lundi 25 octobre 2010

Il y avait longtemps, je ne te dérange pas ?

Mon cher toi,

tu ne nous as absolument pas manqué, puisque tu étais là, à chaque instant de cette journée. À un moment, il y a dix ou quinze jours (j'ai oublié le nombre : les vivants, vois-tu, perdent facilement le compte des jours quand ils les ont en excès, ou si l'on veut à libre disposition), j'ai décidé de te convoquer à cette cérémonie d'hier, j'ai même écrit un texte, assez court tout de même, et c'était un soir comme aujourd'hui, où j'étais seul sans l'être (bien entendu), où j'écoutais Jérôme Vallet (que tu ne connais pas). À peine écrit ( ce pauvre texte), je l'ai envoyé à Catherine (que tu ne connais pas davantage). Puis, sur le matin, quelque chose m'a éveillé, va savoir. Et je me suis précipité sur cet ordinateur de Catherine où je pianote en ce moment même, pour effacer de sa boîte mail ce malencontreux message que je pensais t'avoir envoyé, ces phrases absurdes que j'ai donc eu l'idée de te dire, en cette église, hier.

C'était idiot, bien entendu : tu étais là. Je ne peux pas dire que je l'ai senti, ce serait mentir. Mais je pense que tu étais là. Peut-être simplement parce que j'en avais décidé ainsi. Néanmoins, tu as entendu les filles d'André et Béa chanter, chanter avec leur mère, veux-je dire ? Non, sans déconner, tu as vu comme elles sont belles et comme elles s'aiment ? Tu te rends compte, imbécile, de ce que tu as raté, ce dernier quart de siècle où tu as joué les gisants ? Merde, tu aurais pu... Oui, bon, d'accord, on ne va pas refaire l'histoire, ni rembobiner rien du tout. Mais tout de même, ce mariage, tu m'aurais vu... Et ta filleule qui ne te connaît pas me servant de témoin à ta place (lâcheur ! fumier !), et sachant évidemment pourquoi elle était là : ah, non, vraiment, ç'avait de la gueule, je te jure !

Et, aussi bien, puisque j'en suis à t'avoir réveillé en sursaut, je pourrais te broder des couplets sur ces enfants Fernique que tu n'es pas censé connaître, mais que tu aurais aimés encore plus que moi peut-être. Et te dire que la moustache d'André se grisaille, autant que la mienne, et que Béa en revanche ressemble toujours trait pour trait à ces majestueuses photos de la rue du Sommerard que tu connais. Mais à quoi bon ? Soit tu le sais, soit je ne peux rien t'apprendre : silence, donc.

Silence toi-même ! Je n'ai nulle envie de le fermer, cet ordinateur, cet instrument étrange qui me relie à toi sans que tu le saches ni le connaisses. « Ce sont les gens qui meurent ! », affirme cette femme dans le disque de Jérôme Vallet que j'écoute en ce moment même (et je vous imagine, lui et toi, chacun sur une chaise, face à face sur une quelconque terrasse, un verre à la main, moi dans l'ombre et silencieux absolument – et c'est assez douloureux, malgré toutes ces années béantes).

Et voyons où en étais-je ? Nul n'a prononcé ton nom, hier. Mais tu étais partout et tout le temps. Trop fort, le Bernalin. Tout petit mais trop fort.

2 commentaires:

  1. "les vivants perdent facilement le compte des jours quand ils les ont en excès, ou si l'on veut à libre disposition"

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