mardi 2 novembre 2010

Nos z'amis les zombis


Avant toute chose, faisons taire les langues vipérines : la photo ci-dessus n'a pas été prise à la sortie de l'église de Pacy-sur-Eure le 23 octobre dernier.

Depuis vingt ans que nous vivons ensemble, j'ai fait découvrir plusieurs choses à l'Irremplaçable, et la réciproque est vraie aussi. Mais ce dont je suis et resterai le plus fier est peut-être de l'avoir fait entrer dans la grande famille des morts-vivants, à laquelle, jusqu'à une date assez récente, elle répugnait quelque peu à se frotter. Pour ce qui me regarde, j'ai toujours eu une grande tendresse pour les zombis, les trouvant attendrissants, propres à susciter ce type de compassion qui résulte d'un grand élan de pitié. Car la vie de nos frères zombis est tout sauf une partie de plaisir, sans même parler des calomnies et de l'ostracisme dont ils sont l'objet, des regards chargés de rejet et de haine qu'ils doivent subir chaque jour de leur pauvre vie de morts.

Mais avant de poursuivre, une précision qui a son importance : je n'accorde qu'un intérêt vague et tout juste poli à ces zombis modernes, anglais le plus souvent, qui courent comme des lapins et vous prennent d'impeccables virages de coins de rues sur les chapeaux de semelle. Non, je reste de l'école Romero, celle de ces gros balourds un peu risibles avec leurs déhanchements de marionnettes maniées par un parkinsonien sous acide – et qui ne pressent le pas sous aucun prétexte : on sent bien que le temps travaille pour eux.

Néanmoins, leur non-existence n'est que fort peu enviable, ainsi que je l'énonçais plus haut. Oh, certes, les débuts sont plutôt festifs, lorsque les premiers exemplaires sortent tout juste de leurs sépulcres ou de leurs tiroirs de morgue : il y a des vivants bien replets à tous les étages, c'est carousse, liesse et bombance, on se croirait à une rupture de ramadan. Mais rapidement, avec la multiplication des convives et la raréfaction des denrées, la disette s'installe. Vous savez ce que sont les tortures de la faim ? Les zombis le savent, eux. Et croyez-moi, devoir courir après son dîner quand on marche sur les chevilles, ce n'est pas un parcours de santé.

Quand enfin ils parviennent à mettre le moignon sur une proie, rien n'est encore gagné. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé d'entamer à dents nues un mollet de cadre commercial ou de désosser une épaule de ménagère de moins de cinquante ans, avec bien souvent les molaires qui branlent dans la gencive, mais c'est autre chose que d'engloutir un sandwich Quick, même hallal.

Avec cela que, dans notre monde qui ne supporte pas la diversité, les zombis souffrent d'une très mauvaise image, probablement du fait de leur culture gastronomique différente ; et leur seul avenir, bien souvent, s'ils s'approchent trop de la caméra, est de se prendre une balle dum-dum dans leur absence de cerveau. Vous avouerez que, pour un trépassé ayant réussi à revenir à un semblant de vie, se retrouver mort une deuxième fois doit avoir quelque chose d'un peu déprimant : le sentiment d'un sort contraire qui s'acharne, quelque chose de cet ordre. Tout cela parce que ces salauds de vivants profitent cyniquement de ce que le zombi est un grand garçon tout simple. Pas un chichiteux, un peine-à-mourir comme le vampire, à qui il faut des crucifix, des caveaux, des gousses d'ail et des pieux dans le cœur ; ou encore ce snob prétentieux de loup-garou qui ne consent pas à mourir à moins d'une balle d'argent.

Et puis alors, pour ce qui est de la vie sexuelle, bernique. Ce ne serait d'ailleurs pas prudent. C'est que les zombis ont tendance à voir leurs différents appendices se décrocher à la moindre secousse, telle une abeille son dard. Vous imaginez ces pauvres filles, qui ont déjà toutes les peines du monde à se déplacer d'ordinaire, obligées de le faire avec la moniche encore encombrée des attributs de leur dernier partenaire ? Non, mieux vaut n'y pas songer.

C'est pour toutes ces raisons que je suis heureux d'avoir pu apprendre à Catherine à les aimer, ces zombis qui ont tant à nous apporter et qui ne demandent qu'à se nourrir en paix au milieu de nous. On ne peut même pas prétendre qu'ils nous volent notre pain : ils n'en mangent pas. Alors ? Il y a quand même bien du préjugé de notre part ! Il serait tellement plus beau, tellement plus sain, tellement plus humain, au lieu de tourner le dos à l'Autre et de se mettre à courir en poussant des cris stupides, d'aller au devant de lui, à sa rencontre.

D'autant que, à l'heure des repas, ça leur ferait gagner un temps fou.

lundi 1 novembre 2010

Ah ! Quand refleuriront les roses de septembre ?


À mon humble avis, pas avant une dizaine de mois.
En attendant, voici de septembre le journal.

dimanche 31 octobre 2010

Didier Goux ouvre un nouveau blog

Il arrive régulièrement que, lisant ou entendant une phrase, une remarque, un avis péremptoire, etc., particulièrement ébouriffants, j'ai envie de les reproduire immédiatement ici, simplement parce qu'il n'y a aucune raison pour que je sois seul à rire. Parfois je le fais, mais parfois non, parce que je n'ai pas envie d'envoyer tout de suite aux oubliettes le billet publié juste avant.

C'est pourquoi je viens de créer ce nouveau blog, qui servira de remise pour ce genre de petite chose et devrait, à terme, s'il prend vie, forces et santé, constituer un assez joli florilège de la connerie modernodale (mais pas seulement). Le blog en question restera en lien dans la colonne de gauche, rubrique “Les Robinsons du Plessis”. Pour l'instant, il est tout basique et tout moche – et il n'est pas exclu qu'il le demeure. On verra.

samedi 30 octobre 2010

Modernœud se shoote à l'hélium (et le monde devient soudain plus gentil)

J'ai vu ça hier soir, en queue de journal, sur France 2, et c'était également annoncé sur Midi libre.com : parce que nos modernœuds que rien ne fatigue jugent intolérable la détention prolongée de MM. Ghesquière et Taponier en Afghanistan, ils avaient décidé d'agir, en ce vendredi, à Montpellier, et ils l'ont fait à leur manière, à la seule manière désormais qu'ils puissent concevoir. À midi et demie (pour pouvoir passer au journal de 13 h, supposé-je avec l'esprit nauséabond qui me caractérise), une poignée de Festivus graves et recueillis se sont attroupés place de la Comédie (oh ! comme les noms parlent, parfois...) pour lâcher vers le ciel 304 ballons que l'on imagine multicolores, porteurs d'un message d'espoir : libérez-les !

On pourrait commencer par faire remarquer à ces épouvantails éplorés que leur message d'espoir n'en est pas un : c'est une supplique, rien de plus ni de moins. Modernœud ne sait plus rien faire d'autre que sangloter et demander pardon, mais au moins il le fait en couleurs vives et bariolées. Du reste, comment pourrait-il s'y prendre autrement pour exprimer sa tristesse face à un monde aussi méchant, quand chaque amorce de phrase qu'il tenterait de prononcer risquerait fort de se révéler stigmatisante pour les Afghans, les musulmans, les damnés de la terre, les victimes de l'impérialisme américain, etc. ? Ne prenons pas de risque inconsidéré : lâchons nos ballons et congratulons-nous d'avoir encore des âmes si propres et si belles dans un monde gris et sale. Et joignons-y un petit message d'espoir, hein, ça ne fait jamais de mal. Et maintenant que nos ballons sont partis faire leur travail de purification de la planète, si on allait se manger une petite assiettée de tofu ?

Je m'étonne toujours un peu que ces zombis à dents blanches ne voient pas l'incroyable obscénité de leurs “actions”. Parce qu'enfin il me semble bien me souvenir, moi, qu'il n'y a pas encore si longtemps les ballons se lâchaient au moment des foires, des fêtes foraines, des carnavals, ou même simplement dans les cours d'école et les réjouissances villageoises. Ce qui revient à dire qu'hier, à Montpellier, Modernœud a fêté les dix mois de captivité des deux journalistes. Il les a fêtés.

Accessoirement, il a aussi contribué à augmenter leur valeur d'échange, rendant un peu plus compliquée et délicate la tâche de ceux qui, en ce moment même, sans rien dire, sans ballons dans les mains ni rollers aux semelles, s'emploient à les faire libérer. L'Armée des ombres contre le troupeau en couleurs...

vendredi 29 octobre 2010

L'armée des ombres et la résistance-western


De toute manière, on n'aurait pas échappé à la Résistance – il y a des soirs comme ça. Au milieu d'un océan de niaiseries télévisées surnageaient deux films, hier. L'Armée des ombres et un film américain datant des années quatre-vingt, avec Meryl Streep, consacré lui aussi, tout au moins en son début, à cette période. Je tiens le film de Jean-Pierre Melville pour le meilleur et le plus grand jamais tourné sur la Résistance (avec La Grande Vadrouille, tout de même). Le plus vrai, le plus dur, le plus épuré sans doute aussi, le plus brutal, le plus froid et tendu à la fois. À égalité d'excellence avec Rome, ville ouverte.

Néanmoins, comme l'Irremplaçable l'avait déjà vu deux fois, et moi trois ou quatre, nous avons délaissé Simone Signoret pour Meryl Streep. Durant une demi-heure, qui se passa en ce qui me concerne à me languir de ne pas revoir le film de Melville. Dès que Catherine décréta (à très juste titre) que « Bon, ben... encore un film chiant... », nous bondîmes sur la chaîne voisine et rattrapâmes Lino Ventura et Paul Crauchet au moment où ils doivent exécuter le jeune traître. Dans la plupart des films traitant de cette période, on voit des partisans tuer comme on se mouche. Ici, la scène est à la limite du soutenable parce que l'on sent nettement les improvisés tueurs suer littéralement de trouille, autant que la victime en attente, bien que la leur soit plus dure, plus intériorisée ; qu'elle semble produire des ravages d'invisibles métastases. Et l'on comprend que tuer est une chose très difficile. (Le contexte étant tout autre, je me souviens d'une impression semblable, dans une scène de Blanc, de Kieslowski.)

Au bout du compte, je suis ressorti de cette quatrième ou cinquième vision du film dans le même état que les fois précédentes : à la fois tendu et écrasé, presque physiquement essoufflé. Car si la Résistance de carton-pâte qui est le lot ordinaire au cinéma, la résistance-western, exalte et glorifie, la véritable abat et glace.

jeudi 28 octobre 2010

Cette anticipation qui n'aura pas lieu – mais qui fout la trouille quand même

On me dira que ç'aurait pourtant été la suite logique de notre mariage, surtout s'agissant d'un mariage chrétien. Mais, non, sans façon. Il y aurait bien un aspect de cette anticipation pour trouver grâce à nos yeux, et ce serait le rajeunissement que l'on peut constater sur cette photo prise aux alentours immédiats de 1995, dans la cour de notre maison du Loiret, occupée de 1992 à 1996. Mais même de cela je ne suis pas certain. Surtout s'il me fallait de nouveau porter ce genre de tee-shirt et de bretelles.

Pourtant, on s'y trouvait très bien, dans cette maison, située au bout du bout d'un hameau : après nous, la petite route se faisait chemin de terre et descendait nonchalamment jusqu'au canal de Briare, puis, à travers des prairies régulièrement inondées, allait mourir aux berges de la Loire. Elle était de plus à un jet de bouchon de Pouilly et à deux de Sancerre, ce qui ne va pas sans certains avantages, on le concevra sans peine.

Et puis, c'était l'époque aujourd'hui enviable où je pouvais écrire un roman de 240 pages en quatre jours – performance qui me laisse sans voix et que j'ai même bien du mal à concevoir comme possible, matériellement possible. Pourtant, oui, je l'ai fait.

Quant au petit machin que Catherine tient dans ses bras, il s'agit d'Antonin, le fils de Kent, qui devait donc se trouver ce week-end-là en visite chez nous, comme il arrivait fréquemment à l'époque. Un bébé d'emprunt, si l'on veut. Ou “ à l'essai”. Essai non transformé, donc, comme il est désormais patent et irréversible.

mercredi 27 octobre 2010

Entre cérémonie religieuse et agapes profanes...



... nos invités alsaciens se sont accordés. (Je précise, pour les salopiots tentés d'interrompre ce grand moment vocal avant sa fin, que les trois derniers couplets ont été écrits spécialement pour l'Irremplaçable et moi, et sont donc une création mondiale.)

Un voile sur nos yeux et un édredon sur nos cœurs

Ainsi Pierre Manent * qualifie-il cette “religion de l'humanité” qui, depuis quelque temps, tient lieu d'alpha et d'oméga à la pensée modernodale, affirmant en outre qu'elle « tire sa crédibilité de conditions politiques qu'elle-même est incapable de créer. » Pour l'auteur, les « Européens peuvent penser qu'ils sont les citoyens naturels de l'humanité parce qu'ils n'ont pas besoin de se défendre » c'est-à-dire, on l'aura compris, parce que les États-Unis prennent encore en charge cette défense :

« Ainsi les Européens vivent-ils aujourd'hui de l'inertie de la forme nationale, de ce que j'ai appelé la religion de l'humanité et de la protection américaine. Tout cela ne fait pas un ordre politique vigoureux et destiné à durer. »

On le subodore, en effet. Mais alors que va-t-il se passer ? Quelles sont les possibilités d'échapper aux mâchoires du piège ?

« L'éventail des possibles n'est pas illimité ; il est au contraire terriblement restreint. Je ne parviens à concevoir que trois grandes possibilités. La moins probable est la production “héroïque” de cette forme politique nouvelle [destinée, a expliqué Manent un peu plus haut, à remplacer les nations, forme politique qui est la nôtre depuis le XVIIe siècle ]. Si vous discernez aujourd'hui en Europe un homme, un pays ou une institution capable de remplir ce rôle fondateur, dites-le moi. Le plus probable est que nous nous abandonnerons de plus en plus complètement à l'inertie, que nous boirons jusqu'à la dernière goutte la coupe de l'endormissement moralisateur. We feel so good. Mais enfin les pressions extérieures – économiques, politiques, militaires, migratoires – venues de pays ou de zones qui non seulement ne partagent pas notre religion de l'humanité mais même la méprisent (croyez-vous que les Chinois ou les musulmans se considèrent comme des citoyens du monde ?), ces pressions susciteront peut-être ce que j'appellerais des réactions de survie, quelque chose comme un : « nous ne voulons tout de même pas mourir ». Nous aurons peut-être envie de sauver du moins quelque chose de la vie européenne. Eh bien, ce que je dis seulement, c'est que dans ces conditions, troisième possibilité, les vieilles nations et la vieille religion seront une ressource inappréciable. Tout simplement parce que nous n'en avons pas d'autre. Comment leur redonner vie ? Je ne sais pas, mais la nécessité, Machiavel nous l'a appris, est un grand maître. »

Que sauver de la vie européenne ? s'interroge donc Pierre Manent. Grave question en effet. Mais à laquelle, heureusement, des dizaines de milliers de Français plus ou moins fonctionnarisés ont récemment, et hier encore, donné une éclatante et fougueuse réponse.

La retraite.


* Pierre Manent, Le Regard politique (entretiens), Flammarion, p.201 à 204.

mardi 26 octobre 2010

Grand ménage post marital

Ça n'avait rien de prémédité, je le jure. Il y a encore une demi-heure je n'y pensais même pas. Ça c'est produit quand j'ai ouvert ce blog, en faisant défiler l'écran vers le bas, lorsque mes yeux sont arrivés à mon petit coin des aliénés. Là, flash intense, j'ai compris que ce n'était plus possible.

Déjà, il y a quelques jours, j'en avais viré cette tumeur purulente qui s'appelle Ruminance, estimant qu'il y a tout de même des limites à la saloperie idéologique et à la bassesse intellectuelle. Et puis, là, tout soudain, une grande envie d'air pur. J'ai saisi mon balai par le manche avant d'en donner un grand coup aux aliénés. Tous. Pas d'exception ni de rémission. Je sais bien qu'il importe de connaître son ennemi, qu'il est essentiel de comprendre comment réagissent les déments idéologiques à tel ou tel stimulus, mais là c'était trop. J'en ai assez. Place aux jeunes, plus résistants et enthousiastes. J'irai lire des synthèses de la folie ordinaire chez ces jeunes gens remarquables, ça m'évitera les crampes d'estomacs et les aigreurs spirituelles.

Fort de ces résolutions hygiénistes, j'ai donné un second coup de balai, encore plus énergique que le premier, et tous mes aliénés se sont aussitôt évanouis dans l'air, comme un micro-tumulus de poussière que l'on remue. Une seconde plus tard, c'était comme s'ils n'avaient jamais existé. Et, du reste...

lundi 25 octobre 2010

Comment transformer un vieux fiancé en jeune marié ?


Comme ça...

Ou encore comme ça.

Il y avait longtemps, je ne te dérange pas ?

Mon cher toi,

tu ne nous as absolument pas manqué, puisque tu étais là, à chaque instant de cette journée. À un moment, il y a dix ou quinze jours (j'ai oublié le nombre : les vivants, vois-tu, perdent facilement le compte des jours quand ils les ont en excès, ou si l'on veut à libre disposition), j'ai décidé de te convoquer à cette cérémonie d'hier, j'ai même écrit un texte, assez court tout de même, et c'était un soir comme aujourd'hui, où j'étais seul sans l'être (bien entendu), où j'écoutais Jérôme Vallet (que tu ne connais pas). À peine écrit ( ce pauvre texte), je l'ai envoyé à Catherine (que tu ne connais pas davantage). Puis, sur le matin, quelque chose m'a éveillé, va savoir. Et je me suis précipité sur cet ordinateur de Catherine où je pianote en ce moment même, pour effacer de sa boîte mail ce malencontreux message que je pensais t'avoir envoyé, ces phrases absurdes que j'ai donc eu l'idée de te dire, en cette église, hier.

C'était idiot, bien entendu : tu étais là. Je ne peux pas dire que je l'ai senti, ce serait mentir. Mais je pense que tu étais là. Peut-être simplement parce que j'en avais décidé ainsi. Néanmoins, tu as entendu les filles d'André et Béa chanter, chanter avec leur mère, veux-je dire ? Non, sans déconner, tu as vu comme elles sont belles et comme elles s'aiment ? Tu te rends compte, imbécile, de ce que tu as raté, ce dernier quart de siècle où tu as joué les gisants ? Merde, tu aurais pu... Oui, bon, d'accord, on ne va pas refaire l'histoire, ni rembobiner rien du tout. Mais tout de même, ce mariage, tu m'aurais vu... Et ta filleule qui ne te connaît pas me servant de témoin à ta place (lâcheur ! fumier !), et sachant évidemment pourquoi elle était là : ah, non, vraiment, ç'avait de la gueule, je te jure !

Et, aussi bien, puisque j'en suis à t'avoir réveillé en sursaut, je pourrais te broder des couplets sur ces enfants Fernique que tu n'es pas censé connaître, mais que tu aurais aimés encore plus que moi peut-être. Et te dire que la moustache d'André se grisaille, autant que la mienne, et que Béa en revanche ressemble toujours trait pour trait à ces majestueuses photos de la rue du Sommerard que tu connais. Mais à quoi bon ? Soit tu le sais, soit je ne peux rien t'apprendre : silence, donc.

Silence toi-même ! Je n'ai nulle envie de le fermer, cet ordinateur, cet instrument étrange qui me relie à toi sans que tu le saches ni le connaisses. « Ce sont les gens qui meurent ! », affirme cette femme dans le disque de Jérôme Vallet que j'écoute en ce moment même (et je vous imagine, lui et toi, chacun sur une chaise, face à face sur une quelconque terrasse, un verre à la main, moi dans l'ombre et silencieux absolument – et c'est assez douloureux, malgré toutes ces années béantes).

Et voyons où en étais-je ? Nul n'a prononcé ton nom, hier. Mais tu étais partout et tout le temps. Trop fort, le Bernalin. Tout petit mais trop fort.

dimanche 24 octobre 2010

On l'a fait, bordel de Dieu ! (Euh... pardon...)

On n'aurait pu rêver mieux, je crois. Rien, vraiment rien n'a merdé, à aucun moment – ça tenait du miracle. Je me suis même souvenu, à l'instant crucial (ce qui est bien le cas de le dire), que je devais dire oui, et non non. (En fait, je triche, j'arrange, je mets en scène : à aucune moment l'Irremplaçable ni moi n'avons eu à le prononcer, ce oui.)

Bref, depuis hier, quatre heures moins le quart (environ), j'ai un anneau d'or à l'annulaire droit. Pourquoi droit ? Parce que. En fait, trois raisons réunies en faisceau. La première est que, étant gaucher, je me suis dit que l'alliance me gênerait moins à main droite. La seconde est que le général de Gaulle portait la sienne de cette façon et que j'ai toujours beaucoup aimé imiter le général de Gaulle : mon côté Henri Tisot rentré, je suppose. La dernière m'a été fournie par Catherine lorsqu'elle m'a expliqué que l'alliance se portait à l'annulaire gauche, parce que c'était la main se trouvant du côté du cœur. Or, je m'excuse, mais à chaque fois que l'on m'a cloqué un petit ressort dans une coronaire, le cardiologue est passé par le côté droit – qui est donc, en ai-je déduit, le plus sûr chemin pour parvenir au cœur, en tout cas au mien.

Et sinon ? Sinon, tout bien. Une journée qui aura du mal à s'effacer de ma mémoire (et pourquoi le ferait-elle ?), des hôtes peu nombreux mais choisis, qui ne se connaissaient pas mais l'avaient oublié au bout d'une demi-heure, et les enfants Fernique (qui ne sont plus des enfants), presque seuls capables de parfois me faire regretter de n'en avoir pas fabriqué moi-même, qui nous ont offert – avec leur mère – quelques chants superbes, dont un en l'église de Pacy-sur-Eure, véritablement magnifique et émouvant, et Ludovic qui a accompli l'héroïque exploit de ne pas boire une goutte d'alcool de tout le repas, parce que, trajet du retour, les vies nouvellement conjointes de sa mère et de son beau-père étaient entre ses mains, et Adrien qui se demandait comment il allait faire pour être à Tokyo dans quatre jours, comme il doit, avec les gamineries festives de nos putains de grévistes, et M. et Mme Crevette, par la faute de qui nous étions finalement treize à table et dont je me demande parfois comment j'ai pu vivre aussi longtemps sans les connaître. Il fut beaucoup parlé, ri et chanté – et finalement moins bu qu'on aurait pu le penser (même si, tout de même...).

Bref, il ne manqua que Robert Marchenoir pour que la fête fût complète.


Rajout de trois heures et demie : j'ai oublié de dire que, en plus de leurs quatre enfants, André et Béa étaient arrivés lestés de douze bouteilles d'un sublime Riesling. Et la bonne nouvelle, c'est qu'il en reste...

Rajout de six heures : Catherine aussi s'est mariée...

vendredi 22 octobre 2010

Dernier apéro en état de péché...


Bizarre et méandreuse conversation, pour ce dernier apéro avant la purification de demain. Dans un premier temps (donc pas saouls le moins du monde), nous avons réglé les détails de nos enterrements respectifs. L'Irremplaçable tenant à être incinérée et moi enterré selon la tradition (et dans un suaire, non dans un costume imbécile !), il fut décidé que, d'une manière ou d'une autre, ses restes seraient saupoudrés sur mon corps redondant et excessif, avant que de refermer ma bière (!). Et que nous ferions graver sur notre pierre tombale commune ce vers de François Villon :

Et nous les os devenant cendre et poudre,

ceux de Catherine étant effectivement en cendre et les miens promis à la poudre. Comme discussion de veille de mariage, ça se posait là.

Comment, en fin de parcours, avons-nous dérapé sur Céleste ? Nul ne saurait évidemment le dire. J'ai brillamment développé l'idée que cette grosse dinde stupide était l'exact équivalent du plus beauf des touristes de ma jeunesse : les uns se plaignant de ne pas trouver de bon camembert à Ouagadougou, ou de pinard buvable à Lhassa, tandis que l'autre se scandalise de ne pas voir ses droits de l'homme ou de la femme régner dans tous les endroits reculés et improbables où elle fourre ses putain de pieds. Bref, j'ai tracé en deux temps trois mouvements un portrait de la Céleste en touriste-à-bob-Ricard, assez étincelant et verveux je dois dire (et sans me vanter). J'ai aussi lancé une piste de réflexion, à laquelle je n'avais jamais songé avant qu'elle ne franchisse le seuil de mes lèvres : que dans les billets de cette malheureuse, on chercherait en vain la moindre notion (ou notation) de regard, dès lors qu'elle parle des Français ou, plus généralement, des Européens, ou, encore plus généralement, des blancs. Chez Céleste, seul l'étranger lointain, pauvre et pouilleux est doté d'un regard (toujours candide, toujours émerveillé, toujours pur, etc.). L'homme blanc, lui, est dépossédé de cette faculté de regarder, donc de voir : nous sommes, dans cette petite cervelle encagée et touristique, de sinistres aveugles malfaisants – un peu, le comique en moins, l'équivalent de Claude Brasseur dans Nous irons tous au paradis, saccageant un bar entier du bout de sa canne blanche.

Là-dessus, on est passé à table, et on a oublié ce fantôme du passé, ses éructations gentilles, son inaltérable et terrifiante bonté bonne. On a bien mangé, merci.


Carburant : fond de whisky et fond de Ricard...

Environnement sonore : pièces pour piano d'Alexis de Castillon de Saint-Victor.

Demain, déjà ? T'es sûre ?


Vous je ne sais pas, mais moi, j'ai un certain mal à me faire à cette idée que je me marie dans un peu plus de vingt-quatre heures. D'ailleurs, s'il se trouve, je n'ai fait que rêver toute cette histoire. On verra bien demain...

jeudi 21 octobre 2010

Ce crétin septuagénaire (il en faut)

Donc, il convient de tenir compte de ce que ces connards se voient dans le miroir. Ils sont nombreux, mais, en même temps, pas trop. Une faucille, un marteau. Le genre de chose dont on aurait tendance à s'excuser, un peu comme la croix gammée. Mais en fait, non. On ne s'excuse jamais d'avoir plongé dans les plus atroces cloaques du XXe siècle – au contraire, on s'en glorifie. Vous ne me croyez pas ? Tenez, prenez l'exemple de ce crétin septuagénaire. Il s'appelle Rémi Bégouen. Et il raconte ça. Bref, il avoue qu'il est un con, qu'il s'est agenouillé devant tous les dictateurs du XXe siècle, et il en est fier, et il trouve que toutes les manifs sont bonnes à prendre, mais il n'y va pas parce que, ce petit vieillard, son arthrose l'en empêche.

Ils en sont là, nos vieillards d'extrême-gauche : ils pensent que la révolution est à nos portes, mais enfin leurs muscles les trahissent. Ils sont ridicules, certes, mais ce n'est pas une raison pour se foutre de leurs gueules. Ils ont passé quarante ans à attendre le grand soir, et ils s'imaginent que le grand soir est là, pour une affaire de retraite. Ils sont drôles, mes ruminants.


Rajout du 22 octobre, dix heures du matin : Précisons que ma diatribe d'hier soir n'a rien à voir avec un quelconque clivage gauche/droite : mon indignation eût été exactement la même face à un nazillon cacochyme se vantant de son engagement passé dans la légion Charlemagne. Du reste, avoir soutenu le PC soviétique dans les années cinquante et soixante, puis la dictature de Mao les décennies suivantes, ce n'est pas être de gauche, c'est être simplement nuisible. S'en vanter revient à cracher sur les fosses communes des millions de victimes et à insulter les familles de ces morts. La honte devrait être leur seul sentiment, à ces suppôts de tyrannie. Mais comment être accessible à la honte, lorsqu'on est installé depuis toujours dans le camp du Bien éternel ?

Travailleurs, les proverbes vous mentent !


Les proverbes ne disent que très rarement la vérité ; le plus souvent, ils disent même n'importe quoi, comme tout bas-du-front pourrait s'en aviser s'il prenait la peine de réfléchir à leur contenu. Prenons-en deux (presque) au hasard.

L'HABIT NE FAIT PAS LE MOINE. Je suis tout à fait désolé d'avoir à le dire, mais lorsque par hasard vous croisez un homme vêtu d'une robe brune ceinte d'une cordelette à la taille, et surtout si vous êtes à moins de cinq kilomètres de Cluny ou de Saint-Benoît-sur-Loire, eh bien il y a de très fortes chances qu'il s'agisse effectivement d'un moine. De même, si dans le métro vous voyez monter trois mâles de 20 à 25 ans vêtus de survêtements à faire dégobiller n'importe quel semi-esthète et la tête enfoncée dans des capuches, vous ne penserez sans doute pas spontanément qu'ils sont cadres dans une boîte de conseil informatique et qu'ils s'habillent comme ça uniquement pour tromper leur monde. En revanche, il est exact que, sur le nombre de filles habillées comme des pierreuses que l'on peut croiser chaque jour, très peu finalement vous feront payer leurs prestations en numéraire.

IL N'Y A PAS DE SOTS MÉTIERS. Un rapide examen de votre propre boulot et de ceux de vos proches connaissances vous montrera immédiatement l'inanité criante de ce proverbe. Vous serez même obligé d'admettre qu'en réalité il n'y a presque que des sots métiers – et qu'ils sont de plus en plus nombreux à mesure que le monde devient davantage modernœud. C'est au point que les anciens métiers nobles qui perdurent trouvent le moyen de se parer d'une auréole de sottise afin de ne pas trop jurer sur l'ensemble. Ainsi le paysan s'est-il dans un premier temps scindé en cultivateur et éleveur, avant de se muer en exploitant agricole. Statut provisoire, on peut en être sûr : il sera demain un entrepreneur terrien voire un manager de sols nourriciers. Ce jour-là, il n'y aura vraiment plus que des sots métiers.


En revanche, les clichés et autres lieux communs, trop souvent décriés, recèlent souvent, eux, une grande et précieuse part de vérité – mais c'est généralement une vérité désagréable. Ils seront l'objet d'un prochain billet. Ou peut-être pas. Car, comme dit le proverbe : souvent blogueur varie.

mercredi 20 octobre 2010

La télé et les journaux sont d'immondes racistes !

On se demande d'ailleurs par quel miracle ils ont encore le droit de se livrer à leurs ignobles agissements. Comment ils peuvent continuer de stigmatiser en toute impunité nos petits damnés de la terre à nous, portatifs et importables. Car c'est bien ce qu'ils font, lorsqu'ils prétendent montrer au bon peuple les images des divers actes de voyouterie se déroulant un peu partout en France depuis quelques jours. Est-ce qu'ils ne se rendent donc pas compte, ces crypto-fascistes aux caméras nauséabondes, que sous couvert de montrer la réalité, ils la dévoilent ? Qu'ils exhibent sans pudeur ce qu'on leur enjoint de taire depuis des années ?

Il faut que soit mis fin à ce scandale immédiatement. Et je suggère que, désormais, lorsqu'ils sera question à la télévision de casseurs “lycéens”, l'écran soit entièrement flouté. Sauf, bien sûr, si le caméraman parvient à repérer quelques blancs à nuque rasée, auquel cas il sera tenu de dénoncer l'infiltration provocatrice de l'extrême-droite – faut pas déconner non plus avec les invariants du genre.

mardi 19 octobre 2010

Du berceau à la tombe, mais tous ensemble et unis


J'aime bien ces périodes régulières de contestation de rue, et pas parce qu'elles me rappelleraient ma jeunesse : déjà tout petit je ne me mêlais pas à ces troupeaux. Non, c'est surtout que, brusquement décomplexés, la sottise et le ridicule s'y donnent à admirer avec une sorte de satisfaction innocente : on peut dire et faire n'importe quoi, à condition d'être dans la masse, de marcher du même pas et dans le même sens. Que penser par exemple de ces adolescentes, entr'aperçues hier soir à la télévision, qui s'offraient un petit parcours fléché en criant quelque chose comme : « Ne touchez pas à nos pensions ! » À nos pensions, n'est-ce pas. Je suppose qu'elles faisaient allusion à ces oboles éventuelles et problématiques qu'elles peuvent espérer recevoir d'ici un demi-siècle, si tout va bien – or, je doute fort que tout aille bien pour elles, malheureusement. Du coup, un certain vertige naît de ces images, qui prendraient presque des allures de film comique, de scènes à charge. Imagine-t-on, vers 1910, des jeunes manifester avec componction pour assurer leur gamelle de 1960 ? Ah, vous voyez : vous-mêmes souriez à cette évocation ! Si eux-mêmes, ces lycéens, n'ont aucune conscience du grotesque un peu triste émanant de leurs banderoles, c'est qu'ils sont sincèrement convaincus qu'il y aura toujours des caisses de retraites, bien implantées et immuables au cœur d'une France éternelle.

C'est ce qu'on appelle être réactionnaire.

lundi 18 octobre 2010

Christophe Bohren is well, alive and so on...


Ce digne garçon ayant vu son blog se faire disperser façon puzzle par un hébergeur abusant du droit à la connerie et à la lâcheté, il s'est empressé d'en ouvrir un nouveau.

Il est ici.

dimanche 17 octobre 2010

De Dieu, des grévistes et de Harry Mulisch

Il n'est pas impossible que notre mariage du 23 octobre soit annulé – ou plus exactement reporté sine die. Pour cause de grèves. Si nos invités/témoins venant de la lointaine Alsace ne peuvent risquer le voyage, pour cause de fermeture des raffineries pétrolières, nous serons bien obligés de surseoir, dans la mesure où il est hors de question que nous nous passions d'eux. Ce qui signifierait que Dieu recule devant Besancenot : mauvaise nouvelle. D'un autre côté, je le comprends : si j'étais Dieu, je ne parlerais pas non plus avec Besancenot. Et puis, l'éternité étant à portée de nos mains, quelle importance de repousser ce mariage de quelques mois ?

Sinon, j'ai repris tout à l'heure la lecture de La Découverte du ciel, roman de Harry Mulisch, écrivain hollandais, lu il y a dix ans avec une excitation maximale et presque totalement oublié depuis (contrairement à Catherine, qui s'en souvient fort bien et qui, donc, m'énerve). Fils d'un collaborateur nazi et d'une mère juive, Harry Mulisch a pu dire sans ridicule : « Je suis la Seconde Guerre mondiale. » Et je vous invite à lire ce très gros roman (1100 pages en Folio) toute affaire cessante, parce que j'en conserve un souvenir ébloui, bien que n'en conservant aucun souvenir (allez comprendre).

Carburant : Ricard et whisky “Famous Grouse”.
Écoute : Le Clavier bien tempéré, encore.