai, on verra…

mercredi 27 mai 2015

Les mères, les filles, et le facteur qui n'arrive toujours pas


Paul Morand a parfois des réflexions surprenantes, dans ses lettres – Jacques Chardonne aussi, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui. Ainsi, dans une du 23 octobre 1963, alors qu'il est en train de parler de Madame de Sévigné : « Comment une femme si fine a-t-elle pu être folle de Madame de Grignan, assommante personne ; que les lettres de cette dernière aient été détruites m'apparaît comme providentiel. »

Outre que la seconde partie de la phrase risque de faire bondir les distingués sévigniens de ce siècle, c'est la première qui m'a interloqué ; Morand semble oublier un léger détail : que Mme de Grignan était la fille de Mme de Sévigné. L'immense bonheur d'être mère ne m'a pas été donné, mais enfin, même vu de l'extérieur, il me semble que le lien qui unit une femme à sa fille, et qui peut d'ailleurs autant les faire se haïr que s'aimer, ressortit davantage à la dépendance qu'à je ne sais quelles affinités électives. Partant, il importe peu que Mme de Grignan soit assommante ou que sa compagnie soit un charme perpétuel : si sa mère lui adresse, quasiment chaque jour, ces lettres dont nous nous délectons aujourd'hui, c'est pour tenter, vainement, de combler le manque dont elle souffre ; dont elle souffre presque physiquement. On peut considérer, comme Morand le fait, que Mme de Sévigné était folle de sa fille ; mais se demander pourquoi est sans objet.

mardi 26 mai 2015

Autour de moi, des demi-paralytiques traînent


Dans cette Correspondance qui est la leur, Morand flamboie davantage que Chardonne, offrant plus de “morceaux d'écriture” que son interlocuteur. Chardonne vaut, lui, par une façon particulière de passer du coq à l'âne, mais en réussissant à donner un air de cousinage à son coq et son âne. Il arrive néanmoins que, au détour d'une lettre, il livre un paragraphe proche de la perfection. Celui-ci, conclusion d'une lettre envoyée de Roscoff le 12 mai 1963 (page 806), m'en semble un bon exemple : 

« Le vent souffle toujours sa forte senteur de mer. Je mange de bon appétit des choses exquises. Je ne dis pas un mot. Autour de moi, des demi-paralytiques traînent. »

dimanche 24 mai 2015

Quitte le nid si tu y es bien

L'un des parents nourriciers

Titi aventurier
Depuis quelques semaines, nous hébergeons deux nichées de mésanges charbonnières, l'une dans la cabane accrochée au tronc du cerisier, l'autre dans celle que Catherine, malgré mes avis, a fixée au haut du volet de la porte de la Case (preuve qu'elle a bien fait de ne pas m'écouter). Depuis deux semaines, donc, nous nous divertissons, chaque fois que nous prenons un café-cigarette sur la terrasse, de voir les parents aller et venir sans cesse, le bec garni d'un ver ou d'une petite chenille en arrivant et bec vide en repartant. Comme tout manège avait brusquement cessé avant-hier matin dans la cabane du cerisier, et que le silence y régnait, nous en avons déduit que les oisillons étaient devenus oiseaux et s'étaient envolés (ma mère prétend que les petits quittent toujours le nid au lever du jour, ce qui est un peu frustrant pour les observateurs négligents et dormeurs que nous sommes). En revanche, le raffut continuait dans la cabane du volet et les piaillements frôlaient l'hystérie dès que l'un des deux parents arrivait, porteur de victuailles. J'espérais tout de même qu'ils ne tarderaient plus car, depuis trois jours, je trouve que Golo tourne au pied du volet avec une insistance inquiétante. Il ne peut pas attraper les petits à l'intérieur, tant qu'ils restent au nid ; mais il serait préférable qu'il ne soit pas là au moment de l'envol, moment toujours un peu périlleux, pour des volatiles mal assurés d'eux-mêmes et ignorant probablement que, dans la nature, les chats existent.

Ce soir, les titis sont toujours dans leur boîte, accrochée au volet, mais ils s'enhardissent. Depuis ce matin, les parents nourriciers ne pénètrent même plus dans la petite cabane ; ils se contentent de s'accrocher au rebord de l'entrée circulaire, et ce sont les jeunes qui montent chercher la chenille ou le ver qu'on veut bien leur apporter. Cet après-midi, j'ai passé une bonne heure dans la chaise longue, avec Morand et Chardonne – mais moi seul avait le privilège d'être confortablement installé – à ne lire pratiquement rien, trop occupé à observer le manège. Trois fois j'ai cru que l'un ou l'autre des oisillons allait se décider à sortir, il avait déjà toute sa petite tête ébouriffée en dehors… et puis non, ils m'ont refusé ce plaisir de les voir s'envoler, ou plutôt tanguer jusqu'à la gouttière ou la corde à linge toutes proches. Et je tentais de me représenter quel choc formidable, quelle révolution copernicienne ce devait être, de passer d'un coup d'un espace confiné, étroit, sombre, uniquement éclairé par cet œil-de-bœuf d'où arrivent et repartent les auteurs de vos jours, à cet univers immense, insoupçonné ; j'essayais d'imaginer la stupéfaction ressentie à la découverte simultanée des couleurs, des volumes, des odeurs, et surtout de ces invisibles courants porteurs ne demandant qu'à vous emmener où vous prend la fantaisie d'aller. Je ne suis pas sûr d'y être tout à fait parvenu.

La journée se termine, ils ne partiront pas aujourd'hui. Peut-être que, demain matin, au moment du premier café, le nichoir sera retombé dans le silence ; tout le monde aura fui.

vendredi 22 mai 2015

Laissez parler les petits papiers


À la page 294 du deuxième tome de leur Correspondance, au détour d'une remarque faite par Paul Morand (23 février 1962), on apprend que Jacques Chardonne avait pour coutume d'utiliser deux papiers à lettres différents, selon le type de missive qu'il envoyait : le papier blanc uni était pour les mensonges et le quadrillé pour les vérités. On peut se demander comment il s'y prenait (deux lettres différentes ?) lorsqu'il devait débiter les uns et les autres au même correspondant.

Je viens de relire ce que je disais, il y a un an et demi, du premier volume de cette correspondance : je n'ai rien à y retrancher, le second ne faisant qu'amplifier ce qui était déjà perceptible. Amplifier est le mot : alors que les 1150 pages du premier tome couvraient douze années d'échange épistolaire, les 1150 pages de celui-ci (on aime la régularité, chez Gallimard…) ne valent que pour trois ans, de 1961 à 1963. D'autre part, ce côté “stratèges en embuscade” que je notais il y a seize mois devient de plus en plus évident, à mesure que les échanges s'intensifient. La grande affaire est de bien tenir en laisse les petits jeunes que l'on sent plus ou moins en dévotion – de Roger Nimier (qui disparaît en milieu de volume) à Bernard Frank, en passant par Michel Déon, François Nourissier, Matthieu Galey et quelques autres –, mais aussi tentés par l'émancipation vis-à-vis de ces encombrantes statues de commandeurs.

Là encore, comme dans les années précédentes, c'est Morand qui emporte la palme, avec ses manières de mousquetaire dans une boutique sulpicienne, ferraillant à gauche, lardant à droite, sans se soucier outre mesure de ce qui allait, quelques années après sa mort, devenir le politiquement correct. Chardonne, à côté, est plus ondoyant, presque cauteleux, et ressemble au gros chat qui ouvre son pseudonyme d'écrivain – mais le chardon est loin d'être absent.

On va trouver que je me répète et que mes manies virent à l'obsession, mais je ne puis me défendre d'une irritation certaine lorsque, dans sa note liminaire, le maître d'œuvre, M. Delpuech, m'annonce tranquillement que le volume “comprend 855 des 995 lettres échangées entre Paul Morand et Jacques Chardonne et conservées, sauf mention contraire, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne” ; cela, sans même juger utile, ou au moins courtois, de me dire en vertu de quel critère les 140 recalées sont passées à la trappe : les raisons de M. Delpuech sont sans doute très-recevables, dans ce cas que ne nous les donne-t-il pas ?

Mais enfin, mille pages de lecture savoureuse, audacieusement pimentée, qui vous tombent entre les mains, mitonnées par deux chefs multi-étoilés, cela ne se produit pas tous les matins ; par conséquent, cessons de tordre le nez et félicitons Gallimard : ça non plus, ça ne se produit pas tous les matins.

mardi 19 mai 2015

Garçon ! Remettez-nous ça…


Le premier volume du Journal de Maurice Garçon vient d'arriver chez les libraires ; il concerne les années 1939 – 1945, qui est une excellente période pour tenir un journal, tous les écrivains d'époque vous le confirmeront. Il est co-édité par Les Belles Lettres et par Fayard, ce qui explique pour moitié qu'il soit arrivé entre mes mains. Dès les cent premières pages lues, ce gros volume qui en compte sept fois plus fait espérer que les éditeurs ne s'en tiendront pas là et qu'ils nous donneront l'intégralité du journal, tenu par le célèbre avocat de 1912 à sa mort, en 1967. Je ne sais ce que Me Garçon donnait dans les prétoires, mais ici, dans le secret du cabinet, il ne mâche ni ses mots ni ses appréciations. Voici ce sur quoi on tombe, dès le deuxième paragraphe de la première page ; nous sommes le 17 mars 1939 :

« Les politiciens sont abjects. Leurs intérêts électoraux ou d'argent leur font faire des ignominies. Pour les magistrats, c'est autre chose. La décoration ou l'avancement en font des valets. Ils sont lâches, trembleurs et pusillanimes. Ils ont peur de leur ombre dès que se manifeste une intervention un peu puissante. Toutes les palinodies leurs sont bonnes lorsqu'il s'agit de flatter le pouvoir. Leur prétendue indépendance dont ils parlent est une plaisanterie. Plus ils gravissent les échelons des honneurs, plus ils sont serviles. »

Il y en a deux pages de la même eau ; à les lire, on se dit qu'on a drôlement de la chance d'avoir échappé à cela et de vivre dans une époque où la justice est enfin pleinement indépendante. Mais Maurice Garçon ne fait pas, et c'est heureux, que “parler boutique”. Les lecteurs de ce blog qui s'y plongeront auront l'occasion de croiser des silhouettes qui leur sont déjà familières, à commencer par celles de Jean Galtier-Boissière et de l'indispensable Paul Léautaud ; au milieu de dizaines d'autres, car le cher Maître a, comme on dit, connu tout le monde. Ce qui ne signifie pas qu'il a aimé ou admiré tout le monde ; on n'est pas chez Gabriel-Louis Pringué, loin s'en faut : sa dent est aussi acérée que sa plume est crépitante, et l'ironie de son regard se teinte de juste ce qu'il faut de misanthropie pour la rendre savoureuse. En plus, il sait écrire.

Quelques lignes, cependant, m'ont fait sursauter. Me Garçon n'y est pour rien, puisqu'elles se trouvent dans la note des éditeurs signée par Pascale Froment et Pascal Fouché, les deux maîtres d'œuvre de cette excellente édition (pas trop de notes de bas de page, et qui disent sobrement ce qu'elles ont à dire pour l'information du lecteur). Ils écrivent ceci : « Après lectures et relectures croisées, la décision de supprimer maints passages s'est imposée d'elle-même, sans douleur notable. Le Journal gagnait à être allégé de généralités, de récits de voyages surannés, de répétitions et, parfois, de digressions qui nous paraissaient de moindre intérêt. »

Eh ! tout beau, Messeigneurs ! Comme vous y allez ! L'auteur digresse, donc l'éditeur dégraisse ? C'est un peu trop de zèle ! Vous n'avez peut-être, à supprimer “maints passages”, ressenti aucune “douleur notable”, mais je sens bien, moi, que j'en éprouve une petite, et persistante, à l'idée d'être privé de ces “maints passages” que vous caviardâtes ! Et ces digressions qui vous ont paru “de moindre intérêt”, sachez que j'aurais bien aimé en juger par moi-même. Enfin, je vais vous faire une confidence qui vous surprendra sans doute : dans les journaux et les mémoires, j'ai toujours eu une tendresse particulière pour les “récits de voyages surannés” ; bien que ne parvenant pas tout à fait à décider si ce que vous jugez suranné sont les voyages ou leurs récits.

À ce détail près, félicitation pour votre travail et pour la belle apparence du volume. En espérant que vous êtes, à l'heure où j'écris cela, occupés à travailler d'arrache-clavier aux tomes suivants. Garçon ! La même chose…

samedi 16 mai 2015

L'âme de Charlus traîne par ici


Charlus n'est pas un nom qui nous porte chance ; et encore moins aux chiens à qui nous l'attribuons. Le premier, en 1999, nous ne l'avons gardé que deux ou trois semaines. Il est de toute façon mort aujourd'hui, forcément, mais j'ai souvent pensé à lui, et j'espère que l'homme à qui nous l'avions donné alors lui a fait une vie digne de ce nom.

Le second est mort la nuit dernière, la parvovirose a eu le mot de la fin, ainsi qu'elle l'a fréquemment si j'en crois Wikivirus. Hier soir, sa “mère porteuse” nous a passé un mail pour nous dire que Milos (le futur Charlus, donc) venait de partir aux urgences vétérinaires, suite à une brutale aggravation de son état. Elle nous demandait de ne pas trop nous attendre à une issue heureuse. J'ai bien compris, alors, que cette jeune femme charmante tentait de nous préparer ; qu'en réalité, Milos ne partait pas aux urgences mais à la piqûre et à l'incinérateur, sous les ricanements du Parvomachin, resté maître du terrain – et c'est ce dont, en effet, elle nous a avisés en fin de matinée.

Je l'ai très bien pris, j'en étais même assez admiratif de moi-même, alors que cela m'arrive assez rarement. Après tout, ce chien pas encore tout à fait chien, nous ne le connaissions pas : que pouvait me faire qu'il mourût ? On me l'aurait mis sous le nez au milieu de trois de ses frères que j'aurais été incapable de dire : c'est lui. Alors ? Restons raisonnables et droits, tout de même !

Il n'empêche : ce chien que nous n'avons pas eu, que nous avons aperçu une fois, il y a dix jours, au milieu d'autres chiots semblables à lui, eh bien je ne cesse d'y penser depuis que je sais qu'il est mort. Je me surprends à imaginer ce qu'il aurait pu “donner” adulte, je lui construis un caractère, je bâtis des souvenirs – non pas pour Catherine et moi, mais pour lui, pour lui avec nous, ce qui est le comble de la sottise, ou de l'attendrissement de vieillard ; justement, je le vois dans sa vieillesse, c'est-à-dire par-delà ce temps énorme pour lui qu'auraient constituées les dix ou douze ou quatorze années prochaines. Pour tout dire, et bien que je ne tinsse pas tant que cela à voir arriver un nouveau chien ici, je ressens tout de même, du fait de sa mort, une sorte de regret, de frustration de ce qu'il n'a pas été. Je pense aussi à ce qu'on l'a laissé souffrir, alors qu'il aurait été si simple et si humain de mettre fin tout de suite à cette pauvre vie qui n'en a pas été une. J'essaie de me mettre dans la cervelle d'un chiot de deux mois, intubé de partout, incapable de bouger, souffrant mille morts sans savoir pourquoi, séparé de sa mère et de ses frères et sœurs ; tout cela pour disparaître à peine né, dans un dernier spasme de douleur. Évidemment, je n'y parviens pas. Il vaut mieux que je m'arrête là.

lundi 11 mai 2015

Après le communisme, le socialisme, le libéralisme : le jardin-d'enfantilisme

Désirs d'avenir…

Lorsque les sociétés occidentales tenaient encore debout, autant dire quand elles étaient inégalitaires, patriarcales, excluantes et formatrices, les enfants passaient l'essentiel de leur temps libre à jouer aux adultes ; c'était leur façon d'exprimer leur impatience d'accéder à cet âge où ils pourraient enfin pousser la porte du monde, et ils trépignaient de cette petite taille qui les empêchait encore d'en atteindre la poignée. Aujourd'hui que l'on a descendu la clenche à quarante centimètres de la moquette moelleuse (ne pas risquer de s'écorcher les genoux en tombant), ils peuvent ouvrir la porte quand ça leur chante ; mais ça ne leur chante plus guère puisque, de l'autre côté, ils ne découvrent que l'immense jardin d'enfants où leurs parents s'ébattent, très semblable au leur quoiqu'un peu grimaçant encore. Il y eut un naguère où retomber en enfance faisait de vous un objet de pitié ou de moquerie plus ou moins attendrie. À compter du moment où il s'agit de s'élever en enfance, la moquerie n'est bien sûr plus de mise, le sérieux le plus imperturbable doit régner sans partage ; car les enfants sont toujours sérieux, c'est ce qui les rend souvent un peu pénibles, en tout cas sans attraits particuliers : c'est la civilisation, l'éducation patiente qui leur donnaient, jusqu'à peu, la possibilité de devenir légers, d'apprendre les vertus de l'humour, l'élégance gratuite, la profondeur pleine de grâce. Toutes choses que les anciens adultes d'Occident ont perdu, qui n'ont plus guère d'occupation que d'attendre l'heure de la cantine ; en tuant le temps comme des enfants, c'est-à-dire en jouant aux grandes personnes, réussissant par là à devenir plus pesants à mesure qu'ils se font plus vides.

À partir de ce constat, tout ou presque devient explicable car cohérent, pour ne pas dire inéluctable, de ce que les derniers adultes ont tendance à prendre pour des manifestations certaines d'aliénation psychique. Le mariage “pour tous”, par exemple, est un produit parfaitement naturel de notre jardin-d'enfantilisme. De même qu'un enfant n'avait besoin, pour devenir justicier, que du costume et du masque de Zorro, les jardin-d'enfantilistes possèdent une panoplie qui ne cesse de s'élargir, l'écharpe tricolore et le voile de tulle deviennent tout à fait suffisants pour qui a décidé de jouer au papa et à la maman, et d'y jouer dans le plus grand sérieux évidemment : l'imagination en état d'ébriété fera le reste. Comme chez les vrais enfants d'avant, à cette différence qu'eux savaient qu'ils jouaient et que, bientôt, leurs parents allaient les appeler pour les devoirs. Les jardin-d'enfantilistes ne supportant rien d'autre que des droits, personne ne se risque plus à interrompre leurs petites mises en scène. Il reste bien encore quelques grincheux pour grommeler que leurs décors sont de carton et leurs costumes trop grands pour eux, mais on compte sur la lassitude, le cancer et quelques séances aux tribunaux pour leur apprendre à se taire, à ne plus casser l'ambiance.

J'aurais pu prendre d'autres exemples. L'acceptation béate de l'immigration de masse, notamment : il y a toujours de la place pour les petits nouveaux, dans le jardin d'enfants. On se poussera un peu, je te prêterai la voiture de pompiers si tu veux. Et s'il n'y a pas assez de jouets, on pleurera assez fort pour qu'on nous en apporte d'autres, crise pas. J'aurais pu aussi m'appuyer sur la mutation de l'Éducation nationale en Grande Garderie, qui passe encore parfois pour un désastre alors qu'elle est d'une cohérence parfaite ; mais je me serais donné la partie un peu trop belle, tant l'affaire devient évidente depuis que nous avons la nouvelle directrice du jardin, la belle qu'a sème le vent sans risque de récolter la moindre tempête. Car le retour du réel n'est pas pour demain. D'ailleurs, vous m'y faites penser : puisqu'on a si bien réglé son compte à hier, cet ogre qui faisait peur aux enfants, il serait peut-être temps de s'occuper de son cas, à celui-là aussi. Beau chantier de jeunesse en perspective.

dimanche 10 mai 2015

Philippe Muray, l'espion qui mimait


Ayant eu suffisamment de persévérance et d'endurance pour venir à bout des 650 pages serrées du XIXe siècle à travers les âges, que l'on dirait écrit par un homme en complet état d'ébriété métaphorique, je m'en suis récompensé en reprenant le premier tome – le seul disponible pour l'instant – d'Ultima Necat, le journal de Muray : mon idée était d'en relire les années 1983 et 1984, c'est-à-dire celles durant quoi il écrit et où paraît son essai touffu, pour ne pas dire équatorial, voire amazonien. À la première lecture, je n'avais pas été frappé comme je le suis que, dans ce journal, se trouvent données noir sur blanc toutes les explications permettant de comprendre pourquoi Muray ne pouvait guère qu'échouer comme romancier. On devine aussi assez bien comment s'est finalement fait le passage du XIX siècle vers les futurs Exorcismes – mais j'y reviendrai un autre jour (ou pas, comme disent les blogueurs finauds). Pour ce soir, je voulais simplement (et voilà, c'est fini : à force de le lire utilisé à tort, à travers et à contretemps, je ne peux plus employer l'adverbe juste ; les légions d'ignares, sourds à leur propre langue, finiront par nous rendre muets de scrupule), je voulais simplement, disais-je, recopier ce petit passage du 16 janvier 1985, afin de vous faire sourire s'il se peut :

« Ne pas être de gauche parmi des gens de gauche et ne pas le dire est un plaisir sadique. Exercer son sadisme aujourd'hui peut passer par là. Il peut y avoir une manière sexuelle de ne pas être de gauche. Les gens de gauche aujourd'hui – justement parce qu'ils ne se soutiennent pas d'une idéologie pour être de gauche – sont de gauche parce qu'ils sont gentils. Vous trouvant gentil à votre tour, ils ne doutent pas un instant que vous ne soyez vous aussi de gauche. Leur diriez-vous que vous ne l'êtes pas, ils ne le croiraient pas. Ils sont dans la position de ceux qui autrefois ne voulaient pas croire que tel ou tel, qui était si bien, était par exemple en réalité pédé. Ne pas être de gauche relève plus ou moins encore du secret. Du sexuel par conséquent. Du penchant pas racontable. Du fantasme. De la tendance nocturne. Il y a un plaisir sûr, un plaisir sadique, à laisser parler des gens de gauche, à les voir vous mettre implicitement dans le même bain qu'eux, à évoluer avec vous sur la base d'une complicité qui est un fait de nature à leurs yeux… Et à être bien entendu tout le contraire… Ne pas être de gauche, c'est évaluer de l'extérieur la croyance. La foi. L'illusion. C'est aussi l'occasion unique de voir la croyance. C'est être un peu Dieu… »

Philippe Muray, Ultima necat, I, Les Belles Lettres, p. 537.

vendredi 8 mai 2015

Est-ce qu'on va bientôt nous foutre la paix avec le nazisme ?

Gagner une guerre mondiale pour en arriver à ça…
Je n'en puis plus, vraiment. Notre époque est obsédée par le nazisme – et sa variante méridionale, le fascisme – à un point qui tourne à la maladie mentale. Chaque matin on voit se lever une nouvelle moisson de valeureux combattants qui appelle à la résistance contre des choses mortes depuis bientôt un siècle. (Pour ce qui est des menaces réelles, ne comptez pas sur eux : on ne peut pas être partout.) Regardez les programmes proposés par les différentes chaînes de télévision qui prétendent se dédier à l'histoire : quatre sur cinq de leurs émissions sont consacrées à la Seconde Guerre mondiale, à Hitler, au fascisme et à ses résurgences fantasmées. Cette obsession va de pair avec une montée de l'intolérance et des anathèmes absurdes. Ainsi, il y a peu, les sinistres guignols présidant aux destinées de Paris ont refusé à Henri Dutilleux une plaque commémorative, pour cause de quelques notes alignées sur une portée entre 1940 et 1945. Vous verrez que le temps ne sera pas long avant que l'on revivifie la notion de péché originel : il sera enjoint aux enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, et pourquoi pas cousins, neveux, etc. de condamner sur la place publique les agissements de leurs pères et, ensuite, de laver leurs flétrissures par leur comportement citoyen exemplaire. 

Récemment, un ami plus âgé que moi me disait que cette obsession, après avoir sévi durant trois ou quatre ans après la Libération, ce qui est compréhensible, avait presque totalement disparu, pour ne revenir que dans les années soixante-dix. Entre temps, il était tout à fait possible et naturel d'inviter ensemble, dans des débats, des colloques, etc., d'anciens résistants et d'ex-collaborateurs, un soldat de l'armée de Leclerc et un volontaire de la division Charlemagne, sans qu'ils se départent de la plus élémentaire courtoisie ; c'est une chose qui est, dans ses journaux et mémoires, confirmée par Galtier-Boissière.

Aujourd'hui, l'hystérie est telle que l'on a l'impression, en voyant errer en rond tous ces petits Jean Moulin – récemment rebaptisés Charlie – de contempler des aliénés à la mode de nos grands-pères, ceux qui se prenaient pour le Christ ou pour Napoléon. La différence est que les déments d'hier ne convainquaient personne, et même ne s'y essayaient pas vraiment ; alors que ceux d'aujourd'hui vous enjoignent sous la menace de basculer à votre tour dans leur folie.

mercredi 6 mai 2015

H 16 et son Petit Traité d'anti-écologie

H 16 est un homme malade… H 16 est un homme méchant. Alors que les écologistes forment une ronde rieuse et pleine d'avenir sous un ciel bienveillant, il rampe dans le souterrain que chacun cherche à obstruer et nous y entraîne à sa suite, afin de nous montrer les pauvres décors qu'y entreposent les clowns citoyens qui entendent bien régenter le monde. Il a raison de se cacher sous un masque à gaz : il doit être atrocement laid, si l'on en juge par la noirceur de son âme, laquelle se révèle dans ce répugnant opuscule que les Belles Lettres se déshonorent d'avoir publié ces jours derniers. 

Son Petit traité d'anti-écologie est sous-titré, de façon odieuse, À l'usage des lecteurs méchants. Quel cynisme ! Quel mépris pour les marshmallows éco-responsables que nous nous efforçons d'être, chaque fois que nous fermons le robinet au moment du matutinal brossage de quenottes ! Quelle enfance pénible, voire martyre, a dû être la sienne pour qu'il en vienne à oser réfuter le réchauffement climatique, abondamment prouvé, tous les blogs de gauche vous le confirmeront ? La fin des énergies-qui-puent ? La menaçante existence du Chat spatial géant rose ? Qui fera le compte des haines et des frustrations qui ont pu donner naissance, dans le cerveau plus bouffé qu'une couche d'ozone de ce garçon, à ces 107 pages évidemment marquées du sceau de Monsanto, de Jean-Marine Le Pen, du fantôme de Pinochet, de deux ou trois laboratoires pharmaceutiques aux noms soigneusement cachés, de quelques sionistes retors, d'une société secrète anti-GIEC, bref : d'un Satan ripoliné, cet anti-socialiste dont le nom est Légion ?

Certains vertueux prétendent que les gloussements et les ricanements ont une influence directe sur le réchauffement climatique. S'ils ont raison, H 16 portera une lourde responsabilité dans l'explosion prochaine de la planète et l'avènement immonde du libéralisme. Le pire, c'est qu'il a l'air de s'en foutre.

lundi 4 mai 2015

Comment les écrivains écrivent…

M. Claude Carron est écrivain ; c'est ce qu'il proclame. Il est surtout commentateur attitré à l'enseigne de Sarkofrance, où il tient le rôle du gauchiste envieux et aigri, mais entortillé dans un indéfectible amour du peuple dont le drapé évoque davantage le plomb que le satin. À la suite d'une envolée particulièrement abstruse – mais l'homme en est fécond –, je lui avais adressé la remarque suivante :

« Vous faites de si méritoires efforts pour coller à l’image que j’ai de vous que c’en devient touchant. »

Bien entendu, tout en me disant inexistant, il n'a pas manqué de me répondre à son tour. Et ça donne ceci :

« Mister mes goûts : J’ai au moins cet avantage sur vous, que je ne cherche même plus à tenter de percevoir une quelconque image pour essayer de vous représenter. Vous êtes tout bonnement inexistant. Un non citoyen qui se pavane dans une curieuse jouissance passive de spectateur fabriquant la tuile qui va lui arrive en pleine tronche. Un « malgré-nous » de la citoyenneté qui essaie d’exister en déposant son mépris de la chose publique, comme un constipé larguant son laborieux caca dans un mépris libérateur,quoi. PDR. ARAMIS »

On notera que M. Carron est, à ma connaissance, le seul blogobouliste qui signe chacune de ses interventions de son véritable nom ET d'un pseudonyme, lequel lui va aussi bien qu'à moi un tutu de danseuse étoile. L'avantage de ses commentaires est qu'ils nous dispensent de lire ses livres, dont on suppose qu'ils doivent être écrits à peu près dans la même langue. Merci pour ce temps gagné, donc.


samedi 2 mai 2015

Philippe Muray à travers mon âge


J'ai repris Le XIXe siècle à travers les âges, je ne sais même pas pourquoi. Lecture passionnante, par ce qui y est dit (ce lien indubitable, tu par tout le monde, entre socialisme et occultisme), et horripilante par cette manière qu'avait Muray d'écrire avant de se découvrir lui-même, de savoir ce qu'il avait l'intention de dire : cette façon d'entasser les phrases sans verbe, d'accumuler les comparaisons sans être capable d'en choisir aucune… Du coup, on arrive à se demander si Muray était écrivain. Si on se réfère à ses romans, la réponse est évidemment : non. Rien de plus pâteux, de moins lisible que ces pavés tournant sur eux-mêmes, s'engluant dans ces phrases mal bâties, redondantes, m'as-tu-vu-quand-j'écris, etc. Pourtant, dès qu'on revient aux Exorcismes spirituels, on retrouve une espèce de maître, un souverain ayant trouvé non seulement sa matière mais la langue pour la dire, et comme personne. Que s'est-il passé entre ce pavé de 1984, difficile à digérer, horripilant par cette langue qui ne cesse de s'effondrer sous son propre poids – gros gâteau aux apparences allemandes –, et cette aisance, cette parfaite agilité qui se donne à lire deux ou trois ans après ? Qu'est-il arrivé à Philippe Muray, dans ces moments-là ? Il faudra attendre la suite du journal pour espérer le savoir. Mais je pense qu'on n'en saura rien.

Ultima Necat.